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Mémoire - Henri DION

Entre enracinement local et fenêtre sur le monde : particularités et rôles de la presse quotidienne de Sherbrooke (1910-1940)

Henri DION

Au Québec, l’historiographie s’intéresse surtout aux grands quotidiens métropolitains et l’histoire des journaux régionaux demeure souvent inconnue. Au tournant du 20e siècle, la presse est en pleine transformation, passant alors de publications artisanales et engagées politiquement et idéologiquement à des objets de consommation produits de façon industrielle. Les Cantons de l’Est constituent alors une région particulière qui compte plus de journaux par habitant que le reste du Québec, dont une majorité de titres anglophones. La capitale régionale, Sherbrooke, abrite un écosystème de presse bilingue et durable, dont deux des rares quotidiens régionaux de la province, et ce, durant plus d’un siècle. À l’époque et aujourd’hui encore, les journaux quotidiens sont des publications foncièrement urbaines, voire métropolitaines, et constituent des véritables guides de la vie citadine. De leur côté, les périodiques régionaux sont typiquement des hebdomadaires, autant en raison de limitations techniques et financières que de la quantité absolue de contenu qu’il peuvent envoyer sous presse. De plus, la grande presse de Montréal et Toronto circule largement au pays. Il est alors courant de lire un quotidien montréalais, supplémenté par un hebdomadaire local. Dans ce contexte, la présence à Sherbrooke de deux quotidiens suscite plusieurs questions quant à leurs rôles, leurs contenus et leur mise en marché.

Cette étude analyse les quotidiens sherbrookois La Tribune (1910-) et le Sherbrooke Daily Record (1897-), pour comprendre comment ils s’insèrent dans l’écosystème de presse existant et comment ils évoluent dans les décennies suivantes. En s’intéressant à leur forme, à leurs contenus et à leur mise en marché, elle établit leurs rôles et les méthodes employées par ces publications pour prospérer dans cette industrie notoirement difficile. En effet, les quotidiens sherbrookois proposent une troisième alternative, située entre l’hebdomadaire régional et le quotidien métropolitain. Ces publications adoptent donc, à l’instar des grands quotidiens, les innovations récentes du journalisme, notamment une mise en forme moderne, l’accent mis sur la nouvelle, les faits divers, les divertissements et le sport, sans pour autant évacuer les rubriques plus traditionnelles, notamment agricoles. De plus, ils sont mis en marché de façon stratégique, proposant moins de pages, mais à un prix plus abordable, et, enfin, ils accordent une grande importance à la couverture régionale, ce qui leur permet d’accroître leur territoire de vente. Une analyse géographique nous permet de montrer que l’enracinement des quotidiens sherbrookois dans la région des Cantons de l’Est et leur couverture locale de cette dernière ont été leurs principaux facteurs différenciatifs. En somme, ces quotidiens ont créé un produit journalistique singulier, adapté à leur environnement et à leur marché, qui leur a permis de connaître le succès.