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Les préoccupations environnementales des personnes étudiantes

Tenir compte de l’écoanxiété en enseignant la durabilité

Un article de Québec Science de novembre 2023 rapportait qu’« [a]u Québec, 73 % des personnes de 18 à 34 ans se disent écoanxieuses, d’après un sondage Léger de 2021. » Selon Anne-Sophie Gousse-Lessard, professeure au département de psychologie l’Université du Québec à Montréal et codirectrice du Groupe interdisciplinaire de recherche sur les écoémotions et l’engagement citoyen, « [l]’anxiété liée au climat influe également sur leur avenir professionnel. […] Plusieurs se disent que ce n’est pas la peine de faire de longues études ou veulent un emploi en conformité avec leurs valeurs, c’est-à-dire cohérent et engagé. »  Comme personne enseignante, comment composer avec la fatigue climatique et l’écoanxiété exprimées par les personnes étudiantes? Comment continuer à transmettre des savoirs scientifiques de qualité sans nourrir le sentiment d’impuissance ambiant?

Les institutions d’enseignement sont plus que jamais invitées à contribuer à la transition socioécologique et à intégrer la durabilité à leurs programmes de formation. Des expérimentations pédagogiques montrent qu’il est possible d’outiller face à la complexité, tout en accueillant et en mobilisant les émotions écologiques. Un récent projet d’innovation pédagogique en développement durable de la Faculté des sciences de l’activité physique (FASAP) s’inscrit dans ce mouvement. Nous nous sommes entretenus avec la porteuse du projet, la doctorante et chargée de cours Marie-Christine Morin, pour connaître sa vision de l’intégration de la durabilité dans l’enseignement.

MG : Les perspectives des personnes étudiantes sur leur formation sont au cœur de votre démarche. Quel éclairage nous offre votre recherche sur les étudiantes et les étudiants de votre discipline?

Marie-Christine Morin, étudiante et chargée de cours.
Marie-Christine Morin, étudiante et chargée de cours.

MCM : La première phase de collecte de données m’a permis de sonder par questionnaire plus de 500 personnes étudiantes en éducation physique et à la santé (ÉPS) issues de différentes universités. Des entrevues individuelles semi-dirigées m’ont par la suite permis de recueillir le point de vue des personnes étudiantes de quatrième année du programme du baccalauréat en éducation physique et à la santé (BEÉPS) à l’UdeS. Il s’agit encore de résultats préliminaires, mais ils permettent de mettre en lumière les liens que font, ou ne font pas, les personnes étudiantes entre le développement durable et la discipline de l’éducation physique et à la santé. Les résultats révèlent également leurs besoins en matière d’accompagnement et l’évolution de leur sentiment de compétences au moment leur transition vers la vie professionnelle.

Voici quelques éléments de ce que ma recherche révèle au sujet des personnes participantes :

  • Elles sont préoccupées par une diversité d’enjeux sociaux et environnementaux.
  • Elles voient les relations entre leur discipline et les cibles de développement durable, mais leur compréhension des enjeux est cependant assez circonscrite.
  • Les actions qu’elles envisagent sont plus d’ordre individuel que systémique.
  • Elles souhaitent incarner le changement dans leur milieu de pratique et agir comme courroie de transmission auprès des jeunes, mais elles ne savent pas nécessairement comment s’y prendre.
  • Leur sentiment de compétence au niveau de leur capacité à intégrer la durabilité à leur pratique professionnelle diminue entre leur première année et la quatrième année de leur baccalauréat. [Une hypothèse serait que l’élan de confiance initial évolue au fur à mesure des prises de conscience et de l’expérience pratique.]
  • Elles nomment le besoin d’avoir un mentor tout au long de leur parcours.
  • Elles nomment le besoin d’expérimenter des situations d’enseignement en lien avec le développement durable dans le cadre d’activités pratiques et de leurs stages. 

MG : Avec l’équipe du BEÉPS, vous avez obtenu un financement du Fonds d’innovation pédagogique (FIP) pour intégrer le développement durable à la formation initiale. Selon vous, comment votre recherche permet-elle de mieux cerner les besoins pédagogiques de ce projet?

MCM : Ma recherche aura contribué à identifier un continuum de cours en éducation physique et à la santé pour lesquels sera développé du matériel pédagogique spécifique. Les solutions pédagogiques permettront, entre autres, de :

  • Rendre explicites les liens entre l’ÉPS et les objectifs de développement durable (ODD): 3 (Bonne santé et bien-être), 4 (Éducation de qualité), 5 (Égalité entre les sexes), 10 (Réduction des inégalités), 11 (Villes et communautés durables), 12 (Production et consommation responsables) et 13 (Mesures de lutte contre les changements climatiques);
  • Favoriser l’autonomie et le sentiment de compétence des personnes étudiantes, quant à l’intégration de la durabilité dans leurs pratiques enseignantes;
  • Rendre les apprentissages significatifs afin de stimuler les personnes étudiantes à s’engager dans une démarche transformatrice incarnant les valeurs de la durabilité. 

MG: Vous enseignez EPS324 Sport, spiritualité et société. Comment s’incarne l’éducation au développement durable dans votre cours?

MCM : C’est un cours que je qualifierais de très expérientiel et réflexif, au sein duquel j’aménage des espaces de discussion ainsi que des moments pour sortir du cadre de la classe. J’y cultive l’idée que nous pouvons nous éduquer ensemble au sujet de différents enjeux de société, dans le respect du degré d’éveil et d’intérêt de chacun.

