Travail et IA
Un article de Guy Le Boterf sur les atouts des professionnels en contexte d'IAg
Alors que l’intelligence artificielle générative bouleverse le monde du travail, Guy Le Boterf, consultant sur les questions de compétences et professionnalisation, publie une réflexion des plus intéressantes dans MagRH, magazine gratuit « consacré à l’actualité des ressources humaines et des relations sociales » (profil LinkedIn de MagRH). S’il ne s’oppose pas à l’utilisation des IAg, il en révèle l’angle mort fondamental : l’absence de corporéité. Ce concept philosophique, où le corps est perçu comme « informant la subjectivité humaine ainsi que ses comportements » (Fries, 1965, cité dans Centre National de ressources textuelles et lexicales, 2012), devient pour Le Boterf la distinction fondamentale entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, notamment dans le contexte du travail. La corporéité serait l’atout irremplaçable de la personne professionnelle. Selon l’auteur, certaines dimensions humaines restent hors de la portée des « machines » :
- Une nature biologique et subjective: Dans cette perspective humaniste, Le Boterf estime que la distinction ne se joue plus sur la puissance de calcul, mais sur l’incarnation. L’IA reste désarmée là où le professionnel, sujet biologique et incarné, excelle. Les apports des IA sont caractérisés par la logique pure, le traitement de grands volumes d’information, mais en l’absence de corps, de conscience et de subjectivité. Pour l’auteur, l’intelligence ne réside pas uniquement sur le cerveau, mais plutôt dans l’interaction entre le corps biologique, « l’esprit » et l’environnement.
- La confiance par la vulnérabilité partagée : Nous faisons confiance au pilote d’avion ou à un chirurgien parce qu’ils sont, comme nous, vulnérables face au risque. C’est cette vulnérabilité partagée entre humains qui fonde la confiance et permet les rapports entre les professionnels et ceux qui les consultent. Dans une relation professionnelle entre humains (ex. médecin/patient), ce qui rassure, c’est de savoir que le professionnel tient à sa vie, comprend la douleur dans sa propre chair (corporéité). Or, la machine ne ressent ni risque ni émotion. Son absence de vulnérabilité ne peut inspirer ce type de confiance profonde.
- L’empathie réelle contre le simulacre : Bien que les IAg puissent mimer une conversation, elles souffrent pour Le Boterf du « syndrome du thermomètre », elle mesure sans ressentir. Une conversation avec un « agent conversationnel » n’en est pas vraiment une. Pour l’auteur, une véritable conversation suppose la présence de corps qui s’ajustent quant à la distance culturelle ou sociale, le ton et le volume de la voix appropriés, le non-verbal, etc. La personne professionnelle, grâce à sa « corporéité », peut éprouver une véritable empathie cognitive, émotionnelle et motrice pour « résonner » avec l’autre.
- Interprétation, intuition et intelligence de la situation : L’IA excelle dans la détection et la classification, mais l’intelligence humaine est nécessaire pour interpréter et donner du sens selon le contexte. D’après Le Boterf, un professionnel perçoit dans son environnement des possibilités d’action spécifiques à son projet et à son expérience, ce que la machine ne fait pas de la même manière. C’est ce que l’auteur qualifie joliment de « savoir flair», au-delà du savoir-faire. Cette intuition, née de son expérience sensorielle et émotionnelle, permettrait à l’humain d’interpréter, de prendre en considération le contexte. La machine peut suivre des instructions, mais ses réactions sont « linéaires » parce qu’elles n’intègrent pas les « ressentis » humains qui permettent de louvoyer en s’adaptant, d’exclure d’emblée certaines solutions possibles parce qu’inadaptées à la réalité du terrain.
- La créativité transformationnelle : En se basant sur les travaux de Margaret Boden, l’auteur distingue trois types de créativité : exploratoire (repousser les limites), combinatoire (associer des idées existantes), transformationnelle (rupture de paradigme, créer du radicalement nouveau). Si l’IAg peut aider pour les deux premières, la créativité transformationnelle exige intuition, émotion et rupture avec le passé, des qualités humaines selon l’auteur.
- Le jugement éthique : l’IA obéit à des règles, mais ne peut pas distinguer le bien du mal. Dans un contexte donné et face à des dilemmes complexes, le jugement éthique appartient au professionnel qui est conscient de son contexte et qui peut réfléchir à des valeurs contradictoires mises en tension par une situation donnée. Cette réflexion s’articule souvent dans la capacité de délibération. Comme le présente assez justement Le Boterf:
« Agir avec éthique suppose de […] traduire [les règles] en fonction de chaque situation rencontrée, [de démontrer] une capacité à délibérer et donc à coopérer avec d’autres acteurs engagés dans les situations pour aboutir à une décision considérée collectivement comme juste et équitable. Délibérer, ce n’est pas simplement appliquer des règles. » (2025, p. 164)
Cet article ne manque pas de soulever plusieurs questions:
- La « demande de confiance » dont parle l’article résistera-t-elle à la pression des coûts ? Est-ce que, finalement, le marché acceptera une baisse de qualité (perte du « savoir-flair ») au profit de la rentabilité ? Est-ce que l’on pourrait en venir à faire autant (davantage?) confiance à une machine qu’à un humain? L’actualité nous montre que les humains ont soif de ce simulacre. Comment former des humains qui restent compétents dans toute leur corporéité et suscitent cette confiance?
- La subjectivité et l’intuition humaine sont certainement une richesse, mais les biais des IA que l’auteur critique ne sont-ils pas originellement humains?
- Le Boterf affirme que l’IA est limitée à une créativité « combinatoire » (remaniement du passé). On pourrait néanmoins se demander si, d’une certaine manière, des systèmes comme AlphaFold (prédiction des structures de protéines pour en découvrir le potentiel) ont dépassé les « données du passé » pour trouver des solutions inédites (créativité transformationnelle)…
En conclusion, Guy Le Boterf ne rejette pas la technologie. Il prône une « conjugaison gagnante » : laisser à l’IA la logique calculatoire et les tâches répétitives pour permettre aux professionnels de se recentrer sur ce qui rend le travail vivant, la complexité de la relation humaine, la créativité et l’adaptabilité devant l’imprévu et l’éthique basée sur la quête de sens. Le texte de Le Boterf se lit comme une « bouffée d’air frais » par sa confiance en ce qu’il appelle la « professionnalité ». Il nous rappelle que l’humain a encore sa place dans le monde du travail. On y trouve des arguments pour développer certaines dimensions fondamentalement humaines de la formation universitaire et re-motiver des personnes étudiantes qui se diraient « À quoi ça sert d’apprendre si la machine le sait? ».
Source
Le Boterf, G. (juillet 2025), Artificialité de l’IA et corporéité du professionnel; l’incarnation au cœur du travail vivant, MagRH, no. 30, pp. 156-165. Document PDF. https://www.reconquete-rh.org/MagRH30.pdf