Acfas 2019

Mieux comprendre l’histoire grâce aux romans

Photo : Michel Caron - UdeS

C’est l’histoire de Joseph, un enfant juif de 7 ans qui échappe aux rafles allemandes en se cachant dans un pensionnat, où il se lie d’une profonde amitié avec le bienveillant père Pons. Tirée du récit de l’auteur Éric-Emmanuel Schmitt, L’enfant de Noé, cette histoire, c’est aussi celle des affres de la Deuxième Guerre mondiale, racontées de l’intérieur. Et si les romans permettaient de mieux faire apprendre l’histoire aux élèves?

Croiser la lecture littéraire et la pensée historienne : voilà l’approche didactique à laquelle s’intéresse l’étudiante Audrey Bélanger, dans le cadre de son doctorat en éducation. Faire comprendre un événement historique complexe tel l’Holocauste à des élèves du secondaire, par l’entremise de l’analyse d’une œuvre de fiction historique, les amène à porter un double regard disciplinaire sur ce temps fort de l’histoire.

La doctorante en éducation Audrey Bélanger
La doctorante en éducation Audrey Bélanger
Photo : Fournie

Le recours à cette approche croisée pour lire et apprécier un roman historique leur permet de développer leur intérêt pour la littérature et l’histoire, en plus d’améliorer leurs compétences en lecture et d’aiguiser leur pensée historienne et critique. Ce décloisonnement des disciplines enrichit leur compréhension et leur interprétation d’une œuvre de fiction.

Le roman historique humanise l'étude de l'histoire. Il permet aux élèves de vivre, de ressentir le passé, puis de mieux le comprendre et l’interpréter.

C'est ce qu'explique la doctorante, qui vient d'obtenir une importante subvention du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) pour poursuivre ses recherches.

Transcender les frontières disciplinaires

L’idée d’explorer cette approche novatrice lui est venue alors qu’elle était enseignante de français au secondaire. En observant de façon récurrente les mêmes difficultés chez ses élèves à expliciter, au-delà des dates, lieux ou personnages, le contexte historique dans lequel se situaient les œuvres historiques étudiées, elle s’est interrogée sur l’origine de ces obstacles :

J’ai eu l’intuition que je devais transcender les frontières disciplinaires de la classe de français pour trouver des pistes de solutions pour mieux accompagner mes élèves avant, pendant et après la lecture d’un roman historique.

En examinant les approches utilisées en histoire, elle y a trouvé des pistes pertinentes à explorer afin de proposer une manière de lire un roman historique en classes de français et d’histoire au secondaire.

Photo : UdeS

À l’instar des romans, les manuels d’histoire proposent une version condensée de l’histoire. Ces deux synthèses historiques constituent des manières complémentaires d’apprendre la discipline. Dans une classe d’histoire, par exemple, les élèves sont amenés à comprendre et à interpréter l’histoire de manière plus objective. Les romans historiques, contrairement aux textes didactiques, permettent une interprétation plus subjective, plus affective par rapport à un événement historique. Par l’intermédiaire de personnages de fiction et de leur destin, il semble alors plus facile de vivre et de ressentir le passé, et ainsi de le comprendre et de l’interpréter.

Citant les travaux du spécialiste en didactique du français Yves Reuter, Audrey Bélanger mentionne que « même s’ils permettent aux lecteurs d’incarner l’histoire sur un mode imaginaire, les personnages de fiction demeurent peu contextualisés », d’où la pertinence, pour favoriser une meilleure compréhension tant de l’œuvre étudiée que de l’événement historique évoqué, de croiser lecture littéraire et pensée historienne.

Développer l'empathie des élèves

Photo : UdeS

La lecture d’un roman peut en outre développer la capacité d’empathie des élèves et élargir leur compréhension du monde, d’autrui et d’eux-mêmes, en supposant que cette lecture soit aussi mise à distance, par une analyse contextualisée.

En faisant référence aux écrits des chercheurs Pierre Glaudes et Yves Reuter, la doctorante indique :

Donner un nom à un personnage permet de lui insuffler la vie.

En s’identifiant aux personnages et aux situations vécues par ces derniers, le lectorat s’immerge dans un univers réaliste, comme l'illustre Audrey Bélanger :

Une lecture à la fois affective et distanciée d’un roman historique peut amener les lecteurs à se demander c’était comment, être un enfant juif en Belgique en 1942?

À travers le destin des personnages, les élèves peuvent ressentir les effets qu’engendre une période historique et développer de l’empathie, en prenant conscience de l’ampleur de la différence des mondes qui les séparent.

Audrey Bélanger a rédigé un chapitre dans Mondes profanes. Enseignement, fiction et histoire, lié à l’approche didactique croisée sur laquelle elle travaille.
Audrey Bélanger a rédigé un chapitre dans Mondes profanes. Enseignement, fiction et histoire, lié à l’approche didactique croisée sur laquelle elle travaille.

La doctorante a participé à l’écriture d’un chapitre dans Mondes profanes. Enseignement, fiction et histoire, en lien avec l’approche didactique croisée sur laquelle elle travaille. Cet ouvrage s’intéresse notamment aux œuvres qui ne sont pas créées pour le contexte scolaire, mais qui peuvent contribuer de façon significative à la compréhension de l’histoire dans les classes.

Les études doctorales d’Audrey Bélanger, dirigées par les professeurs Sabrina Moisan et Martin Lépine de la Faculté d’éducation, s’inscrivent en continuité avec le sujet de son mémoire de maîtrise. Intitulé La lecture littéraire et la pensée historienne : une complémentarité qui favorise la compréhension et l’interprétation d’un roman historique évoquant l’Holocauste en classe de français au secondaire, le mémoire a été déposé en 2018, sous la direction des professeurs Sabrina Moisan et Olivier Dezutter.

Audrey Bélanger est aussi membre du Centre de recherche interuniversitaire sur la formation et la profession enseignante (CRIFPE), du Centre de recherche sur l'enseignement et l'apprentissage des sciences (CREAS) et du Collectif de recherche sur la continuité des apprentissages en lecture et en écriture (CLÉ).

L'enfant de Noé, d'Éric-Emmanuel Schmitt, pour enseigner la lecture littéraire et la pensée historienne

Les œuvres universelles d’Éric-Emmanuel Schmitt, dramaturge, nouvelliste et romancier notoire de la francophonie, ont maintes fois été primées. Publié en 2004, le récit historique L’enfant de Noé présente un univers narratif instructif et captivant. Il contient plusieurs caractéristiques pour développer les compétences lectorales des élèves et leur pensée historienne :

- Un roman historique court;
- Un sujet (l'Holocauste) qui présente un certain défi de compréhension et   
  d'interprétation pour les lecteurs adolescents;
- Un récit qui aborde les quatre concepts de l'enseignement de l'Holocauste (mesures
  antijuives, la vie pendant, la libération et la vie après);
- Un roman qui permet d'aborder la réalité des enfants cachés, réalité sociale peu
  abordée au Québec. 

Audrey Bélanger présentera ses travaux de recherche le lundi 27 mai prochain, à
8 h 50, dans le cadre du 87e congrès de l’Association francophone pour le savoir (Acfas), qui se tient du 27 au 31 mai à l’Université du Québec en Outaouais.