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Recherche en biologie

Pas facile d’avoir un grand frère chez les mouflons!

Mouflonne d'Amérique de 7 ans avec son agneau mâle à 15 jours en juin 2007, à Ram Montain, en Alberta.
Mouflonne d'Amérique de 7 ans avec son agneau mâle à 15 jours en juin 2007, à Ram Montain, en Alberta.
Photo : Julien G.A. Martin

Pas facile d’avoir un grand frère! C’est maintenant scientifiquement démontré… en tout cas pour les mouflons d’Amérique, d’après des biologistes de l’Université de Sherbrooke. Les chercheurs ont constaté que la survie d’un agneau est hypothéquée s’il a un frère né l’année précédente.

Plus généralement, ils concluent que la mère priorisera toujours son gain de poids au détriment de ses petits, mâles ou femelles, lorsque l’énergie dont elle dispose fluctue en fonction de la quantité de nourriture, de la densité de population de mouflons ou du climat.

Les biologistes ont suivi les gains de poids de 442 agneaux et 146 mouflonnes adultes vivant en liberté à Ram Montain, en Alberta. Les résultats de Julien G.A. Martin, docteur en biologie de l’UdeS, et Marco Festa-Bianchet, professeur au Département de biologie, seront publiés dans le numéro d’octobre de The American Naturalist.

Julien G.A. Martin face à une femelle de 6 ans. On aperçoit au niveau de son dos la tête de son agneau mâle de 2 mois.
Julien G.A. Martin face à une femelle de 6 ans. On aperçoit au niveau de son dos la tête de son agneau mâle de 2 mois.
Photo : Marie-Pierre Perreault

«Les agneaux écopent lorsqu’on ramène les paramètres d’étude à l’énergie totale disponible, résume Julien Martin. Cette stratégie de priorisation de la mère est contraire à l’approche théorique classique et aux résultats connus sur d’autres espèces», relève le biologiste.

Des muscles et des cornes

Un mouflon mâle adulte pèse entre 80 et 140 kg et arbore des cornes de 8 à 10 kg. Sa stratégie de vie peut se résumer ainsi : grossir pour remporter à coup de cornes et de muscles les duels entre congénères et ainsi avoir accès aux femelles en chaleur réservées aux dominants.

Pour la femelle c’est plus subtil. Considérée comme adulte à partir de trois ans, elle atteint un poids entre 50 et 80 kg pour se reproduire annuellement. La portée d’un agneau, sa mise bas entre mai ou juin et l’allaitement jusqu’à la mi-septembre consomment une part de son énergie. Durant ces quatre à cinq mois d’été, elle doit en plus refaire ses réserves de graisse pour l’hiver. Pour maintenir son poids, peu importe les conditions, la mère reportera alors le coût énergétique de l’agneau sevré sur l’agneau qui naîtra l’année suivante.

Priorité à la survie de la mère

Le professeur Marco Festa-Bianchet avec un mâle de 9 ans en juin 2007 (le masque permet de calmer le mouflon durant les mesures). Le mouflon a été tué le dernier jour de la saison de chasse en 2007 parce que ses cornes étaient «full curl».
Le professeur Marco Festa-Bianchet avec un mâle de 9 ans en juin 2007 (le masque permet de calmer le mouflon durant les mesures). Le mouflon a été tué le dernier jour de la saison de chasse en 2007 parce que ses cornes étaient «full curl».

«Le nouvel agneau sera alors plus petit, affirme Julien Martin. Et lorsque l’agneau précédent est un mâle, l’agneau naissant aura alors 10 % moins de chance de survire», précise-t-il. À long terme, ces stratégies d’histoire de vie des femelles, qui vivent habituellement jusqu’à 12-13 ans et peuvent atteindre 17 ans, sont plus avantageuses pour la reproduction.

«Le taux de mortalité d’une femelle est de 5 à 10 % durant l’hiver, contre 40 à 80 % pour ses agneaux, explique le professeur Festa-Bianchet. Ce ne serait donc pas payant d’augmenter son risque de mortalité en augmentant les soins maternels.»

Un mâle sevré aux deux ans en conditions difficiles

À partir de ces mêmes données, les chercheurs montrent également que la stratégie de vie des femelles de plus de 10 ans affecte le rapport du nombre de mâles sevrés sur celui des femelles. «Lorsque les conditions climatiques sont difficiles, les vieilles femelles sèvrent en moyenne un mâle aux deux ans, alors que lorsqu’elles sont bonnes, elles sèvrent une femelle chaque année», mentionne Julien Martin. Ces derniers résultats acceptés dans la revue Ecology seront publiés ultérieurement.

Un doctorat au rythme des mouflons

Mâle âgé de 11 ans, lors de sa dernière visite à la trappe de Ram Mountain en 1999, deux mois avant d'être tué illégalement.
Mâle âgé de 11 ans, lors de sa dernière visite à la trappe de Ram Mountain en 1999, deux mois avant d'être tué illégalement.

Pour rassembler ces données pour son doctorat, Julien Martin aura passé l’équivalent d’un an, soit trois étés, sans électricité ni eau courante dans une cabane de quelques mètres carrés à Ram Montain, en Alberta.

«Pour se ravitailler, laver son linge et prendre une douche, il faut prendre son sac à dos et faire 1,5 km de marche, 5 km de quad, 40 km de route de terre et 30 km d’asphalte», énumère t-il.

Accompagné de deux autres étudiants, il avoue avoir vécu au rythme des mouflons : réveil vers 5 h du matin pour capturer et peser les premiers mouflons attirés par un bloc de sel dans une trappe; marquage et observation à la jumelle dans les montagnes le reste de la journée. «À ce rythme, même après une douche tous les 15 jours, tu sens rapidement le mouflon», conclut-il en riant.


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