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Portrait de chercheurs et chercheuses

Trois regards sur l’Arctique : une collaboration interdisciplinaire à Cambridge Bay

La communauté Inuit d'Iqaluktuuttiaq (Cambridge Bay), au Nunavut, est visitée par des équipes de recherche provenant de tout le Canada. L'équipe de l'UdeS y a séjourné au cours de l'hiver, par des températures sous les –30°C.
La communauté Inuit d'Iqaluktuuttiaq (Cambridge Bay), au Nunavut, est visitée par des équipes de recherche provenant de tout le Canada. L'équipe de l'UdeS y a séjourné au cours de l'hiver, par des températures sous les –30°C.
Photo : fournie

En février 2026, la communauté Inuit d’Iqaluktuuttiaq (Cambridge Bay), au Nunavut, devient le point de convergence de trois trajectoires de recherche distinctes, mais complémentaires. Directrice associée du LN2, et coresponsable de l’axe Impacts, usages et mise en société, Pre Céline Verchère est sociologue de formation et spécialiste des enjeux d’innovation responsable. Chercheur collaborateur du LN2, Pr Frédéric Bouchard est géologue de formation et spécialiste du pergélisol. Étudiant membre du LN2, Loek Pascaud est candidat au doctorat en géomatique appliquée. Ce trio forme une équipe interdisciplinaire peu conventionnelle dans le paysage de la recherche nordique.

Cette collaboration trouve ses racines dans une série de tentatives depuis 2021 entre Pr Bouchard et Pre Verchère pour développer un projet commun. « Depuis quelques années, je cherche à mieux comprendre les mouvements propres à la Terre sur laquelle marchent les humains », explique Pre Verchère, décrivant son évolution intellectuelle vers une sociologie des attachements au territoire.

Cambridge Bay est situé au Nord du cercle arctique (60e parallèle), là où les aurores boréales sont communes.
Cambridge Bay est situé au Nord du cercle arctique (60e parallèle), là où les aurores boréales sont communes.
Photo : fournie

Cette approche résonne avec l’évolution du Pr Bouchard qui, après des années de recherche en sciences naturelles, reconnaît l’importance d’inclure les communautés dans la définition des objectifs de recherche : « On s’était dit, avec Loek Pascaud l’an dernier : “Est-ce qu’on ne pourrait pas essayer d’inclure davantage les gens de la communauté dans notre réflexion sur nos objectifs de recherche ?” », explique-t-il.

Des parcours atypiques menant vers la recherche nordique

Chacun apporte une perspective unique façonnée par son parcours. Pr Bouchard a découvert sa passion pour le Nord lors de missions à la Baie-James. « J’ai été fasciné par les paysages, les journées qui durent un peu plus longtemps que dans le sud. Et puis ça m’a comme donné le goût d’aller plus loin puis d’en savoir plus », raconte-t-il. Sa fascination dépasse rapidement le cadre purement géologique pour embrasser la dimension humaine des territoires boréal et arctique.

Pre Céline Verchère est sociologue de formation et spécialiste de l'innovation technologique responsable.
Pre Céline Verchère est sociologue de formation et spécialiste de l'innovation technologique responsable.
Photo : fournie

S’inspirant des travaux sociologiques de Bruno Latour, Pre Céline Verchère collabore depuis deux ans avec l’Université des terrestres par S-composition – un projet qui poursuit la démarche de Latour. Pre Verchère étudie le concept de « zone critique », la fine couche terrestre comprise entre le sol et l’atmosphère, dans laquelle les activités humaines peuvent avoir un impact sur l’environnement. Cette expérience lui a permis de s’orienter vers une méthodologie utilisant la cartographie à la fois comme un outil des sciences humaines et sociales et comme un objet de médiation entre disciplines.

