Thèse - Résumé

Cécile DELBECCHI

C’est au penseur qu’est Albert Camus que, de manière générale, s’attache cette thèse. Un penseur qui a poussé sa réflexion de telle manière que, s’il n’a pas toujours eu raison, il s’est en tous les cas moins trompé que d’autres. Ce fait aujourd’hui globalement reconnu se situe en amont de notre projet : qu’est-ce qui, dans le tour et les détours de sa pensée, explique qu’il ne se soit jamais complètement aliéné la vérité? La cause, pour nous, est entendue : c’est ce que nous désignons du « refus de l’installation » qui fait en sorte que ses propositions ont été, et restent, plus sensées, c’est-à-dire plus justes en termes autant de justice que de justesse. Cette expression, nous la devons en partie à Jean Daniel. Dans l’hommage qu’il rend en 2007 à celui qu’il n’a jamais cessé d’admirer, ce dernier écrit de Camus que, ayant « en horreur tous les calculs, toutes les installations, toutes les habitudes », il « ne s’en remettait à aucun ordre établi, à aucune valeur admise ni à aucune routine sociale pour son comportement le plus quotidien. À chaque moment, pour chaque décision, il réinventait sa propre morale. » Si la logique interrogative au cœur de sa pensée aurait favorisé, selon Jean Daniel, sa résistance à l’air du temps, elle l’aura également prémuni, dans notre perspective, contre ce que Vladimir Jankélévitch appelle les « centrismes unilatéraux ». Le ressort de cette indépendance d’esprit réside à notre avis dans le double mouvement, tantôt horizontal, tantôt vertical, qui préside à sa pensée, l’admission de la dualité constituant une sorte de gage contre l’unilatéralisme, contre les certitudes courtes que procurent les sens uniques. Afin de poursuivre la réflexion de Camus sur la question du « comment vivre » qu’il s’est posée, nous suivons ce mouvement, non pas dans ses moindres, mais dans certains de ses replis, que forment, dans l’ordre des chapitres, les notions d’innocence et de culpabilité, de désir et de volonté, d’absurde, de morale et d’amour. Ce parcours s’effectue en compagnie de Jean-Baptiste Clamence. Pourquoi le personnage de La chute plutôt qu’un autre? À la fois par parenté et par disparité. Clamence est en effet porté par des élans et des idées qui l’apparentent, jusqu’à un certain point, à un style de vie camusien. De cheminer avec lui nous permet ainsi de retracer certaines lignes de force de la pensée camusienne. Mais cela nous permet aussi de cerner le moment où il s’en éloigne, c’est-à-dire où commence la dérive intellectuelle d’un individu qui veut à tout prix faire de ses raisons des vérités ultimes. Car c’est précisément cette volonté de conclure, coupant court au questionnement au profit d’un unilatéralisme complaisant et confortable, qui place à notre sens l’intellection clamencienne en porte-à-faux de la pensée de Camus : si l’auteur a prêté à son personnage certaines de ses motions existentielles, il reste absolument étranger à sa rhétorique abusive qui, sous couvert du repentir, condamne l’autre du haut de sa prétendue supériorité de vue. Le dialogue instauré entre ces deux pensées, l’une vivante, l’autre figée, celle-ci encline aux réponses définitives, celle-là inclinant à la remise en question, en plus d’étayer le refus de l’installation que nous trouvons chez Camus, donne à voir que là où l’un s’enlise dans la méprise, l’autre s’autorise la reprise.