Persistances seigneuriales au Québec

« Conformément aux desseins du fondateur de la communauté des prêtres du Séminaire de Québec, le bienheureux François de Laval, la Seigneurie de Beaupré continue de procurer, trois siècles et demi plus tard, un revenu de subsistance pour les œuvres et les services que le Séminaire maintient pour le diocèse de Québec. »

Voici ce que nous pouvons lire sur le site web de la Seigneurie de Beaupré. Derrière cet énoncé se profile l’étonnante survivance de la plus ancienne institution de l’histoire québécoise : la seigneurie.

On associe volontiers le régime seigneurial à la période de la Nouvelle-France. On oublie souvent qu’il a été maintenu après la Conquête et officiellement aboli seulement en 1854. Mais sait-on que la propriété et le mode de vie seigneurial ont partiellement survécus bien longtemps après cette date? Par l’Acte abolissant les droits et devoirs féodaux dans la Province du Bas-Canada, adopté en décembre 1854, les seigneurs sont indemnisés pour la perte de leurs droits et, surtout, conserveront la pleine propriété des terres non concédées. Pour le Séminaire de Québec, ce sont ces terres qui constituent ce qu’ils nomment encore de nos jours la « Seigneurie de Beaupré ». Les censitaires, pour leur part, devront continuer à verser des rentes et la situation ne sera toujours pas réglée en 1935, lorsque le gouvernement du Québec adoptera la Loi abolissant les rentes seigneuriales. Il faudra attendre les années 1970 pour que disparaissent les derniers vestiges des rentes seigneuriales.

C’est à ces persistances du régime seigneurial québécois et à la mémoire de celles-ci que s’intéresse le professeur Benoît Grenier depuis plusieurs années dans le cadre d’un programme de recherche intitulé « Les persistances du monde seigneurial après 1854 : culture, économie, société ». Après avoir consacré une première phase de cette enquête à la question du processus d’abolition et à ses impacts sur le plan économique, il achève actuellement la seconde phase, relative à l’identité et à la mémoire seigneuriales. Adoptant une approche d’histoire orale, il s’est lancé avec l’aide de son équipe à la recherche de ceux qui portent cette mémoire, qu’ils soient descendants de seigneurs, détenteurs de « droits » ou de patrimoine seigneuriaux, ou autres témoins privilégiés de ces réminiscences (notaires, prêtres…). Après plus de 15 000 km à travers la vallée du Saint-Laurent, près d’une quarantaine de témoins ont été rencontrés et ont livré à la caméra de la documentariste Stéphanie Lanthier, précieuse collaboratrice de cette recherche, « leur » histoire seigneuriale.

La seigneurie de Beaupré

Le vaste patrimoine seigneurial du Séminaire de Québec est essentiellement un « héritage » de son fondateur, François de Laval. Parmi ses seigneuries, celle de Beaupré est de loin la plus vaste et la plus significative en termes d’histoire et de mémoire. Plus de détails

Espace et territorialité, vecteurs de la mémoire seigneuriale : plus qu’une identité familiale?

L’identité seigneuriale se nourrit de mémoires transmises par différents acteurs. Les récits partagés confirment l’attachement à la terre et à ses repères. Plus de détails

L’attachement seigneurial de l’écrivaine Anne Hébert

Anne Hébert naît en 1916, dans un Québec en voie d’entrer dans la modernité. Pourtant, la société d’alors continue d’être fortement imprégnée de réminiscences d’un régime seigneurial qui a survécu, à bien des égards, à son abolition (1854). Plus de détails

La seigneurie de Vaudreuil

La seigneurie de Vaudreuil est concédée en 1702 à Philippe de Rigaud de Vaudreuil, alors gouverneur de Montréal et bientôt de toute la Nouvelle-France. Celui-ci laissera son nom à ce territoire sans pour autant contribuer à son développement. Plus de détails

Le projet de recherche sur les persistances seigneuriales au Québec

Ce projet, financé par une subvention Savoir du CRSH, est dirigé par le professeur Benoît Grenier, avec la collaboration de l’historienne et chargée de cours Stéphanie Lanthier et des professeurs Alain Laberge (Université Laval), Jean-René Thuot (Université du Québec à Rimouski) et Léon Robichaud (Université de Sherbrooke).

Nous remercions chaleureusement tous les participants à la recherche et les membres de leurs familles, les sociétés d’histoire et les organismes qui ont accueilli les tournages, sans oublier les étudiants du département d’histoire qui ont œuvré à un moment ou à un autre comme assistants de recherche (Hubert Cousineau, Mathieu Lévesque-Dupéré, Jonathan Fortin, Francis Hébert-Bernier et Karine Pépin, mais plus particulièrement Michel Morissette et Félix-Antoine Têtu).