Loek Pascaud (à gauche) est candidat au doctorat en géomatique appliquée et Pr Frédéric Bouchard (à droite) est géologue de formation spécialiste du pergélisol.
Loek Pascaud (à gauche) est candidat au doctorat en géomatique appliquée et Pr Frédéric Bouchard (à droite) est géologue de formation spécialiste du pergélisol.
Photo : fournie

Loek Pascaud présente quant à lui un parcours qu’il qualifie de « rocambolesque ». Arrivé de France au Québec vers l’âge de 10 ans, il interrompt ses études collégiales pour trois étés d’aventure dans l’Ouest canadien, avant de revenir comme étudiant adulte en géomatique appliquée. « Je suis rentré ici comme adulte au baccalauréat en géomatique appliquée : c’est un beau cocktail entre travail appliqué, à l’ordi, et tout ce qui est l’environnement, les changements climatiques, questions centrales qui sont au cœur de qui je suis », dit-il.

L’importance de la dimension humaine

Les trois chercheurs partagent une conviction commune : l’importance de l’aspect humain dans la recherche nordique. Loek Pascaud observe que « les gens viennent ici pour un séjour très court, une, deux semaines pour principalement prendre des échantillons sur le terrain, sur le territoire, et moins fréquemment avec les gens ».

Cela fait écho à l’expérience du Pr Bouchard qui, dès ses premières missions au Nunavik, a été marqué par la rencontre avec les communautés Inuit : « Je tombais dans un autre monde, avec une autre histoire, d’autres façons de faire, une autre gestion du temps aussi, une autre relation avec le paysage, avec le territoire surtout ».

Un projet de recherche aux multiples facettes

Vers un observatoire interdisciplinaire du pergélisol

Le projet global a commencé à prendre forme cet hiver. Il vise ultimement à développer une vision d’observatoire combinant différentes expertises : images satellites, carottage du pergélisol pour mesurer le contenu en glace, étude des représentations territoriales des communautés et surveillance de l’environnement, en lien avec des capteurs développés au sein du LN2 (par exemple, analyse de la qualité de l’eau). Cette approche répond aux préoccupations locales concernant la dégradation du pergélisol et ses impacts sur les écosystèmes aquatiques, notamment la possible libération de métaux lourds et de mercure.

L’approche générale du groupe s’articule autour de trois axes principaux qui s’inscrivent au-delà des fronts disciplinaires. Le premier axe concerne le dialogue entre sciences humaines et sciences de la Terre à travers la carte comme objet-frontière. Le deuxième axe intègre une réflexion sur la valeur et la restitution de la recherche aux communautés, incluant les questions de science ouverte (« open science ») et de données ouvertes. Le troisième axe cible le développement responsable de technologies de veille environnementale, s’interrogeant sur les usages responsables de la collecte de données.

Les Inuit de la communauté se posent des questions, puis nous, on essaie de voir avec eux comment on peut les aider à surveiller tout ça, pour essayer d’anticiper où est-ce qu’il va y avoir des cas plus urgents dans le futur.

Pr Frédéric Bouchard

Cette approche s’inscrit dans un élan plus large de science participative et collaborative, où les communautés sont impliquées à différentes étapes du processus de recherche ; avant, pendant, et après les activités scientifiques. Elle répond également à une volonté croissante, particulièrement en contexte nordique, de dépasser des pratiques de recherche historiquement conçues à l’extérieur des communautés, et avec une participation locale limitée.

Les cartes sensibles

Lors d’un atelier, Pre Verchère a testé une méthodologie inspirée de la cartographie des controverses de Bruno Latour : « On part d’une page blanche et la première question qu’on pose est, par exemple : “Dessine les lieux où tu es allé le mois dernier” », détaille-t-elle.

Cette approche inductive et participative permet aux habitants de révéler leurs propres représentations du territoire, dévoilant peu à peu leurs attachements intimes aux lieux et leurs préoccupations (appelées « concernements » dans l’approche de Latour) face aux transformations en cours.

C’est une autre manière de construire des cartes, sans faire appel aux références habituelles qui imposent d’emblée une manière de lire son territoire. C’est intéressant ensuite de croiser ces cartes avec les cartes mobilisées en géologie.

