Allocution du professeur Bruno-Marie Béchard,
recteur de l'Université de Sherbrooke,
à l'occasion de la remise d'un doctorat
honoris causa à M. Jean-Pierre Raffarin

Le 7 septembre 2006

Monsieur le Premier ministre et Docteur honoris causa,
Monsieur le Premier ministre et Grand Ambassadeur de l'Université de Sherbrooke,
Distingués invitées et invités,

La cérémonie qui nous rassemble est plus qu'un hommage à un homme qui s'est illustré dans les plus hautes sphères de l'administration publique française. Cette cérémonie a aussi valeur de symbole, de témoignage et de marque de reconnaissance. Elle témoigne de l'amitié qui unit la France et le Québec. Elle symbolise les relations construites au fil des ans entre la région de Poitou-Charentes et la région de l'Estrie. Elle témoigne de la collaboration amorcée en 1978 entre la Faculté d'administration de Sherbrooke et l'École supérieure de commerce (ESC) de Poitiers, et qui se poursuit avec le Groupe ESCEM depuis la fusion des ESC de Poitiers et de Tours en 1998. Mais cette cérémonie rend d'abord hommage à un Poitevin qui nous a honorés à plusieurs reprises et qui nous honore encore aujourd'hui de sa présence, en même temps qu'une marque de reconnaissance pour l'amitié qu'il porte à notre région, à notre ville et à notre Université, et que nous voulons réciproque.

Au moment de prononcer l'éloge de notre illustre invité, je tiens à remercier deux de nos éminents diplômés, le député de Sherbrooke et premier ministre du Québec, M. Jean Charest, et la députée de Saint-François et ministre des Relations internationales du Québec et ministre responsable de la Francophonie, Mme Monique Gagnon-Tremblay, qui, dans le respect de nos règles universitaires, ont pris l'initiative de proposer et d'appuyer la candidature de M. Jean-Pierre Raffarin en vue de l'octroi d'un doctorat honoris causa de l'Université de Sherbrooke.

Jean-Pierre Raffarin naît le 3 août 1948 à Poitiers. Son père Jean, fort de son expérience dans le domaine du crédit immobilier agricole, fut secrétaire d'État à l'Agriculture dans le gouvernement de Pierre Mendès France en 1954, qui est par ailleurs l'année de naissance de l'Université de Sherbrooke. Jean-Pierre Raffarin fréquente le Lycée Henri IV de Poitiers, puis étudie le droit à Paris à l'Université Assas. Il obtient son diplôme de l'École supérieure de commerce de Paris en 1972, non sans avoir effectué un stage – j'oserais dire « coopératif » – dans une savonnerie de l'Eure.

Son parcours professionnel est alternativement, voire simultanément, celui de l'entreprise privée et de la vie publique, celui des affaires – principalement en communication – et celui de la politique.

De 73 à 76, Jean-Pierre Raffarin est membre de la direction marketing des cafés Jacques Vabre. De 76 à 81, il occupe le poste de chef de la cellule communication au cabinet du secrétaire d'État aux Travailleurs manuels et aux Immigrés, Lionel Stoléru. De retour dans le privé, il dirige le cabinet Bernard Krief Communication, poste qu'il occupe pendant sept ans, avant d'assumer, en 89-90, la fonction de délégué général de l'Institut Euro-92. Il est aussi maître de conférences à l'Institut d'études politiques de Paris, de 79 à 88. Parallèlement, dès 1978, il a pris la relève de son père à la présidence de la société anonyme de crédit immobilier rural de la Vienne. Il fera fructifier cet héritage au cours des années 80 pour devenir, par le jeu des fusions successives, président du Crédit immobilier de Poitou-Charentes, puis du Crédit immobilier de France Centre-Ouest.

À l'image de son parcours en affaires, la carrière politique de Jean-Pierre Raffarin emprunte elle aussi des voies multiples, qui se recoupent ou se chevauchent. Élu local, Jean-Pierre Raffarin est conseiller municipal de Poitiers, de 77 à 95. En 1988, il est élu président du Conseil régional de Poitou-Charentes, fonction qu'il occupera jusqu'en 2002. Il est alors le plus jeune président de région de France. C'est d'ailleurs à ce titre qu'il effectue sa première visite dans notre région en 1998. De 1995 à 2001, il est maire adjoint de Chasseneuil-du-Poitou, lieu de résidence de sa famille et commune de la fameuse technopole Futuroscope.

Mais le militantisme politique de Jean-Pierre Raffarin a tôt fait de déborder sa région d'origine. Membre des Jeunes Giscardiens et secrétaire général de Génération sociale et libérale, qui se fond dans le Parti républicain en 1977, il y sera successivement délégué national, secrétaire national adjoint, membre du Bureau politique et secrétaire national chargé des élus locaux. À compter de 1995, il devient secrétaire général adjoint, porte-parole, puis secrétaire général de l'UDF (Union pour la démocratie française), ensuite cofondateur et délégué général adjoint du Parti populaire pour la démocratie française, avant de participer à la création de Démocratie libérale en 1997, dont il sera vice-président jusqu'en 2002. Après la défaite de 1997, il est l'un des fondateurs du Club Dialogue et Initiative, qui rassemble de manière informelle les différentes sensibilités de droite et donnera naissance à l'UMP (Union pour un mouvement populaire) en 2002.

