Économie du développement

L’écotourisme pour accroître le bien-être? Les leçons du Népal

Village de Lete, district de Mustang, zone de conservation de l'Annapurna. Situé à 2250 m d'altitude, le village compte environ 180 ménages. «C'est l'endroit le plus tranquille où j'ai jamais mis les pieds, dit Marie-Eve Yergeau. C'était magnifique.»
Village de Lete, district de Mustang, zone de conservation de l'Annapurna. Situé à 2250 m d'altitude, le village compte environ 180 ménages. «C'est l'endroit le plus tranquille où j'ai jamais mis les pieds, dit Marie-Eve Yergeau. C'était magnifique.»

Photo : Marie-Eve Yergeau

Partout dans le monde, l’écotourisme croît à vitesse grand V. Mais dans les pays aussi pauvres que le Népal, cette activité n’a pas toujours la cote : préserver des zones où l’agriculture est le seul gagne-pain génère des tensions sociales. La doctorante Marie-Eve Yergeau démontre, dans une première étude du genre, que l’écotourisme est plutôt positivement lié au bien-être des populations locales.

Diplômée en gestion du tourisme, Marie-Eve Yergeau ne se voyait pas œuvrer en économie. C’est lors d’un cours sur les problèmes économiques du développement international, pendant sa maîtrise, qu’elle a eu la piqûre. «J'ai aimé la rigueur des outils utilisés, alors j'ai décidé d'aller plus loin, dit-elle.  Au doctorat, je me suis spécialisée en analyse de pauvreté et de bien-être parce que j'aime croire que mes travaux pourront contribuer à améliorer les conditions de vie de certaines populations. Ça peut sembler utopique pour certains, mais moi, j'y crois toujours!»

Village de Dhunche, district de Rasuwa, Parc national de Langtang.

Village de Dhunche, district de Rasuwa, Parc national de Langtang.


Photo : Marie-Eve Yergeau

La preuve? D’août à septembre 2013, la jeune femme a parcouru plusieurs régions reculées du Népal. Avec une équipe de 10 personnes qu’elle a elle-même embauchées, Marie-Eve a enquêté sur les ménages vivant dans 10 villages répartis dans trois zones protégées. Cette démarche s’inscrit dans le cadre de la thèse qu’elle prépare sur la conservation environnementale et le bien-être des populations. En février, elle a d’ailleurs publié une étude sur la relation entre écotourisme et bien-être.

Porte d'entrée dans le village de Ghandruk, district de Rasuwa, Parc national de Langtang. «Il n'y a pas de route pour accéder au village : il faut marcher environ deux heures en montagne pour y accéder, dit Marie-Eve Yergeau. C'est un village très touristique.»
Porte d'entrée dans le village de Ghandruk, district de Rasuwa, Parc national de Langtang. «Il n'y a pas de route pour accéder au village : il faut marcher environ deux heures en montagne pour y accéder, dit Marie-Eve Yergeau. C'est un village très touristique.»

Photo : Marie-Eve Yergeau

«Dans un milieu fragile tel que la montagne himalayenne, plusieurs régions côtières ou la forêt amazonienne, par exemple, le développement économique doit se faire en harmonie avec la conservation environnementale, spécifie l’étudiante de la Faculté d’administration. Peu d'études, toutefois, ont cherché à vérifier l'impact direct du développement touristique (et écotouristique) sur le niveau de vie des ménages. Il est important de le faire pour s'assurer que les retombées de la croissance économique permettent aux populations locales d'augmenter leur niveau de vie. Autrement dit, que ce ne soit pas exclusivement les plus riches qui en profitent, mais que l'industrie permette également de réduire la pauvreté.»

L’économie et le tourisme au Népal

Culture du riz.
Culture du riz.