Pre Céline Verchère

Le croisement des savoirs traditionnels et de la géomatique

Le projet doctoral de Loek Pascaud, officiellement démarré en janvier 2026, marque un tournant méthodologique en intégrant systématiquement les savoirs traditionnels et les observations locales aux données géomatiques. Sa thèse se base sur des questions « qui proviennent soit d’observations locales ou de questions qui ont été formulées, co-formulées avec les personnes ici », précise-t-il.

Son travail initial de maîtrise, sous la direction du Pr Bouchard et la codirection de Pre Milla Rautio (spécialiste en écologie aquatique à l’UQAC), portait sur la dégradation du pergélisol et ses impacts sur les systèmes aquatiques. Le projet combinait l’analyse d’images satellitaires pour détecter l’apparition de nouveaux lacs avec l’étude des variables climatiques associées. Cette recherche s’inscrit notamment à des sites d’importance culturelle où « les Inuit d’ici pêchent depuis des générations », ajoute Loek Pascaud.

Pour rendre ses recherches accessibles, Loek Pascaud a amorcé la création d’une bande dessinée présentant les travaux actuels, réalisée en collaboration avec une artiste locale. Son approche méthodologique combine entrevues avec les aînés, discussions avec les jeunes chasseurs et pêcheurs, et analyses géomatiques pour créer un dialogue entre différentes formes de savoirs.

Les défis de l’interdisciplinarité

La collaboration n’est pas sans défis. « On est en train de faire le chemin de l’interdisciplinarité », reconnaît Pre Verchère, soulignant la nécessité de créer des ponts entre vocabulaires disciplinaires distincts et regards différents portés sur le territoire. Tandis que Loek Pascaud s’intéresse précisément à la Terre (turbidité des rivières et érosion du pergélisol), Pre Verchère explore les dimensions humaines, sensibles et vécues sur le territoire.

Cette interaction productive entre approches quantitatives et qualitatives enrichit le projet. Pr Bouchard note : « Il y a une espèce de mise en commun des informations », soulignant la complémentarité entre les technologies modernes (capteurs, logiciels d’analyse d’images satellites) et les savoirs traditionnels.

Le Nord arctique : territoire, communautés et enjeux de recherche

Un territoire en transformation

L’Arctique est un territoire en transformation. Les ateliers menés avec les adolescents révèlent l’importance des cycles saisonniers, avec de fortes variations entre les longs hivers et les étés. Pre Verchère explique que ce cycle saisonnier, exacerbé par les changements climatiques, constitue un des éléments pour approcher les transformations en cours.

De plus en plus fréquents, les glissements de terrain menacent des sites de pêche et des cabanes occupées depuis plusieurs générations.
De plus en plus fréquents, les glissements de terrain menacent des sites de pêche et des cabanes occupées depuis plusieurs générations.
Photo : fournie

Pr Bouchard et Loek Pascaud soulignent par ailleurs le phénomène particulièrement préoccupant des glissements de terrain, phénomènes nouveaux dans la région de Cambridge Bay qui soulèvent des enjeux scientifiques et communautaires importants. Ces transformations rapides du paysage interpellent tant les scientifiques que les communautés locales.

La relation avec les communautés Inuit

L’expérience arctique de l’équipe est marquée par la rencontre avec les communautés Inuit. Loek Pascaud privilégie des séjours prolongés, passant trois mois d’hiver à Cambridge Bay (décembre 2025 à mars 2026), gardant une maison et s’occupant de chiens nordiques. « J’ai trouvé l’expérience et l’opportunité très bonnes. Je me suis dit que ça serait la meilleure chance de venir ici, passer du temps, être sur le terrain, pouvoir rencontrer, discuter avec les gens sans être pressé », souligne-t-il.

En parallèle de la recherche académique, Loek Pascaud s’investit dans l’apprentissage de la culture locale : il pratique le chien de traîneau, apprend la couture traditionnelle, travaille avec des peaux de castor pour fabriquer des mitaines, et passe du temps à « boire du thé avec des aînés » et écouter leurs histoires. Cette immersion culturelle enrichit sa compréhension du territoire et des enjeux locaux.