Élu au Parlement européen en 1989 sur une liste d'union UDF-RPR, il y siège jusqu'en 1995. Le 17 mai de la même année, il est nommé ministre des Petites et Moyennes Entreprises, du Commerce et de l'Artisanat dans le cabinet d'Alain Juppé. En septembre de la même année, il est élu sénateur de la Vienne, mais n'exerce pas ce mandat pour rester au gouvernement. Il y sera réélu en 1997.

Le 6 mai 2002, à la suite de sa victoire aux présidentielles, Jacques Chirac fait de Jean-Pierre Raffarin son premier ministre. À son arrivée à Matignon, Jean-Pierre Raffarin incarne le non-énarque, le provincial, l'homme de terrain, proche des préoccupations des gens et de « la France d'en bas ». « Je ne suis pas à Matignon pour durer », déclare-t-il au lendemain de sa nomination. « Je n'ai pas peur de devoir partir un jour de cette maison. Par conséquent, je réformerai, car je suis un homme libre. » Pourtant, pour paraphraser le mot qu'à eu alors à son endroit l'ancien premier ministre Raymond Barre, un autre grand ami du Québec, Jean-Pierre Raffarin va « durer... et endurer ». Plus soucieux d'être le serviteur d'une équipe que de se frayer une place dans la compétition présidentielle, ce chef de gouvernement va réformer, quitte à user progressivement le capital de sympathie dont il dispose à son arrivée par des mesures nécessaires, mais pas toujours comprises et acceptées par ses concitoyens. « J'assume », déclare-t-il sur les ondes de France 2. « Je suis là pour servir mon pays. Je suis là parce qu'il a fallu faire des réformes. »

En 37 mois, 1123 jours pour être précis, sans « klaxonner en réformant », Jean-Pierre Raffarin va multiplier les actes de modernisation du pays : réforme des retraites, création du revenu minimum d'activité, adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité, loi sur la laïcité interdisant le port de signes manifestant une appartenance religieuse à l'école, transformation d'Électricité de France (EDF) et Gaz de France en sociétés anonymes, réforme de l'assurance-maladie, assouplissement de la semaine de 35 heures, réforme de l'école, abolition du congé férié du lundi de la Pentecôte, enfin, amorce de la décentralisation, projet qu'il ne pourra malheureusement mener à terme. Laminé par une certaine presse tout aussi féroce que prompte à la critique, il reconnaîtra volontiers cette vérité jadis énoncée par le général de Gaulle « que ce qui est salutaire pour la nation ne va pas sans blâme dans l'opinion ».

À la suite de la défaite du « Oui » lors du référendum sur la nouvelle Constitution européenne, il présente sa démission au président Chirac le 31 mai 2005, en rappelant sa fidélité au pacte de loyauté qui le lie au chef de l'État et en affichant un bilan dont toute l'ampleur ne sera reconnue qu'après coup. Au lendemain de son départ de Matignon, le quotidien Le Monde écrira que « la longévité de son gouvernement lui a permis de réaliser la quasi-totalité des réformes promises dans son discours de politique générale, une performance rare dans l'histoire des premiers ministres de la Ve République ». De son côté, le magazine L'Express dira de lui : « Loyal jusqu'à l'humiliation, docile jusqu'au martyre, il a rendu ses lettres de noblesse à un poste de servilité que les cohabitations avaient dénaturées. Jean-Pierre Raffarin, humain, trop humain, et humaniste à toute heure, a échappé aux deux maladies chroniques de la Rue de Varenne : la grosse tête et le cœur sec. »

Au moment de quitter Matignon, Jean-Pierre Raffarin termine sa déclaration en disant : « Je reviens au cœur de la société française pour poursuivre autrement le service de notre pays. » Réélu sénateur de la Vienne dès septembre 2005, il devient membre de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées. Communicateur par profession, il inaugure en décembre sur Internet son propre « blogue », qu'il qualifie d'« espace de discussion constructif, libre et respectueux des uns et des autres ». Enfin, au début de la présente année, le président de la République, reconnaissant ainsi son attachement profond pour le Québec, lui demande de présider le comité d'organisation français des célébrations du 400e anniversaire de la ville de Québec, dont il convient de rappeler que son fondateur, Samuel de Champlain, était lui-même originaire de la région de Poitou-Charentes.