Photo : Marie-Eve Yergeau

Enclavé entre la Chine et l’Inde, le Népal est l’un des pays les plus pauvres au monde. Le principal moyen de subsistance est l’agriculture, surtout en région rurale : environ 80 % des ménages en dépendent. Mais le rendement agricole n’est pas le même d’un bout à l’autre du pays, avec ses trois régions écologiques fort distinctes : le Terai au sud, les Collines au centre et les Montagnes au nord. «Le Terai, qui couvre 14 % du territoire, est une région de plaine très fertile. Mais dans les montagnes, les conditions sont très peu propices à l’agriculture. J'ai été surprise par les inégalités, d'abord entre les individus d'une même région, mais surtout entre les différentes régions», confie Marie-Eve.

En 30 ans, de 1973 à 2013, 20 zones protégées ont été mises en place au Népal. Cela a généré de vives réactions publiques, la préservation de ces territoires restreignant les droits des populations à exploiter les ressources se trouvant à l’intérieur. On sait aujourd’hui que près de la moitié des touristes qui entrent au pays visitent ces zones protégées. L’industrie touristique du pays, par ailleurs, est en croissance.

Les zones protégées, sources de bien-être?

Village de Lete, district de Mustang, zone de conservation de l'Annapurna.
Village de Lete, district de Mustang, zone de conservation de l'Annapurna.
Photo : Marie-Eve Yergeau

Dans ce contexte, Marie-Eve Yergeau a voulu déterminer la nature et la force de la relation entre trois composantes : la mise en place de zones protégées, le développement de l’écotourisme et le bien-être. Les résultats montrent, premièrement, qu’il y a une relation positive entre le nombre d'arrivées touristiques et les dépenses de consommation. «Dans les régions accueillant un nombre important de touristes, les habitants semblent avoir un niveau de bien-être plus élevé puisqu'ils consomment davantage», dit-elle.

Il existe aussi une relation positive entre la protection du territoire et les dépenses de consommation. «Les ménages résidant à l'intérieur des zones protégées profitent également d'un niveau de bien-être supérieur», dit l'étudiante.

Enfin, le développement touristique à l'intérieur des zones protégées est positivement lié aux dépenses de consommation. «Autrement dit, les ménages résidant à l'intérieur d'une zone protégée dans laquelle il y a une forte activité touristique consomment davantage que les ménages résidant à l'intérieur d'une zone protégée où il n'y a que peu ou pas d'arrivées de touristes. On considère donc qu'ils auront un niveau de bien-être supérieur», résume la jeune chercheuse.

Un village dans la zone tampon du Parc national  de Chitwan. Ce parc situé dans le sud du pays est réputé pour l'observation de la faune sauvage. On voit bien les plaines, qui contrastent avec les montagnes du nord.

Un village dans la zone tampon du Parc national  de Chitwan. Ce parc situé dans le sud du pays est réputé pour l'observation de la faune sauvage. On voit bien les plaines, qui contrastent avec les montagnes du nord.


Photo : Marie-Eve Yergeau

Est-ce à dire que le bien-être se définit simplement par les dépenses de consommation? «Bien sûr que non, répond Marie-Eve Yergeau. Dans un prochain travail, je compte utiliser d'autres indicateurs, monétaires mais aussi non monétaires tels que l'éducation, la santé, l'emploi, etc.» Les données que Marie Eve Yergeau et son équipe ont recueillies sur les ménages contribueront à faire parler ces indicateurs.

«Nous savons maintenant qu’il y a un lien entre le bien-être, l'écotourisme et la protection du territoire, mais on ne peut pas dire quelle variable influence l'autre, dit-elle. Je souhaite maintenant vérifier non seulement si les variables sont liées, mais déterminer aussi comment elles le sont. Est-ce que l'écotourisme affecte le bien-être? Est-ce que la protection du territoire affecte le bien-être et si oui, comment?»

Par le biais de sa thèse, Marie-Eve Yergeau espère pouvoir formuler des recommandations pour mettre au point des stratégies de développement et des politiques de conservation.

«Dans les pays pauvres, les régions rurales éloignées sont souvent caractérisées par une pauvreté plus élevée, dit-elle. Au Népal, certains villages sont situés à plusieurs heures – voire plusieurs journées de marche en montagne – d'une route praticable. Si ce n’est pas très attirant pour les investisseurs, cela représente un atout considérable pour le développement touristique! L’écotourisme peut donc être une source de revenu pour ces populations vivant en région éloignée.»