Portrait étudiant
Arnaud de Vellis : un philosophe-anthropologue au cœur des technologies quantiques
Photo : fournie
Comment passe-t-on de l’anthropologie de l’art à l’encadrement éthique de l’ordinateur quantique ? Le parcours d’Arnaud de Vellis, étudiant membre du LN2, illustre ces trajectoires académiques non conventionnelles qui enrichissent aujourd’hui la recherche interdisciplinaire.
Arnaud de Vellis réalise un doctorat en cotutelle sous la direction du Pr André Lacroix et de la Pre Céline Verchère, de l’Université de Sherbrooke, et la de la Pre Amélie Favreau de l’Université Grenoble Alpes (également directrice de la fédération de recherche Innovacs – Innovation, connaissances, société). Il incarne cette nouvelle génération de chercheurs et de chercheuses qui naviguent entre les sciences humaines et sociales et les technologies de pointe, apportant un regard anthropologique et philosophique sur des innovations qui transforment notre société.
Grâce à son parcours atypique, mêlant histoire de l’art, anthropologie du corps augmenté et exploration des imaginaires technologiques, il renouvelle la manière d’aborder les enjeux philosophiques, anthropologiques et juridiques liés aux technologies quantiques.
Un parcours atypique
Arnaud de Vellis incarne ces trajectoires académiques non linéaires qui enrichissent la recherche interdisciplinaire. Titulaire d’une licence en histoire de l’art, il a ressenti le besoin d’explorer les sciences sociales, ce qui l’a mené vers l’anthropologie. Cette transition lui a permis d’interroger le regard occidental sur les arts premiers — ces productions artistiques non occidentales comme les masques africains ou les arts océaniens. Son travail de fin de licence explorait comment ces œuvres sont réinterprétées et exposées dans nos musées.
J’ai commencé par une licence d’histoire de l’art. Mais je n’étais pas pleinement satisfait par l’approche. […] La dimension sociale des œuvres d’art n’était pas assez approfondie, c’est là que j’ai basculé en anthropologie.
Arnaud de Vellis
Entre sa licence et son Master, Arnaud de Vellis a pris une année sabbatique pour voyager en Nouvelle-Zélande, en Australie et en Asie du Sud-Est, une expérience qui a enrichi sa perspective interculturelle.
C’est lors de son Master interdisciplinaire en études culturelles à Paris que sa trajectoire prend un tournant décisif vers les technologies. Fasciné par l’art post-humain et le mouvement du « bodyhacking » — ces pratiques issues du monde du tatouage et du piercing qui réinterprètent le transhumanisme hors du laboratoire —, Arnaud de Vellis s’est penché sur les implications philosophiques et anthropologiques de la modification corporelle par la technologie.
Son mémoire explorait une question fondamentale : conservons-nous notre identité humaine lorsque nous modifions notre corps sensoriellement ? Cette recherche l’a notamment amené à étudier les implants magnétiques permettant de ressentir les champs magnétiques, contestant ainsi les frontières entre l’humain et le technologique. Il a mené des entretiens dans le milieu du tatouage et du piercing auprès de praticiens qui posent ces implants, tout en cherchant à comprendre les motivations des personnes qui choisissent ces modifications.
Cette expertise sur les rapports entre corps et technologie lui a valu une reconnaissance : il a donné des conférences et publié des articles dans des journaux sur le transhumanisme, la robotique et les technologies émergentes.
Entre son Master et le début de sa thèse, il a travaillé plusieurs années dans des musées parisiens comme le musée du Quai Branly, le musée Picasso et le Grand Palais. Cela lui a permis de maintenir un lien avec sa formation initiale tout en restant connecté aux questions d’art et de technologie.
Une thèse en cotutelle sur l’encadrement éthique de l’ordinateur quantique
La pandémie de COVID-19 et la fermeture des musées ont été l’occasion pour Arnaud de Vellis de relancer son projet doctoral. Cherchant spécifiquement des appels à projets à l’intersection des sciences humaines et sociales et des technologies, il a postulé à plusieurs thèses CNRS sur la réalité virtuelle, la blockchain et le quantique.
C’est finalement le projet sur l’encadrement éthique et juridique des technologies quantiques qui a retenu sa candidature. Cette thèse en cotutelle associée à un financement du CNRS, structurée entre l’Université Grenoble Alpes et l’Université de Sherbrooke, représentait une opportunité unique d’être au premier plan de l’innovation quantique.
Ma thèse en elle-même repose sur des questions d’éthique et de droit sur l’ordinateur quantique et sur la manière d’encadrer une technologie en formation, qui n’a pas encore d’usages tangibles, au sujet de laquelle on manque de connaissances. La thèse pose la question : quelles sont les informations pertinentes et nécessaires pour évaluer et encadrer l’ordinateur quantique à son stade actuel de développement?
Arnaud de Vellis
L’enjeu de la cybersécurité constitue une préoccupation centrale. L’ordinateur quantique pourrait mettre en danger les systèmes de cryptographie existants, menaçant potentiellement la confidentialité de nos données bancaires et la sécurité d’Internet. Le phénomène du « récolter maintenant, déchiffrer plus tard » (« harvest now, decrypt later ») illustre cette préoccupation : des entités malveillantes collectent déjà des données chiffrées dans l’espoir de les décrypter lorsque les ordinateurs quantiques seront opérationnels.