Le président Chirac n'aurait pu choisir meilleur candidat que celui qui, au long de sa carrière, a démontré un si vif intérêt pour le Québec. Sous sa présidence, le Conseil régional de Poitou-Charentes a été l'un des premiers conseils régionaux à signer un plan d'action avec le Québec. De 1998 à 2003, Jean-Pierre Raffarin viendra au Québec tous les ans, dont deux fois dans notre région. Comme président du Conseil régional de Poitou-Charentes, il effectue une première visite à Sherbrooke en 1998, pour y mettre en œuvre un bureau de sa région. Il y revient en 2000 afin de participer, ici même sur notre Campus principal, à Futurallia, un forum d'entrepreneurs né en 1989 en Poitou-Charentes sous l'impulsion de la Chambre de commerce de la Vienne et dont la sixième édition – et la première à se dérouler à l'extérieur du territoire français – a eu lieu à Sherbrooke.

En 2003, le gouvernement du Québec profite de sa visite lors la 8e édition de Futurallia, tenue cette fois à Québec, pour le nommer officier de l'Ordre national du Québec, en reconnaissance de sa contribution à l'évolution de notre société. Dans l'allocution prononcée à cette occasion, le premier ministre du Québec dit de l'humanisme de Jean-Pierre Raffarin qu'il prend appui non seulement sur ses multiples rencontres avec des intellectuels, des professeurs, des philosophes ou des gens d'entreprises, mais aussi sur des convictions fondées sur son expérience du terrain. Ce sont ces convictions, marquées au coin de l'humanisme, de l'enracinement régional, d'idéaux démocratiques élevés et surtout de la foi profonde dans le pouvoir et l'intelligence du citoyen, qui transparaissent à travers les nombreux ouvrages dont il est l'auteur ou le coauteur.

Permettez-moi d'en mentionner quelques-uns, en commençant par son premier livre publié en 86, Poitou-Charentes, l'avenir a ses racines, un hommage aux élus et bâtisseurs de Poitou-Charentes. Suivront, en 88, Nous sommes tous des régionaux, un acte de foi dans la dimension régionale de la construction européenne; en 92, Pour une morale de l'action, où l'auteur confronte ses convictions aux résultats de son action; en 94, Le livre de l'Atlantique, un acte de confiance dans la dynamique atlantique; en 2001, Notre contrat pour l'alternance, coécrit avec Dominique Perben, Jacques Barrot et Michel Barnier et qui propose un nouveau contrat possible entre les Français et leur État, entre les Français et la politique; et en 2002, Pour une nouvelle gouvernance, où Jean-Pierre Raffarin définit sa perception de l'action politique autour de deux convictions, l'Humanisme et la Gouvernance.

Dans ses écrits comme dans ses interventions publiques, le communicateur Raffarin a le sens de la formule-choc, de la phrase lapidaire qui frappe l'imagination tout en synthétisant sa pensée. C'est d'ailleurs ce sens de la phrase imagée qui, pendant son séjour à Matignon, va donner naissance au terme raffarinade, un néologisme politique employé dans la presse française, notamment satirique, pour qualifier certaines citations. Vous me pardonnerez sans doute de ne pas résister, en terminant, à en rappeler quelques-unes, en commençant par la plus célèbre :

  • Notre route est droite, mais la pente est forte.
  • À force de penser au pluriel la politique, certains ont oublié le singulier de la France.
  • Il faut mettre en place la République du bon sens.
  • Il faut sauter des haies et, finalement, je saute les haies les unes après les autres.
  • La France est forte quand c'est une force qui va et qui sait où elle va.
  • La rue doit s'exprimer, mais ce n'est pas la rue qui gouverne.
  • L'avenir est une suite de quotidiens.
    Un peuple qui doute n'est pas un peuple qui marche.
  • Et enfin :
  • L'humanisme est aussi un féminisme.

Monsieur Raffarin, vous avez assemblé les premières pierres des partenariats entre nos deux régions. Vous avez tracé la voie d'un développement commun dont les résultats académiques sont éloquents : 272 diplômées et diplômés en gestion internationale, deux programmes conjoints, dont un en gestion du développement durable. En 2003, le lancement d'un programme de MBA pour cadres à Tours fut un pari ambitieux et réussi. Ce programme est classé aujourd'hui, par une grande revue de votre pays, comme l'un des quatorze meilleurs en France.

Toutes les personnes qui ont contribué à ces succès avaient-elles le sentiment d'être placées sous votre œil bienveillant? Chose certaine, elles ont pu emprunter le pont que vous aviez commencé à dresser. Pont de projets, d'amitiés, de partenariats, de confiance et d'audace, qui relie aujourd'hui l'École supérieure de commerce et de management (ESCEM) de Tours-Poitiers à notre Faculté d'administration; pont qui relie aussi votre magnifique région, d'où proviennent tant de nos ancêtres poitevins et charentais, à notre belle Estrie.

Pour votre contribution éminente à la vie politique française, pour votre apport inestimable aux relations culturelles et économiques entre la France et le Québec, pour votre contribution à l'établissement des relations entre la région de Poitou-Charentes et l'Estrie, pour avoir favorisé la mise en place des conditions qui ont rendus possibles les partenariats qui unissent aujourd'hui l'ESCEM de Tours-Poitiers et notre Faculté d'administration, c'est pour moi un immense plaisir, au nom de toute la communauté universitaire, de vous décerner le titre de docteur honoris causa de l'Université de Sherbrooke.