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Semaine de la recherche 2026

« Je m’attendais à ce que ça devienne facile »

Des sommets à la profondeur : pour son doctorat en recherche-création sur les expéditions extrêmes, Suzanne Champoux-Williams s’est plongée dans l’ascension des Munros, les sommets d’Écosse.
Des sommets à la profondeur : pour son doctorat en recherche-création sur les expéditions extrêmes, Suzanne Champoux-Williams s’est plongée dans l’ascension des Munros, les sommets d’Écosse.
Photo : Fournie

« Ça faisait au-dessus d’un mois que je marchais, dans mon endroit préféré sur la planète. Mais ça ne me tentait plus. » Ce découragement vertigineux, dans lequel Suzanne Champoux-Williams a plongé au milieu de Glen Clova, vous l’avez déjà ressenti, vous aussi.

En plein cœur d’un projet de recherche, d’un programme d’entraînement, d’une expérience nouvelle, comme l’apprentissage de la parentalité ou la découverte d’un logiciel, vous avez vu le plateau s’éterniser, le mur se solidifier, la flamme s’éteindre. Et alors vous est restée cette question : « Pourquoi? »

C’est tout le projet de cette candidate au doctorat en recherche-création.

Attirée par la non-fiction depuis son baccalauréat, Suzanne décide de se pencher, au 3e cycle, sur les récits d’expéditions extrêmes. Elle étudie cinq ouvrages racontant une expérience qui confine à l’exploit, dont 234 jours, sur la traversée nord-sud du Canada, par Nicolas Roux et Guillaume Moreau. Or, sur cinq ouvrages, trois s’accompagnent d’un documentaire. Comme si, devant l’intensité de ces expéditions, le langage littéraire atteignait une limite, au même titre que les êtres humains…

Suzanne propose alors un projet à sa directrice, Kiev Renaud, professeure au Département des arts, langues et littératures : vivre, pour elle-même, une expérience limite et en faire la matière d’un livre d’artiste.

Trouver la juste limite

« Mon objectif, c’est d’écrire un récit d’expédition, pas de battre un record de vitesse sur l’Everest », souligne Suzanne, lucide. Loin d’elle l’idée de se soumettre à une aventure démesurée… Mais elle cherche à s’éprouver. Alors où tracer la ligne?

Pendant la soirée du jeudi 26 mars, en pleine Semaine de la recherche 2026, Suzanne Champoux-Williams raconte le processus et les réflexions autour de l’aventure qu’elle souhaite mener.
Pendant la soirée du jeudi 26 mars, en pleine Semaine de la recherche 2026, Suzanne Champoux-Williams raconte le processus et les réflexions autour de l’aventure qu’elle souhaite mener.
Photo : Fournie

Elle choisit de se placer à la frontière entre ses expériences de randonnées et son inexpérience en montagne, son aisance dans la solitude et son aversion pour l’essoufflement, son savoir-faire et ses lacunes en orientation. Par exemple, Suzanne maîtrise la lecture de cartes et de boussole, mais n’a jamais marché seule dans un environnement exempt de pylônes ou de routes. Vide de repères humains.

Quelques sorties avec le club d’alpinisme de l’Université de Stirling, alors qu’elle y terminait son baccalauréat, lui ont déjà montré que les montagnes écossaises posent un défi d’envergure. Des sommets supérieurs à 3000 pieds, l'Écosse en compte 282.

Baptisés les Munros, en hommage au noble britannique qui les a répertoriés, ils exigent parfois de marcher des heures pour y accéder – avant même d’entamer leur ascension –, hors de sentiers balisés. D’ailleurs, une seule heure suffit parfois pour que disparaisse toutes traces de vie humaine.

Le défi est trouvé : grimper le plus de montagnes possible – en trois mois – et documenter l’entièreté de son aventure.

Jongler avec la sécurité

Avec cet objectif, Suzanne contrevient à la seule mise en garde commune à toutes les personnes qui connaissent les Munros : ne pas y marcher seule. En 2024, le Scottish Mountain Rescue est intervenu dans 636 incidents, mêlant à parts égales accidents d’alpinisme et disparitions – personnes égarées, parfois blessées.

J’ai interprété l’avertissement comme quoi il fallait que je sache ce que je fais.

Suzanne Champoux-Williams, étudiante de 3e cycle en recherche-création

Suzanne prépare alors minutieusement son périple.

D’abord, elle se documente, récupère des itinéraires pour un total de 134 sorties possibles et en tire 144 trajets potentiels, soit un trajet par sortie et des options pour les itinéraires plus compliqués.

Ensuite, elle trouve des commanditaires, notamment pour les repas lyophilisés (Happy Yak), l’équipement (Connec Outdoors) et les produits de soin de la peau pour se protéger de ses longues expositions au soleil (Espace Beauté Marie Gagnon).

