Ken Bugul et le corps du corps du texte. Rue Félix-Faure ou comment écrire et lire le féminicide
Samuele Ellena
Cet article s’intéresse à la représentation du féminicide et du fémicide chez l’autrice Ken Bugul. Après en avoir souligné la récurrence thématique dans ses oeuvres précédentes, il se penche sur le sixième roman de l’autrice sénégalaise, Rue Félix-Faure. Les couches narratives, les changements de narratrices, le recours à plusieurs genres littéraires et l’évocation d’autres moyens d’expression, comme le cinéma ou la chanson blues, constituent autant d’artifices littéraires et de brèches permettant à l’autrice de faire de son texte un métatexte sur l’écriture du féminicide. Autrement dit, en écrivant « l’histoire de l’histoire », l’autrice interroge la manière dont la littérature peut prendre en charge les violences perpétrées dans l’espace privé d’une maison.
Le contraste entre le privé et le public devient, dans Rue Félix-Faure, un opérateur de sens qui permet à l’écrivaine de problématiser la reproduction, dans l’espace public, des vécus privés et l’assomption par elle du rôle de porte-parole des violences subies par d’autres femmes. À la question technique qui intéressait Bakhtine – à savoir les stratégies narratives qui permettent à la littérature de montrer ce qui se consomme à l’ombre du privé et qui, comme tel, ne peut être vu –, grâce à l’oeuvre de Ken Bugul, nous ajoutons deux questions, l’une proprement éthique et l’autre technique : qui a le droit de raconter? À travers quelles stratégies textuelles le monopole de la parole narrative peut-il être redistribué?
La recherche préalable à la rédaction de cet article a été rendue possible grâce au soutien financier des Fonds de recherche du Québec.