Acfas 2021

S’accrocher aux études en pleine pandémie

Photo prise avant l'entrée en vigueur de la mesure recommandant le port du masque d'intervention (de procédure)
Photo prise avant l'entrée en vigueur de la mesure recommandant le port du masque d'intervention (de procédure)

Photo : UdeS

Le parcours scolaire des 15-25 ans est plus cahoteux depuis le début de la pandémie. Baisse de la motivation, échecs, volte-face quant au choix de carrière, décrochage… Naufrage en vue? Pas si nous les aidons à rester à la barre. Une des façons d’y parvenir est de les accompagner dans leur acquisition d’autonomie. Le professeur Sylvain Bourdon, de la Faculté d’éducation, nous explique.

Chez les personnes adolescentes et les jeunes adultes, la persévérance scolaire est une sorte de toile d’araignée géante qui rejoint toutes les sphères de leur vie. « Chez les tout-petits, pour la plupart, ça va se passer dans l’établissement scolaire et dans la famille, explique le professeur Bourdon. Mais dès qu’on commence le passage à l’âge adulte, la persévérance scolaire doit être mise en perspective en tenant compte des autres aspects de la vie, comme l’amitié, les relations amoureuses et le travail. Pensons à la conciliation travail-études. Il faut avoir une vue d’ensemble. »

Sylvain Bourdon, professeur à la Faculté d'éducation et cotitulaire de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.
Sylvain Bourdon, professeur à la Faculté d'éducation et cotitulaire de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.

Photo : Fournie

Et cette vue d’ensemble est encore plus discernable quand on prend conscience de l’ampleur de ce que vivent les jeunes durant cette période déterminante de leur existence.

Des êtres en construction

Entre 15 et 25 ans environ, les jeunes traversent divers seuils de passage vers la vie adulte. « Ce passage peut parfois s’étendre jusqu’à 30 ans, explique le chercheur et cotitulaire de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec. Ça suit les cycles économiques. Quand l’économie va moins bien, on peut rester "jeune" longtemps, puisqu’il y a des choses qu’on ne peut pas faire, comme se trouver du travail pour démarrer sa carrière. »

La décohabitation parentale est une étape importante du passage à l'âge adulte. (Photo prise avant l'entrée en vigueur des mesures sociosanitaires)
La décohabitation parentale est une étape importante du passage à l'âge adulte. (Photo prise avant l'entrée en vigueur des mesures sociosanitaires)

Photo : Michel Caron - UdeS

L’obtention d’un premier diplôme correspond souvent au premier stade menant à la recherche d’autonomie. « Ce seuil est également marqué par le début de l’expérience sur le marché du travail et par l’acquisition d’une certaine autonomie financière. C’est également le début de la décohabitation parentale, soit le fait de partir de la maison des parents et de vivre de manière autonome dans son propre logement. »

Les étapes conduisant à la vie adulte se succèdent à des rythmes différents selon la situation familiale du jeune, mais aussi selon les époques.

 Au début du siècle dernier, ça se faisait à peu près tout d’un coup, illustre le professeur Bourdon. Tu finissais l’école, tu partais de la maison, tu commençais à travailler. Aujourd’hui, le processus est ponctué d’allers-retours vers la famille d’origine, de sorte que les seuils de passage à la vie adulte deviennent interreliés.

Pensons aux jeunes adultes qui retournent au nid familial pour pouvoir survivre financièrement pendant leurs études. « Le passage à l’âge adulte est devenu beaucoup plus complexe aujourd’hui », résume le chercheur.

Beaucoup plus complexe et, corolairement, beaucoup plus angoissant.

Le stress de choisir

Question vertigineuse s’il en est, « Que veux-tu faire dans la vie? » n’a plus tout à fait la même résonance pour nous qu’elle l’avait pour nos ancêtres.

​Les nombreux choix qui s'offrent aux jeunes d'aujourd'hui, tant sur le plan de la carrière qu'au chapitre de la vie sociale et familiale, peuvent être une source d'anxiété. (Photo prise avant l'entrée en vigueur des mesures sociosanitaires)
​Les nombreux choix qui s'offrent aux jeunes d'aujourd'hui, tant sur le plan de la carrière qu'au chapitre de la vie sociale et familiale, peuvent être une source d'anxiété. (Photo prise avant l'entrée en vigueur des mesures sociosanitaires)

Photo : Michel Caron - UdeS

À l’époque, quand la cagnotte familiale était à sec, abandonner ses études pour suivre son parent à l’usine afin d’aider à renflouer les coffres, c’était une sorte d’obligation qu’on ne remettait pas en question. « C’était peut-être plus dur pour les jeunes, ils étaient moins libres, mais c’était aussi moins compliqué de choisir. »

Aujourd’hui, le libre arbitre entraîne son lot d’appréhensions et d’hésitations. Aller travailler? Poursuivre des études supérieures? Se lancer en affaires? Avoir l’embarras du choix, ce n’est pas toujours un cadeau. « Il y a une usure mentale liée à la prise de décision. Les tâches liées au passage à l’âge adulte peuvent être assez difficiles quand il y a beaucoup de choix. »

L’abondance d’options a probablement un lien avec l’anxiété qui existe de manière aussi marquée dans notre société en ce moment.

Dans ce contexte anxiogène couplé à une pandémie, comment pouvons-nous infuser à cette jeunesse l’envie de persévérer? Une avenue possible : lui donner les outils pour apprendre à voler de ses propres ailes.

Le cadeau de l’autonomie

Quand le spectre du décrochage scolaire menace notre enfant, notre premier réflexe – bien naturel! – est de vouloir le prendre en charge en fixant ses buts pour lui, afin de le sortir de cette impasse.

