Conférence sur la langue abénakise

W8banaki : revitaliser la terre de l’aurore

Philippe Charland
Philippe Charland

Photo : René Lemieux

Le 4 décembre dernier a eu lieu la conférence sur la langue abénakise présentée par Philippe Charland à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Université de Sherbrooke. C’est devant une salle comble qu’il a ouvert sa conférence en adressant quelques mots dans cette langue à l'assistance et en traduisant le terme pour désigner la nation « W8banaki » : la terre (aki) de l’aurore (w8ban).

Il a continué en mentionnant que le piteux état de la langue peut se voir par le fait que lui-même n’est pas Abénakis, bien qu’il l’enseigne depuis dix ans, d'abord à Montréal, puis dans les communautés abénakises et, depuis septembre, à l’Institution Kiuna, à Odanak, le seul cégep autochtone au Québec.

Organisée avec l’appui de la Chaire de recherche du Canada sur l’histoire de l’édition et la sociologie du littéraire, la conférence intitulée « Awikhiganal ta klozow8ganal – Écrits et discours : la revitalisation de la langue abénakise et sa documentation » portait sur l’historique linguistique et toponymique de cette langue ainsi que sur les menaces qui la guettent et les solutions possibles pour la préserver.

En se servant d’exemples concrets, dont des cartes de la Nouvelle-France datant du XVIIIe siècle, des lexiques et des enregistrements sonores, entre autres, le conférencier a pu démontrer la fragilité de cette langue. Selon les statistiques, la population autochtone augmente en général, mais le nombre de locuteurs des langues autochtones diminue. Cela s’expliquerait par le fait que les jeunes autochtones parlent de moins en moins leur langue.

Des mythes à défaire

Signalisation trilingue à Odanak
Signalisation trilingue à Odanak
Photo : Philippe Charland

Certains mythes ont été cassés au cours de la conférence, dont l’un des principaux qui perdurent : les autochtones ne possédaient pas d’écriture avant l’arrivée des Européens. Les pétroglyphes, ces petits dessins sur la pierre, sont bien connus. Cependant, peu de gens savent que les autochtones utilisaient une forme d’écriture comme signalisation dans la forêt, par exemple. Des arbres marqués de symboles indiquaient le chemin ou les dangers possibles. Même des chansons écrites existaient et il est possible de les retrouver aujourd’hui dans certains livres sur des nations autochtones.

Un deuxième mythe tenace : toutes les langues autochtones se ressemblent. En fait, apprendre l’une de ces langues peut donner des bases pour d’autres (les langues algonquiennes, par exemple, dont l’abénakis fait partie), mais certaines sont très différentes. Parce qu’elles sont très éloignées du français, la difficulté d’apprentissage est élevée. De plus, le faible intérêt qu’on porte pour ces langues risque de les faire disparaitre. Cependant, pour Philippe Charland, l’apprentissage d’une langue autochtone est ouvert à toutes et à tous.

Une langue peu étudiée

La recherche dans ce domaine est lente et complexe. La langue abénakise est peu étudiée. Plusieurs outils existent déjà, comme des dictionnaires ou des vocabulaires. Cependant, ces dictionnaires peuvent être difficilement accessibles par le fait qu’ils n’ont pas tous été numérisés. De plus, plusieurs contiennent des erreurs et les vocabulaires ont souvent été créés en vase clos, sans que la personne qui les a créés consulte les documents existants.

Les enregistrements sonores sont parfois incompréhensibles, mal conçus, et plusieurs documents datent d’une autre époque. L’évolution de la langue et l’illisibilité des écritures compliquent la tâche des chercheurs. Beaucoup d’ouvrages destinés aux Abénakis ne sont pas en français et auraient besoin d’être traduits.

Toutefois, l’arrivée des outils technologiques comme les logiciels d’intelligence artificielle peuvent apporter beaucoup à la recherche dans ce domaine. Ces logiciels ont la capacité d’apprendre l’écriture et de la transcrire beaucoup plus rapidement, ce qui permet aux chercheurs de gagner du temps.

Philippe Charland détient un doctorat en géographie de l’Université McGill. Il s’intéresse aux langues autochtones depuis le début des années 2000. Selon lui, pour rebâtir la langue abénakise, il faudrait créer des documents fiables. En 2018, il a terminé un dictionnaire français-abénakis et, en 2019, il prévoit publier une grammaire sur cette langue. Il est aussi l’auteur du livre Les Iroquoiens, publié en 2015.