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Mémoire - Noémie COURCHESNE

Carrière, sexualité et violences dans les fascicules d'espionnage québécois présentant une héroïne : étude du cas de « la belle Françoise »

Noémie COURCHESNE

Au Québec, la littérature d’action sous forme de fascicules présente en forte majorité des héros masculins. Acteurs de leur propre récit, ces aventuriers, espions ou policiers constituent l’objet de la plupart des études savantes. Bien que peu nombreuses, et peu abordées, des héroïnes de papier ont vraisemblablement marqué le lectorat québécois. Toujours étudiées de façon concomitante avec leur vie amoureuse, ces figures féminines sortent tout de même du rôle traditionnel prévu pour les femmes dans l’après-guerre. Ce mémoire propose d’étudier la figure de l’une de ces héroïnes, Françoise Cartier, une jeune espionne canadienne-française. L’hypothèse qui traverse ce projet veut qu’une sorte de « prix à payer » accompagne l’agentivité de la jeune femme dans la sphère publique. Ainsi, le premier chapitre de ce mémoire mesure la capacité d’action de l’héroïne en questionnant par le fait même le discours matrimonial innervant le corpus. Prononcé notamment par l’entremise du personnage du fiancé, ce discours nous expose les pressions sociales imposées à une jeune femme carriériste : Françoise, bien qu’elle soit maintes fois décrite comme une espionne exceptionnellement compétente, doit détourner sa force de travail (Guillaumin) vers son couple. Il en ressort ainsi que la série instaure un dualisme quant à sa carrière et quant à ce rôle traditionnellement dévolu aux femmes, soit la maternité. Le deuxième chapitre analyse les représentations discursives et visuelles de la réduction sexuelle de l’héroïne. On découvre que les différentes instances narratives dépossèdent les personnages féminins de leur propre corps, entre autres par la greffe d’un lexique sexualisant le corps féminin et le présentant comme un « corps disponible ». Quant aux couvertures des fascicules, elles relaient un imaginaire violent à caractère pornographique, alors que tout concourt à réduire l’héroïne et les personnages féminins à leur sexe. Le regard masculin, ce male gaze (Mulvey), focalise l’attention du lectorat sur les parties sociologiquement érotiques du corps féminin, neutralisant par le fait même toute autre vision des capacités extraordinaires de l’héroïne ; l’espionne ne serait qu’un corps. Le tableau peint au chapitre trois établit une typologie des nombreuses représentations de la violence et en analyse les ressorts narratifs. Ces représentations en viennent en fait à normaliser, par leur aspect répétitif, les comportements violents dirigés envers les personnages féminins. Dans cette vision machiste du plaisir féminin, le récit érotise la violence des agressions en insistant sur le plaisir ressenti par les personnages féminins. Cette euphémisation se reproduit surtout lorsque l’héroïne utilise son arme de prédilection, le sexpionnage. À première vue, l’utilisation du corps et des charmes de l’espionne pour arriver à un but pourrait indiquer une forte agentivité sexuelle, mais nous avançons que les auteurs de la série intègrent ces topoï, des passages de viol très graphiques, uniquement dans un but de spectaculariser et d’érotiser les violences sexuelles.