Les enjeux de décolonisation de la recherche

Le centre fédéral de recherche de Cambridge Bay accueille des équipes de partout au Canada.
Le centre fédéral de recherche de Cambridge Bay accueille des équipes de partout au Canada.
Photo : fournie

L’équipe souligne les enjeux éthiques de la recherche en milieu arctique. Les communautés locales, conscientes d’avoir été historiquement considérées comme de simples « terrains » d’étude, exigent désormais une approche plus collaborative. Pre Verchère cite une participante locale qui a interpellé les chercheurs — « We are the piece of the study. We should have feedback » —, rappelant l’importance de la restitution des résultats aux communautés et de concevoir la recherche en intégrant celles-ci dès le début.

Pr Bouchard affirme : « Quand on va dans le Nord pour des projets de recherche nordiques, on doit le faire maintenant en dialogue avec les populations ». Cette évolution se traduit concrètement dans les demandes de financement, où des budgets sont maintenant prévus pour rémunérer les guides locaux, les interprètes et les participants aux ateliers.

L’approche développée par Pre Verchère vise aussi l’autonomisation des communautés dans la compréhension et la gestion de leur territoire. La méthodologie des cartes sensibles devient un outil d’enquête citoyenne, permettant aux habitants d’identifier et d’investiguer les questions qui leur tiennent à cœur. Cette démarche s’inscrit dans une vision de la recherche responsable, examinant le rôle et l’impact de la science sur ces territoires vulnérables.

Une leçon de résilience

Les glissements de terrain laissent sur le paysage des marques caractéristiques.
Les glissements de terrain laissent sur le paysage des marques caractéristiques.
Photo : fournie

Loek Pascaud décrit une expérience marquante qui illustre la perspective unique des habitants face aux transformations de leur territoire. Devant un glissement de terrain menaçant directement la cabane appartenant à sa famille depuis plus de 50 ans, une résidente Inuit, Jeannie, a simplement commenté : « This is beautiful », regardant paisiblement le paysage transformé. Cette réaction a touché Loek Pascaud, lui révélant une forme de résilience et d’acceptation face aux changements environnementaux.

Cette capacité d’adaptation et cette relation intime au territoire fascinent Pr Bouchard depuis ses premières missions. Cet émerveillement pour les gens capables de se faire une carte mentale de leur environnement sur plusieurs kilomètres carrés a nourri une approche de recherche qui, 25 ans plus tard, continue d’intégrer cette dimension humaine.

Les échanges ont révélé une convergence remarquable entre les observations des résidents et les préoccupations scientifiques. Pr Bouchard rapporte l’exemple de Julia, membre de la Kitikmeot Inuit Association, qui a notamment suggéré des sites spécifiques pour surveiller la température dans le sol, démontrant une compréhension des processus d’érosion liés au pergélisol passant par l’observation et la connaissance locales des lieux.

Cette collaboration à Iqaluktuuttiaq (Cambridge Bay) illustre une évolution des pratiques de recherche nordique vers une science plus participative et respectueuse des savoirs locaux. L’équipe interdisciplinaire développe ainsi des approches qui allient rigueur scientifique, innovation méthodologique et respect des communautés. Ici, les priorités de recherche sont définies conjointement avec les communautés concernées.

Cette expérience ouvre des perspectives prometteuses pour le développement de collaborations interdisciplinaires autour des enjeux socio-environnementaux du Grand Nord canadien. Elle propose également des orientations pour le LN2, notamment l’analyse des changements climatiques à travers le prisme de l’innovation responsable. Ceci implique de faire participer les communautés dès la formulation de la question de recherche et de concevoir des dispositifs pouvant être pris en main par les communautés, en considérant leur impact sur l’environnement.

Dans le cadre de la Semaine de la recherche de la Faculté des lettres et sciences humaines, lundi 23 mars, de midi à 13 h, l’équipe présentera une conférence intitulée « Quand “Team Inuit” accueille “Team Qallunaat” — Regards croisés sur les impacts de la dégradation du pergélisol dans une communauté du Nunavut ».

Le projet d’atelier avec les communautés, réalisé par l’équipe en janvier-février 2026, a obtenu le soutien du Thème fédérateur Changements climatiques et environnement de l’UdeS.


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