Mais entre le capitaine d’un navire en pleine tempête qui tente de sauver le plus de vies possible, et une prévision d’averses passagères, l’urgence d’agir n’est pas la même. « Pour un jeune qui est en situation de crise ou de grands besoins, on peut faire une prise en charge, nuance le chercheur. Mais éventuellement, on va chercher à le rendre autonome. »

Laisser notre jeune choisir la voie qui l'interpelle vraiment est un moyen efficace de favoriser sa persévérance.
Laisser notre jeune choisir la voie qui l'interpelle vraiment est un moyen efficace de favoriser sa persévérance.

Photo : Martin Blache - UdeS

Cette acquisition d’autonomie est d’ailleurs l’enjeu du passage à l’âge adulte. En matière de cheminement scolaire, une des stratégies gagnantes est de les laisser choisir leur voie. « Penser que tous les jeunes doivent faire une maîtrise à l’université, c’est faire fausse route. Pour certains, ce n’est pas ce qu’ils veulent. Alors il faut être capable de les écouter. »

Pour la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec, au sein de laquelle Sylvain Bourdon est responsable du volet « Éducation, citoyenneté et culture », tendre l’oreille à la jeunesse, en particulier aux personnes plus vulnérables – jeunes issus de l’immigration, venant d’un milieu défavorisé, touchés par un problème de santé mentale, en situation de handicap, etc. –, c’est d’une première nécessité, tant à la maison et dans le réseau d’enseignement qu’au sein des organes décisionnels.

« On a beau planifier des politiques publiques et nourrir la réflexion en s’appuyant sur des travaux de recherche empirique et en travaillant en concertation avec les milieux d’intervention, il faut aussi aller chercher la voix des jeunes, leur demander "Vous, qu’est-ce qui vient vous rejoindre? Ceci, est-ce que ça vous parle?" »

« Notre travail est de donner aux jeunes les conditions nécessaires pour se réaliser, et non de fixer leurs buts pour eux. Il y a une subtile différence. »

Et la COVID-19 dans tout ça?

La socialisation demeure l’aspect du développement le plus écorché chez les personnes adolescentes et les jeunes adultes depuis le début de la crise sanitaire. L’isolement engendre beaucoup de frustration, et parfois aussi, de la détresse.

Si la pandémie a mis à l'épreuve la motivation de plusieurs jeunes, elle leur a permis de faire certains acquis, notamment sur le plan technologique.
Si la pandémie a mis à l'épreuve la motivation de plusieurs jeunes, elle leur a permis de faire certains acquis, notamment sur le plan technologique.

Photo : UdeS

Peut-on se permettre de penser que la jeunesse est mise sur pause actuellement? qu’elle est freinée dans sa recherche d’autonomie et dans son passage à la vie adulte? « On n’a pas encore de travaux là-dessus. Mais une chose est certaine, on est dans des forces contradictoires. C’est de savoir de quel côté ça va pencher… Ce n’est jamais tout blanc ou tout noir. L’école à distance est quand même associée à un gain sur le plan des technologies, des communications et d’Internet. Il y a des pertes, mais aussi des gains. »

Selon le professeur Bourdon, ce sont les groupes plus vulnérables qui seront les plus éprouvés, comme ceux ayant des parcours de vie plus tortueux ou hasardeux. De là l’importance de plaider pour une meilleure égalité des chances (réduire le fossé entre les moins privilégiés et les autres) et une meilleure égalité des moyens (offrir plus d’aide à celles et ceux qui en ont besoin). C’est d’ailleurs sur cet aspect que se concentrent les travaux de la Chaire.

Pandémie ou pas, « tout le monde a droit aux mêmes choses », rappelle le professeur Bourdon. En tant que société, c'est de notre devoir de nous retrousser les manches pour offrir à l'ensemble de la jeune population toutes les conditions propices à la réussite et à la persévérance.

Après un an de confinement, de déconfinement et de reconfinement, c'est d'autant plus important.

Nomination au Conseil supérieur de l'éducation

Le 31 mars dernier, le Conseil des ministres du gouvernement du Québec a confirmé la nomination du professeur Bourdon à titre de membre de la table du Conseil supérieur de l'éducation (CSÉ). Dans le cadre de ses nouvelles fonctions, le professeur Bourdon occupera la présidence de la Commission de l'éducation des adultes et de la formation continue du CSÉ.

À propos de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec

De nature interdisciplinaire et interuniversitaire, la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec rassemble 121 chercheuses et chercheurs, 14 centres, 7 partenariats et 19 chaires de recherche, 52 partenaires sociaux et gouvernementaux et des collectifs de jeunes. Elle s’intéresse aux enjeux et aux problématiques entourant le parcours vers l'autonomie et l’épanouissement des jeunes d’aujourd’hui.

Cette chaire est divisée en quatre volets, soit Santé et bien-être, Éducation, citoyenneté et culture, Emploi et entrepreneuriat, et Jeunes Autochtones. Au cœur de ses réflexions figure le déploiement de la Politique sur la jeunesse 2030, qui s’adresse aux jeunes Québécoises et Québécois âgés de 15 à 29 ans.

Ce sujet a piqué votre curiosité? Le colloque Autonomie, mieux-être et santé mentale dans les parcours des jeunes se tiendra les 4 et 5 mai dans le cadre du congrès annuel de l’Acfas, le plus grand rassemblement multidisciplinaire du savoir et de la recherche de la francophonie, qui se déroulera cette année du 3 au 7 mai  2021.