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Infirmières et infirmiers en pandémie

« C’était comme naviguer dans une tempête sans boussole »

Photo : Mathieu Lanthier - UdeS

Pour le personnel infirmier, affronter la dernière pandémie a été comme naviguer en pleine tempête sans boussole. Cloé Beaulieu, étudiante à la maîtrise en recherche en science de la santé, s'est penchée sur la question cruciale de l'adaptation des infirmières et des infirmiers en période de crise sanitaire. Elle vous présente ici le fruit de son projet de recherche qui fait ressortir des pistes de solutions visant à mieux outiller le personnel infirmier dans ce genre de situations déstabilisantes.

Travailler dans un contexte de chaos et d’urgence

Bien avant que le mot « pandémie » ne devienne familier, le personnel infirmier était déjà confronté à des conditions de travail difficiles (charge de travail importante, pénurie de personnel, heures supplémentaires obligatoires) et à des événements traumatisants (souffrance, mortalité, violence). Cette situation conduit à une surcharge de travail et à une fatigue chronique, affectant à la fois la santé des équipes et la qualité des soins prodigués. De plus, diverses études ont mis en évidence que le personnel infirmier, bien que compétent dans les soins quotidiens, n'était pas suffisamment formé ou préparé à gérer des situations de crise majeures, comme des pandémies, des catastrophes naturelles, ou des urgences à grande échelle.

En mars 2020, l’état d’urgence sanitaire est déclaré au Québec. Les conventions collectives sont suspendues, permettant de déplacer infirmières et infirmiers là où les besoins sont les plus criants. Bien que ces ajustements étaient nécessaires pour répondre à l’urgence, ils ont mis une pression immense sur le personnel, entraînant des adaptations rapides et souvent forcées, avec parfois des changements de trajectoires professionnelles (réaffectations, changements de poste, démissions). Pour le personnel soignant, c’était comme naviguer dans une tempête sans boussole.

C’est dans ce contexte de chaos et d’urgence que s’inscrit le projet mené par Marie-Eve Poitras, professeure-chercheuse au Département de médecine de famille, et Christian Rochefort, professeur à l’École des sciences infirmières, intitulé « Analyse des trajectoires professionnelles des infirmières durant la crise sanitaire : pour des stratégies visant à optimiser la rétention des infirmières et la qualité des soins ».

Pour ma part, j’avais le goût de comprendre comment le personnel infirmier peut mieux s’adapter face à une crise comme la COVID-19. C’est en discutant avec mon équipe de direction que ce projet de recherche m’a inspirée pour ma maîtrise.

Cloé Beaulieu, étudiante à la maîtrise en recherche en science de la santé.

C’est ainsi que Cloé a mis en œuvre le projet « Analyse des stratégies d'adaptation employées par le personnel infirmier pendant la pandémie de COVID-19 en fonction des trajectoires professionnelles », portant sur la question de l’adaptation des infirmières et des infirmiers en période de crise sanitaire et proposant des solutions pratiques qui peuvent être mises en place pour les soutenir efficacement.

Soutenir l’adaptation : comprendre pour agir en contexte de crise sanitaire

Face à une situation de crise, nous réagissons tous différemment. Pour analyser ces réactions, je m’appuie sur le cadre conceptuel développé par Lazarus et Folkman, qui met en évidence trois grandes stratégies d’adaptation :

  1. Adaptation centrée sur le problème : répondre activement à la situation stressante pour réduire son impact.

    Exemple : élaborer des protocoles clairs ou demander du renfort lorsque la charge de travail devient ingérable.
  2. Adaptation centrée sur les émotions : gérer les émotions provoquées par la crise, sans nécessairement changer la situation elle-même.

    Exemple : chercher du soutien émotionnel auprès de ses collègues ou utiliser des techniques de relaxation.
  3. Stratégies centrées sur l'évitement : essayer de fuir ou de minimiser l'importance de la situation stressante.

    Exemple : éviter les pensées liées au stress en se distrayant ou, dans certains cas, recourir à des substances comme l'alcool.

Ces stratégies ne sont ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes. Toutefois, en période de crise, certaines — comme l'évitement — peuvent aggraver la situation. Mon projet cherche donc à identifier les meilleures pratiques pour encourager des stratégies d'adaptation positives et constructives.

Dans le cadre de ce projet, nous avons réalisé 74 entrevues avec des infirmières et infirmiers ayant travaillé pendant la pandémie. Nous avons utilisé la cartographie expérientielle, une méthode qui aide à mieux comprendre et à visualiser ce que vivent les gens, surtout lorsqu'ils traversent des situations difficiles. C'est un outil qui met en lumière leurs expériences, leurs émotions, leurs besoins et les obstacles qu'ils rencontrent. Cette approche permet d'identifier ce qui fonctionne bien et ce qui pourrait être amélioré, que ce soit dans un service, une organisation ou un contexte particulier. Elle sert à mieux accompagner les individus en tenant compte de leur réalité.

À l'aide de l'équipe de recherche, nous avons pu identifier cinq grandes trajectoires professionnelles empruntées pendant la pandémie :

  • Trajectoire 1 – Conserver le même poste qu'avant la pandémie
  • Trajectoire 2 – Effectuer un changement de poste volontaire
  • Trajectoire 3 – Être réaffecté(e) de façon non volontaire à d'autres tâches
  • Trajectoire 4 – Avoir quitté le réseau pour raisons personnelles ou de santé
  • Trajectoire 5 – Faire un retour dans le réseau public après une retraite ou avoir travaillé au privé

Solutions pour un avenir meilleur

Pour préparer les infirmières et infirmiers à affronter une prochaine crise, des solutions concrètes doivent être envisagées :

  • Assurer une transmission efficace de l'information : des consignes claires et bien communiquées permettent de réduire l'incertitude et le stress liés à une crise.
  • Réduire l'ampleur des déplacements forcés : minimiser les changements brutaux de poste ou de lieux de travail, qui nécessitent d'importants efforts d'adaptation. Permettre aux personnes d'être délestées à deux pour assurer une meilleure adaptation.
  • Offrir une plus grande autonomie dans la gestion des horaires : permettre de maintenir les stratégies personnelles d'adaptation, comme des temps de repos réguliers ou des activités de décompression.

Ces mesures ne se limitent pas à améliorer les conditions de travail ; elles visent à préserver la santé mentale du personnel infirmier et à garantir des soins de qualité pour la population.

Conclusion : Un appel à l'action

La pandémie a montré à quel point le rôle des infirmières et infirmiers est crucial pour le bon fonctionnement de notre système de santé. Pourtant, leur santé mentale et physique reste souvent négligée. Mon objectif, à travers mes recherches, est de contribuer à un système qui protège mieux les personnes qui nous protègent, afin que nous soyons collectivement prêts pour la prochaine tempête sanitaire.

Cloé Beaulieu
Cloé Beaulieu
Photo : Amélie Fournier

Merci à Cloé Beaulieu, professionnelle de recherche et étudiante à la maîtrise en recherche en sciences de la santé, pour la rédaction de cet article. Cloé Beaulieu est d'ailleurs boursière du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) et des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC). Son projet de maitrise s'insère dans un plus large projet financé par les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) et co-mené par ses directeurs, professeur Christian Rochefort et professeure Marie-Eve Poitras.


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