Partenaires de la recherche

Liens complémentaires

  • Répertoire des Seigneuries du Québec (accès public à venir)
    Cet outil de recherche vise à consolider les données concernant l’histoire du régime seigneurial au Québec et de ses persistances. Cette base de données recense l’ensemble des propriétaires seigneuriaux des premières concessions de seigneuries au début du XVIIe siècle jusqu’à l’abolition définitive des dernières rentes seigneuriales en 1940. Cette intégration de données est le fruit de la collaboration de deux projets de recherche empirique : l’un à l’Université Laval sous la responsabilité d’Alain Laberge et l’autre à l’Université de Sherbrooke mené par Benoît Grenier. Cette infrastructure numérique vise à diffuser, pérenniser et cartographier l’évolution de la propriété seigneuriale dans le territoire du Québec. On retrouvera à terme non seulement l’ensemble des fiefs et seigneuries laurentiennes, les noms des propriétaires de ces seigneuries ainsi que les « événements historiques » occasionnant les mutations de propriété ou attestant des propriétaires (ventes, successions, foi et hommages, etc.), mais également des ressources complémentaires relatives au régime seigneurial et à son évolution (aveux et dénombrements, cadastres abrégés, Syndicat national du rachat des rentes seigneuriales, etc.).

Principales publications issues de la recherche (plusieurs accessibles en ligne)

Articles de revues :

GRENIER, Benoît, « Sur les traces de la mémoire seigneuriale au Québec : identité et transmission au sein des familles d’ascendance seigneuriale »      Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 72, n°3, hiver 2019, p. 5-40.

GRENIER, Benoît, « L’héritage seigneurial d’Anne Hébert : famille et enracinement comme marqueurs identitaires », Les Cahiers Anne Hébert, n° 15, Anne Hébert, le centenaire : réception, traduction, enseignement de l’œuvre, 2018, p. 7-29.

GRENIER, Benoît, (avec la collaboration de Wybren Verstegen pour la traduction en néérlandais), « Adel en heerlijkheden in Québec. De opkomst en het voortleven van een sociale groep en een feodaal instituut (ca. 1600-2000) », Virtus. Journal of Nobility Studies. 24 (2017), p. 9-29.

GRENIER, Benoît, « Gabrielle Roy et le régime seigneurial québécois (1941) », Cahiers franco-canadiens de l'Ouest, vol. 28, no 2, 2016, p. 217-251.

GRENIER, Benoît. « Le régime seigneurial au Québec », Bulletin d’histoire politique, vol. 23, n°2 (hiver 2015), p. 141-156. Article rédigé pour l’Encyclopédie du patrimoine politique du Québec.

GRENIER, Benoît (avec la collaboration de Michel MORISSETTE), « Les persistances de la propriété seigneuriale au Québec. Les conséquences d’une abolition partielle et progressive (1854-1970) », Histoire et Sociétés Rurales, vol. 40 (2e trimestre 2013), p. 61-96.

GRENIER, Benoît, « L’Église et la propriété seigneuriale au Québec (1854-1940) : continuité ou rupture », Études d’histoire religieuse, volume 79, n° 2 (2013), p. 21-39.

GRENIER, Benoît. « "Le dernier endroit dans l’univers" : À propos de l’extinction des rentes seigneuriales au Québec, 1854-1971 », Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 64, n° 2 (automne 2010 – paru en 2012), p. 75-98.

GRENIER, Benoît, « Le régime seigneurial », Encyclopédie du patrimoine de l’Amérique française.

Articles de vulgarisation :

GRENIER, Benoît, « La maison Tessier dit Laplante a 150 ans : un manoir seigneurial après l’abolition? », Revue culturelle de la Société d’art et d’histoire de Beauport, été 2017, p. 38-39.

GRENIER, Benoît et Michel MORISSETTE, « Sur les traces de la mémoire seigneuriale au Québec », Histoire Québec, vol. 21, 1 (mai 2015), p. 32-36.

GRENIER, Benoît. « Mémoire et oubli du paysage seigneurial », Continuité, n°138 (automne 2013), p. 24-27.

GRENIER, Benoît. « L'extinction progressive du régime seigneurial au Québec : 1854-1970 », Cap-aux-Diamants, n° 106 (été 2011), p.32-35.

Articles dans des ouvrages collectifs :

GRENIER, Benoît, « Les paradoxes de la mémoire seigneuriale au Québec : entre la mythologie et l’oubli », dans Marc Bergère et al., dir., Mémoires canadiennes. Actes du colloque de l’Association française d’études canadiennes (Rennes 2013), Presses universitaires de Rennes, 2018, p, 155-166.

GRENIER, Benoît, « Le patrimoine seigneurial du Séminaire de Québec ou l’héritage matériel de François de Laval », dans Étienne Berthold, dir., Le patrimoine des communautés religieuses. Empreintes et Approches, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, p. 21-51.

GRENIER, Benoît et Michel MORISSETTE, « Propriétés et propriétaires seigneuriaux dans l’est du Québec entre 1854 et le milieu du XXe siècle : le cheminement comparé de l’île d’Anticosti et de Rivière-du-Loup », dans Harold Bérubé et Stéphane Savard, dir., Pouvoir et Territoire au Québec depuis 1850, Québec, septentrion, 2017, p. 25-60.

