Éditorial
Cinq questions pour repenser l’évaluation aujourd’hui
Professeure titulaire retraitée, associée au Département de pédagogie de la Faculté d’éducation, Isabelle Nizet est toujours chargée de cours au sein des programmes en pédagogie de l’enseignement supérieur. Son domaine de recherche touche le développement professionnel en évaluation et l’évaluation en soutien à l’apprentissage. Dans le contexte de sollicitations nationales et internationales, elle contribue toujours à diverses réflexions pédagogiques, notamment sur les rapports entre l’intelligence artificielle et l’évaluation.
Au-delà du débat sur la fraude et sa détection, l’irruption de l'intelligence artificielle nous invite à questionner plusieurs certitudes relatives aux fonctions et aux effets de nos pratiques évaluatives. Dans cette perspective, je nous invite à réfléchir à cinq questions cruciales qui n’ont bien sûr pas de réponses simples !
1. Comme membres d’une institution universitaire, que devons-nous, pouvons-nous et voulons-nous certifier?
En tant que fonction sociale de l’évaluation, la certification façonne les normes auxquelles les personnes enseignantes et les personnes étudiantes sont soumises, non sans dilemmes et conséquences.
Éprouvez-vous une certaine tension entre l'obligation de certifier des apprentissages au terme d'une session et le désir d’accompagner les personnes étudiantes dans la progression de leurs apprentissages? Avez-vous confiance en la notation chiffrée ou éprouvez-vous une méfiance critique à son égard? La responsabilité de certification n’entraîne-t-elle pas une surenchère évaluative?
Aussi dans ce magazine : Construire ensemble un sens pour mieux évaluer
2. Pourquoi continuer à promouvoir une évaluation qui sélectionne les personnes étudiantes?
Dans nos systèmes éducatifs, la réussite est associée à l’idée de compétition et de classement. L’évaluation normative comparant entre elles les personnes d’un même groupe est un héritage de pratiques du XVIIème siècle. La sélection des personnes étudiantes résulte de la nécessité de gérer des flux importants d’apprenants en contexte d'éducation de masse. Pourtant, la recherche actuelle démontre que ces pratiques maintiennent une relation toxique à l'évaluation, potentiellement nuisible pour des apprentissages en profondeur et durables. Ne devrions-nous pas collectivement décider de transformer cette relation au bénéfice des personnes étudiantes et du nôtre?
Aussi dans ce magazine : Quand l’évaluation des apprentissages cherche son nord
3. Comment rendre nos pratiques évaluatives plus inclusives et équitables?
Le principe d’équité remplaçant celui d’égalité, nous devons davantage penser à créer des conditions de réussite faisant des personnes étudiantes de véritables partenaires du processus évaluatif. Une révolution pour plusieurs d’entre nous! En effet, les exigences d'inclusion et de respect de la diversité nous incitent à imaginer des stratégies d’évaluation répondant à des besoins individuels légitimes, dans une perspective de créativité et de souplesse. À cet égard, les conditions d’évaluation offrent-elles à chaque personne étudiante la possibilité de donner le meilleur d’elle-même?
Aussi dans ce magazine : L’évaluation à distance : pratiques prometteuses pour davantage d'équité
4. Pourquoi résister à l'implantation systématique d'une évaluation en soutien à l’apprentissage?
Tout, ou presque, a été dit sur l'évaluation formative, considérée comme un vecteur scientifiquement avéré de réussite, encore trop peu implanté. Comment peut-on davantage impliquer les personnes étudiantes dans l’évaluation, de manière à leur permettre d'être engagées dans un processus qui soit pour elles source d'apprentissage? Créons-nous des conditions d’évaluation favorisant le désir de s’investir dans des démarches constructives afin de mieux contrôler sa réussite et démontrer des apprentissages en profondeur?
Aussi dans ce magazine : De sanctionner les erreurs à apprécier les apprentissages
5. Comment conserver la plus-value pédagogique de l’évaluation en contexte d’usage de l’IAg?
La résistance face à l'IA, à court et moyen termes, entraîne un retour vers des examens écrits classiques ou des examens oraux interdisant l’usage d’IA génératives. À plusieurs égards, il s’agirait d’une régression pédagogique majeure. Que vaudront des diplômes attestant de la réussite d'objectifs d'apprentissage de très bas niveaux tels que la mémorisation, la compréhension et l'application de savoirs? Qu’en sera-t-il alors du développement de compétences professionnelles dont la certification ne peut s'appuyer que sur des tâches complexes authentiques, menées sur le terrain?
Ces questions nous invitent à réfléchir individuellement et collectivement à la manière de conserver un sens pédagogique à l’évaluation, alors que les conditions de sa légitimité évoluent de manière fondamentale.
Aussi dans ce magazine : L’évaluation à l’ère de l’IA : terreau de changements
Pour en savoir plus et télécharger gratuitement l'ouvrage en format PDF
Gremion, C. et Younès, N. (2026). Évaluation en éducation et formation : Ancrages et perspectives. Les Presses de l’ADMEE.