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Éditorial

Mettre en gage les personnes étudiantes…

Professionnelle et professeur à l’UdeS, Marie et Jean tissent ensemble, avec leur collègue Jacques Cloutier, des espaces de sens et de dialogue au sein de l’Accompagnateur entrepreneurial Desjardins (AED) de l’UdeS. Depuis près de 10 ans, l’AED accompagne la communauté UdeS et ses partenaires à entreprendre, avec d’autres, la mise en œuvre d’actions avec une conscience critique.

C’est une invitation aux personnes à agir avec une meilleure lecture et sensibilité du monde autour de soi. C’est un accompagnement qui s’offre le temps pour que les personnes accompagnées se découvrent, donnent un sens profond à leur projet, le réalisent et tissent des liens pour la vie.

Ressources d’accompagnement et publications de l’AED

Marie Texier et Jean Bibeau
Marie Texier et Jean Bibeau

Mettre en gage les personnes étudiantes… pour donner une valeur à nos salles de classe, à nos moments sur Teams, à nos évaluations qui mesurent et rassurent, à nos activités subventionnées. Mettre en gage ces personnes qui, rappelons-le, sont la caution de notre raison d’être, le socle de notre vocation, le prisme par lequel nous pouvons, comme personne enseignante, nous proclamer du domaine de l’éducation.

En fait, l’engagement (du verbe engager, issu du latin médiéval invadiare (mettre en gage)), se loge dans un endroit du corps, commun à tous les êtres humains : le cœur. Un cœur qui bat aux différents rythmes sociaux qui le touchent et qui, parfois, se débat aux éclats des raisons qui le traversent. Ce cœur, commun et singulier, est là à sentir le vivant d’un ailleurs de soi qui respire autour de lui.

Or, le cœur a une temporalité naturelle et, avec ou sans notre raison, il bat à son temps juste. Mettre en gage le cœur des personnes, c’est, avant tout, une question de temps. Temps pour l’accueillir, le sentir, le reconnaître, le singulariser et l’inviter à nos espaces d’appren-tissage. Tisser est un art latent, un savoir qui émerge avec le temps, un acte attentif dans la répétition douce des mouvements. Mettre en gage le temps d’un regard, d’une heure, d’une journée, c’est donner en-Vie au cœur.

Nous sommes plusieurs à vouloir mettre en gage ce temps des personnes étudiantes et nous sommes à forces inégales pour capter et maintenir leur attention. L’attention, la leur et la nôtre, est canalisée et marchandée dans l’univers numérique des apologistes de la technologie et de la finance (The Friends of Attention, 2026). L’attention, la leur et la nôtre, est fragmentée, dépossédée et vouée à des rythmes hors du commun, hors de toute singularité.

Or, comment s’insérer, avec notre idéal d’expérience d’appren-tissage, fronde à la main, dans ces rythmes virtuels programmés pour la dépendance? Comment donner un sens pour que l’attention puisse respirer la vie loin des battements réactifs à l’hypersollicitation et aux besoins de réponses immédiates? Comment tisser le récit des singularités pour contrer le lissage des algorithmes? (Mohammed, 2026).

Le sens de l’attention demeure un processus construit socialement (Bibeau et Meilleur, 2022). Le temps de cette construction, dans un mouvement dialectique entre l’action et la réflexion sur l’action, développe une conscience critique (Freire, 1977). Seul le dialogue, avec d’autres, permet cette conscience et confiance de porter notre attention vers d’autres rythmes.

C’est à nous, personnes accompagnatrices, d’observer ces nouveaux rythmes sociaux et d’inviter les personnes à se rencontrer et dialoguer. Un dialogue qui invite à l’affirmation de soi et de son pouvoir d’agir dans une quête d’un meilleur rapport à soi-même et au monde (Bibeau & Texier, 2025).

Mettre en gage les personnes étudiantes c’est faire confiance au temps des battements naturels du cœur. C’est agir dans le temps juste, insufflé d’une philosophie de l’existence par opposition à celle de la performance. C’est, surtout, le faire avec elles, apprenties sages, suivant des rythmes ambigus, incertains et émergents… du sens et du cœur.

L’apprenti sage

Tout ce que l’on sème
ne porte pas fruit
dans l’été qui suit
et meurt parfois même
avant que la nuit
n’efface aujourd’hui

Mais on peut voir naître
De tel grain perdu
L’arbre inattendu
Qui dans ma fenêtre
Remettra son dû
À l’oiseau têtu…
Qu’il a dans la tête…

Gilles Vigneault


Références

Bibeau, J., & Meilleur, R. (2022). Sens et Dialogue: forces motrices d’un modèle pédagogique innovant. Entreprendre Innover, 52(1), 16-27.

Bibeau, J., et Texier, M. (2025). La démarche entrepreneuriale : qui suis-je, où vais-je, comment y aller. Université de Sherbrooke. Disponible sur le site du Manuel d'accompagnement entrepreneurial

Freire, P. (1977). Pédagogie des opprimés suivi de Conscientisation et révolution. Éditions Maspero.

Mohammed, M. (2026, 26–27 juin). Nouvelles formes d’engagement : quand la jeunesse réinvente l’action. [communication orale]. 13ᵉ édition du Forum des Droits Humains d'Essaouira : Jeunesses du monde : liberté, identité, avenir, Essaouira, Maroc.

The Friends of Attention. (2026). Attensité ! Manifeste du mouvement de libération de l'attention. Éditions La Découverte.

Vigneault, G. (2008). L'apprenti sage : pensées, petits poèmes et perles de sagesse choisis dans ses journaux personnels (1973-2008) (M. Dumont, Compil.). Les Éditions de l'Homme.