GRENIER, Benoît et Michel MORISSETTE. « Sous la seigneurie, le pétrole : Survivance de la propriété seigneuriale au 20 siècle (Le cas de l'île d'Anticosti) », dans Pablo F. Luna et Niccolò Mignemi, dir., Prédateurs et résistants. Appropriation et réappropriation de la terre et des ressources naturelles (16e-20e siècles), Paris, Syllepse, 2017, p. 185-204.

GRENIER, Benoît, « " Mort d’extrême vieillesse " : histoire et mémoire du régime seigneurial depuis 1854 », dans GRENIER, Benoît et Michel MORISSETTE, dir. (avec la collaboration d’Alain LABERGE et Alex TREMBLAY-LAMARCHE), Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec, Québec, Septentrion, 2016, p. 398-430.

Bibliographie complète des travaux de Benoît Grenier

Mémoires de maîtrise en histoire seigneuriale réalisés sous la direction de Benoît Grenier :

Michel MORISSETTE, « Les persistances de l’ " Ancien Régime " québécois : seigneurs et rentes seigneuriales après l’abolition (1854-1940) ». Maîtrise en histoire incluant un cheminement de type recherche en informatique appliquée à l’histoire, 2014, 161 f.

Jessica BARTHE, « L’administration seigneuriale derrière la clôture : les Ursulines de Québec et la seigneurie de Sainte-Croix (1637-1801) », 2015, 138 f. 

Patrick BLAIS, « " La seigneurie des pauvres " : l’administration de Saint-Augustin de Maur par les hospitalières de l’Hôtel-Dieu de Québec (1734-1868) », 2016, 205 f. 

Olivier GUIMOND, « La trahison d’un amoureux des " vieilles lois françaises "? Louis-Joseph Papineau et le paradoxe du seigneur républicain », 2017, 296 f. 

Mathieu LÉVESQUE-DUPÉRÉ, « Vieux manoirs vieilles maisons : la patrimonialisation des résidences seigneuriales sur la Côte du Sud », 2018, 200 f.

À propos de l'équipe

Pr Benoît Grenier

Le professeur Benoît Grenier, spécialiste de l'histoire seigneuriale du Québec.

Crédit photo : Michel Caron - Université de Sherbrooke

Diplômé de l’Université Laval (B.A et M.A) et détenteur d’un doctorat en cotutelle entre l’Université de Rennes 2 et l’Université Laval, Benoît Grenier est professeur au Département d’histoire de l’Université de Sherbrooke depuis 2009. Auparavant, il a été professeur à l’Université Laurentienne de Sudbury et à l’Université de Moncton. Ses travaux portent sur l’histoire du Québec préindustriel, plus particulièrement sur le monde seigneurial dans sa longue durée (XVIIe-XXIe siècles). Il a publié une Brève histoire du régime seigneurial (Boréal, 2012) et codirigé avec Michel Morissette un ouvrage collectif intitulé Nouveaux regards en histoire seigneuriale au Québec (Septentrion, 2016). Il est aussi l’auteur de Marie-Catherine Peuvret. Veuve et seigneuresse en Nouvelle-France (Septentrion, 2005) et de Seigneurs campagnards de la nouvelle France (Presses universitaires de Rennes, 2007). Il dirige depuis 2014 la seconde phase d’une recherche sur les persistances du monde seigneurial au Québec après 1854 (identité et mémoire), financée par le CRSH.

Stéphanie Lanthier

Stéphanie Lanthier est chargée de cours à forfait et professionnelle de recherche à l’Université de Sherbrooke.

Stéphanie Lanthier est chargée de cours à forfait et professionnelle de recherche à l’Université de Sherbrooke, où elle enseigne l’histoire et les sciences politiques depuis 1998. En tant que chercheuse, elle s’est particulièrement intéressée aux rapports femme(s)/nation au Québec. En 2004, de nouvelles cordes s’ajoutent à son arc, elle coréalise son premier long métrage documentaire coproduit par l’Office national du film du Canada (ONF), Deux mille fois par jour. Axé sur la quête de sens des planteur.e.s d’arbres, elle s’adonne à l’art du cinéma direct. En 2010, elle récidive avec un deuxième long métrage, Les Fros, qui s’intéresse à la vie des débroussailleurs québécois et néo-québécois, également coproduit par l’ONF. Sélection officielle de plusieurs festivals canadiens et français, le film Les Fros ouvre l’édition 2010 des Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Depuis 2012, tout en poursuivant son enseignement universitaire, elle collabore, à titre de cinéaste-monteuse, aux projets de films scientifiques, récits de vie filmés et d’histoire orale menés à l’Université de Sherbrooke. Plus de 10 films courts et moyens métrages sont sortis de ces projets financés par le CRSH. À titre d'exemples : avec la professeure Louise Bienvenue, Paroles d'anciens délinquants de Boscoville, 1942-1997 (2015) et Aux origines de la psychoéducation. Paroles d’anciens éducateurs de Boscoville, 1942-1997 (2015) et, avec le groupe sur l’édition de la correspondance de Louis Dantin, Sur les traces de Louis Dantin (2018).