Politiques de la visibilité et de la découvrabilité dans l’édition contemporaine (vol. 16, n° 2, 2025)
The Politics of Visibility and Discoverability in Contemporary Publishing
L’injonction à la visibilité est aujourd’hui omniprésente dans l’industrie de l’édition, propulsée par les risques liés à l’édition et à la vente de livres et par la précarité du métier d’écrivain.e. La visibilité désigne un régime de travail, un ensemble de signes de distinction sociale dans le champ littéraire, une hiérarchie de valeurs. La découvrabilité, quant à elle, est la capacité d’un contenu culturel à être découvert par les consommateur.rices qui le recherchent – sur les moteurs de recherche, sur les plateformes, dans les librairies – et à devenir accessible même à ceux.celles qui en ignorent l’existence. La visibilité et la découvrabilité sont les deux faces d’une même médaille, soit la forme prise par un nombre croissant d’interactions dans le domaine de l’édition contemporaine.
Les écrivain.es sont de plus en plus contraint.es de se forger une personnalité et une réputation en ligne qui permettront au lectorat potentiel de repérer facilement leurs écrits lorsqu’ils seront mis sur le marché. Les influenceur.ses de livres en ligne utilisent ce qu’ils.elles savent des algorithmes pour rendre leur propre contenu viral. En quête de « likes » et de vues, les fans sur BookTok et Bookstagram reprennent des scénarios populaires, tels que des vidéos « fancast » qui imaginent des acteur.rices célèbres dans le rôle de leurs personnages préférés, ou des listes de classement de leurs meilleures lectures dans un genre donné. Les éditeur.rices élaborent des stratégies pour transformer des activités numériques disparates en un message marketing cohérent, tout en essayant d’éviter l’éventuelle « annulation » d’un livre en raison d’une attention négative. L’une des conséquences de ces multiples impératifs de visibilité est l’invisibilisation algorithmique qui reproduit (et favorise) les formes existantes de marginalisation dans le travail d’édition. Les personnes œuvrant dans le secteur de l’édition sont sensibles à ces mutations, car elles marquent des changements dans la consommation culturelle et la création de contenu. En effet, la maîtrise de la découvrabilité constitue peut-être la compétence clé pour ceux.celles qui veulent réussir dans l’édition aujourd’hui – plus importante encore que la qualité de l’écriture ou le soutien à la création.
L’objectif de ce numéro spécial est de mettre en lumière les rouages et les enjeux politiques émergents liés à la découvrabilité dans une variété de contextes d’édition contemporaine. Les articles qui y sont réunis oeuvrent à identifier, analyser et historiciser une configuration spécifique, mais néanmoins généralisée, du capitalisme de l’édition. Cette configuration concerne de plus en plus l’ensemble de l’écosystème du livre, de la plateformisation des ventes aux mutations du mode de production. Elle désigne un régime d’organisation du travail, une géographie transnationale de la circulation des livres qui est façonnée par les hégémonies ou contre‑hégémonies linguistiques et culturelles, ainsi que par le fossé entre les pratiques émergentes et les politiques et réglementations établies.
Placé sous la direction de Sarah Brouillette (Université Carleton) et Julien Lefort-Favreau (Université Queen’s), le numéro est disponible à l’adresse suivante : https://www.erudit.org/fr/revues/memoires/2025-v16-n2-memoires010471/.