Au-delà de la cybersécurité, sa recherche explore le « clivage quantique » (« quantum divide ») — ce fossé qui pourrait se créer entre ceux qui détiennent la technologie et en contrôlent l’accès et le reste de la société. Les questions d’éducation et de participation citoyenne face à une technologie complexe, dont les enjeux restent encore difficiles à saisir pour la société civile constituent également des défis majeurs.
Les capacités de simulation moléculaire de l’ordinateur quantique soulèvent aussi des questions bioéthiques importantes. La possibilité de simuler complètement des systèmes organiques ouvre la porte à leur modification, soulevant des enjeux de manipulation du vivant qui nécessitent une réflexion éthique approfondie.
Pour ancrer sa recherche dans le réel, Arnaud de Vellis a effectué un terrain de six mois à DistriQ — la zone d’innovation quantique de Sherbrooke —, interrogeant les acteurs du milieu des jeunes entreprises, de l’investissement et de l’industrie. Cette approche empirique lui permet de comprendre comment se façonne concrètement cette technologie dans les milieux industriels et économique.
L’expérience enrichissante de la cotutelle France-Québec
La cotutelle offre à Arnaud de Vellis un accès privilégié à deux pôles quantiques francophones majeurs. Cette double appartenance lui permet d’observer le développement de la technologie quantique tout en lui offrant une nouvelle expérience interculturelle.
Ce contexte, entre deux continents, est très enrichissant, il permet d’être au contact d’une nouvelle culture, d’avoir des échanges très stimulants. De plus, nos traditions intellectuelles diffèrent, avec des auteurs et des concepts originaux, ce qui constitue une richesse.
Arnaud de Vellis
Initialement prévu pour deux ans au Québec, son séjour s’est prolongé sur trois ans. Après dix mois à Sherbrooke, il s’est installé à Montréal, une ville qui lui rappelle Paris par sa dynamique culturelle, ses concerts et ses expositions. Cette immersion prolongée lui a permis de découvrir la culture québécoise et ses dynamiques de recherche particulières.
Les défis de la cotutelle sont réels : différences dans les méthodes de recherche, conceptions variées de ce qu’est une thèse doctorale, adaptation à des cultures académiques distinctes. Cette situation demande flexibilité, curiosité et ouverture pour naviguer entre ces deux environnements. Néanmoins, ces défis sont largement compensés par la richesse des échanges interdisciplinaires et interculturels, explique Arnaud de Vellis.
La collaboration entre Grenoble et Sherbrooke se concrétise à travers des échanges réguliers. Ceux-ci prennent forme autour des projets de design fiction et de sciences participatives développés à Grenoble, qui permettent d’explorer les futurs possibles de la technologie. Le projet des Dialogues Quantiques, mené par l'Institut quantique de l’Université de Sherbrooke, constitue également une occasion de rencontres et d’interactions entre ces deux environnements académiques. C’est dans le cadre de ce projet qu’a récemment eu lieu un workshop à Jouvence, rassemblant la communauté internationale du quantique responsable.
Les imaginaires du quantique : une approche complémentaire
Parallèlement à ses travaux principaux sur l’éthique et le droit, Arnaud de Vellis explore les imaginaires du quantique, notamment à travers le cinéma. Cette dimension constitue un volet original de sa recherche. Il s’est intéressé à l’esthétique des technologies quantiques dans différentes apparitions cinématographiques, à la manière dont son architecture atypique et ses applications viennent stimuler la création et l’imagination.
Cette approche par les imaginaires n’est pas qu’académique pour Arnaud de Vellis : il écrit lui-même de la science-fiction et a publié quelques nouvelles littéraires dans des recueils. Cette pratique créative enrichit sa compréhension des représentations populaires du quantique et de leur rôle dans la familiarisation du public avec ces technologies émergentes.
Vers une innovation quantique responsable
Le parcours d’Arnaud de Vellis illustre l’importance des sciences humaines et sociales dans le développement des technologies de pointe. Son approche interdisciplinaire, combinant anthropologie, philosophie et droit, offre des perspectives pour anticiper et encadrer les transformations sociétales qu’apportera l’informatique quantique.
Sa recherche-action vise à produire des outils concrets permettant une évaluation éthique et juridique adaptée au stade actuel de développement de la technologie. En naviguant entre les écosystèmes grenoblois et sherbrookois, entre analyse des imaginaires et enquête de terrain auprès des acteurs industriels, Arnaud de Vellis contribue à construire les bases d’une innovation quantique responsable.
Cette trajectoire atypique, de l’histoire de l’art aux technologies quantiques en passant par l’anthropologie du corps augmenté, démontre la valeur des parcours non linéaires dans la recherche contemporaine. Elle rappelle que les défis technologiques du XXIe siècle nécessitent des approches diverses et des regards croisés pour être appréhendés dans toute leur complexité.