J’aborde la plupart des thématiques du cours à travers les questions d’actualité pour pouvoir faire les liens avec les enjeux de développement durable et en discuter. En exemple : des inégalités dans le sport, l’impact des changements climatiques sur la pratique d’activités physiques, les paradoxes entre la valorisation des saines habitudes de vie et la nature de certains commanditaires dans les grands événements sportifs. Nous réfléchissons ensemble aux valeurs que nous voulons transmettre aux générations d’élèves, de quelle manière nous pouvons contribuer au changement sociétal par notre pratique professionnelle et comment nous pouvons agir en cohérence avec les valeurs de la durabilité.

Pour moi, c’est important d’exposer les personnes étudiantes à différents contextes d’apprentissage. En exemple, nous réalisons plusieurs activités en plein air auxquelles j’intègre des éléments théoriques sur le développement durable. Ce sont d’excellentes occasions pour discuter des liens entre le sentiment de connexion à la nature, la disposition à la pleine conscience et le développement de comportements proenvironnementaux. J’intègre aussi une activité de récolte de déchets de type écojogging (plogging) à une activité sur le transport actif. J’ai bien conscience qu’on ne change pas le monde par une activité d’une heure de récolte de déchets, mais j’opte pour l’approche de l’étincelle, une flamme à la fois. Puis, les défis et les approches ludiques rejoignent particulièrement le profil de nos personnes étudiantes.

Je remarque également que c’est motivant pour les personnes étudiantes de pouvoir réinvestir leurs apprentissages à travers un travail de session orienté vers la pratique. Je leur demande de préparer un plan de séance en éducation physique et à la santé qui s’arrime à des cibles de développement durable et qui doit être créatif.

MG : Parlez-nous de votre motivation à faire cheminer le développement durable au sein votre faculté? Pourquoi est-ce important pour vous?

MCM : La durabilité, c’est un système de valeurs qui me tient particulièrement à cœur. C’est un ancrage pour moi : dans mes choix, dans mes actions au quotidien, mais également dans mon enseignement. Au niveau de ma recherche, je me questionne sur comment nous pouvons enseigner la durabilité d'une manière qui est significative et qui permette aux personnes étudiantes de se sentir mobilisées, confiantes et outillées. J’ai tout d’abord voulu vérifier auprès des personnes étudiantes et des personnes enseignantes si ce système de valeurs était partagé. Mon travail m’a notamment permis de cerner les objectifs d’une formation en développement durable à l’intention des personnes enseignantes à la FASAP.

MG : Si vous aviez un conseil à donner à une ou un collègue qui souhaite intégrer davantage les valeurs de la durabilité à son enseignement, quel serait-il?

MCM : D’oser et d’y aller petit à petit. Pour EPS324- Sport, spiritualité et société, il s’agit d’un cours que j’ai repris il y a 4 ans. J’ai testé mes propositions une session à la fois. J’ai aussi réalisé que je gagnais à me laisser éduquer par les personnes étudiantes et à me permettre de faire évoluer ma propre réflexion au contact des différents points de vue.  Je crois que dans un contexte de grandes polarisations, cette posture diminue le clivage entre les opinions et permet de faire cheminer les réflexions en faveur de la durabilité.

Pour entrer avec nous dans le monde de Marie-Christine Morin, nous vous proposons de visionner cette capsule vidéo (59 sec.)

Elle a été réalisée en 2024 lorsque Marie-Christine a été finaliste au concours « Perspectives – Ma contribution à la santé durable » du Fonds de recherche du Québec. Elle a d’ailleurs gagné le premier prix et le prix du public de ce concours.

Avertissement : cette vidéo pourrait inspirer optimisme et vitalité

Conclusion

Intégrer la durabilité dans son cours et ses pratiques enseignantes peut prendre une diversité de formes. Il n’y a pas de recette toute faite. Des approches pédagogiques transformatrices orientées vers l’action offrent des leviers pour relever le défi. Elles contribuent à développer une mentalité favorable à la durabilité, en permettant aux personnes apprenantes de participer à des processus collaboratifs, systémiques, créatifs et contextualisés.

Les propositions de Marie-Christine Morin s’inscrivent dans une approche globale qui suppose une transformation du rôle de l’enseignant, qui devient un guide capable d’alterner entre écoute, exposition des faits et accompagnement vers l’action. Il s’agit d’une posture qui trouve un écho au sein des disciplines des sciences de l’activité physique et de la santé.

Vous avez des propositions originales qui mettent en relation savoirs, vouloir et pouvoir agir pour la transition socioécologique? N’hésitez pas à nous en faire part.


Références

Burns, H., Kelley, S. S., & Spalding, H. (2019), Teaching sustainability: Recommendations for best pedagogical practices. Journal of Sustainability Education, 19(2). https://pdxscholar.library.pdx.edu/cgi/viewcontent.cgi?article=1059&context=elp_fac

Dodart, P-H (2025), L’espoir ne suffit plus et l’éducation à la transition écologique doit changer de cap. Blogue Éducation et transformation écologique: que dit la recherche ? https://www.eco-education-recherche.com/2025/06/lespoir-ne-suffit-plus-et-leducation-la.html

Fonds de recherche du Québec (17 octobre 2024), Éducation physique et santé : un véhicule de valeurs pour la santé durable. | Marie-Christine Morin (vidéo, 58 sec.), YouTube.
https://www.youtube.com/watch?v=SHIKN6ZhwhY

Gousse-Lessard, A-S et Lebrun-Paré, F. (2022), Regards croisés sur le phénomène « d’écoanxiété » : perspectives psychologique, sociale et éducationnelle. Éducation relative à l’environnement, 17 (1). https://doi.org/10.4000/ere.8159

Rossato, Amandine (16 novembre 2023), Faut-il s’inquiéter de l’écoanxiété des jeunes?, Québec Science, Montréal. https://www.quebecscience.qc.ca/societe/ecoanxiete-des-jeunes/

UNESCO (2017). L’éducation en vue des objectifs de développement durable objectifs d’apprentissage. UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000247507