Puis, Suzanne retouche son blogue. Dès lors bilingue, il inclut également une page qui propose des cadeaux – objets d’artisanat qu’elle fabrique elle-même ou cartes postales – en échange de dons.

En combinant les 282 Munros selon les recommandations de plusieurs sources fiables, Suzanne obtient 134 sorties potentielles. Pour chacune, elle trace un itinéraire avec, pour les trajets plus délicats, des options supplémentaires.
En combinant les 282 Munros selon les recommandations de plusieurs sources fiables, Suzanne obtient 134 sorties potentielles. Pour chacune, elle trace un itinéraire avec, pour les trajets plus délicats, des options supplémentaires.
Photo : Fournie

Enfin, Suzanne prévoit tout ce qu’il faut pour savoir où elle est, où aller… et pour que d’autres le sachent aussi. Elle importe les tracés dans son GPS, qu’elle paramètre pour qu’il suive ses déplacements en temps réel. Elle imprime et plastifie deux copies de chaque carte : une copie l’accompagnera en Écosse; l’autre restera à son « camp de base ».

Ce camp de base, c’est la maison de ses parents, au Québec, où – à chaque sortie de Suzanne – sa mère reçoit les données GPS, précédées d’un code. Ce dernier liste la zone d’exploration et les pauses prévues, mais aussi la distance et la durée estimées, de même que les conditions météorologiques. Elles conviennent d’un plan d’urgence, au cas où Suzanne devrait être évacuée par hélicoptère.

Le moment est venu. L’ascension commence, et Suzanne plonge vers les embûches.

Franchir les obstacles

Son premier mur, Suzanne le rencontre à Ben Chonzie, « la montagne moussue », lors de sa troisième sortie. Et il est littéral : devant elle, une clôture verrouillée.

Premier obstacle tangible sur le chemin de Suzanne, une clôture verrouillée met sa résolution à l’épreuve.
Premier obstacle tangible sur le chemin de Suzanne, une clôture verrouillée met sa résolution à l’épreuve.
Photo : Fournie

« Je sais qu’on a le droit d’y aller. Que c’est ça, le bon chemin. Mais ouf que je n’étais pas prête à enjamber cette clôture-là! » Or elle le fait.

Plus tard, dans la même sortie, elle change d’itinéraire, pour s’épargner la descente sur un à-pic boueux et instable. Nerveuse à l’idée de déroger à sa planification, elle part à la recherche d’un sentier de bruyère dont elle garde un mince souvenir, celui « d’une ligne gris pâle, d’un autre tracé ».

La joie de le trouver, c’est inexplicable. En photo… c’est un chemin. Juste un chemin.

Comment traduire les événements et les émotions? C’est la question que pose la partie création du projet de Suzanne.
Comment traduire les événements et les émotions? C’est la question que pose la partie création du projet de Suzanne.
Photo : Fournie

Contourner des clôtures, adapter son trajet, voire traverser des rivières… Toutes ces expériences qui lui faisaient peur deviendront, peu à peu, normales. Suzanne gagne en flexibilité, en fluidité – peut-être en instinct, du moins en confiance.

Et pourtant.

« C’était plus dur à chaque sortie »

La fatigue, les moustiques insatiables, la chaleur – l’été passé, une canicule a frappé l’Écosse, que Suzanne aime pour son temps humide et frais : tout concourt à la pousser à bout.

Sur le chemin de Mayar, en pleine vallée de Glen Clova, elle craque : la motivation a disparu. L’envie a disparu. Sans parler du plaisir. « J’ai continué à avancer… parce que je suis orgueilleuse. Parce que j’avais choisi d’être là. Parce que le but – le but! –, c’était de rencontrer mes limites. »

C’est fou de penser à ça : ça veut dire que, l'objectif, c’est d’être inconfortable. C’est d’avoir mal. C’est d’avoir peur. C’était dur. Et c’était magnifique.

À l’intérieur de Suzanne règnent la confusion et la frustration de constater que, malgré toute sa prudence, elle a conçu des attentes envers son expédition. Qu’elle pensait que, à un moment, l’expérience deviendrait plus facile. Et que, dans les faits, ça n’arriverait pas.

Tout autour d’elle? « La splendeur. »

Autour de Suzanne : la splendeur; à l’intérieur : la confusion et la frustration; et tout s’entremêle.
Autour de Suzanne : la splendeur; à l’intérieur : la confusion et la frustration; et tout s’entremêle.
Photo : Fournie

« C’est un drôle de contraste. Et c’est un drôle de choix, de continuer d’avancer. À un certain point, j’ai arrêté de résister. C’est difficile? OK. C’est difficile. Ce ne sera jamais facile? OK. Ce sera jamais facile », se rappelle-t-elle, avec une émotion contagieuse.

C’est tout un cadeau, se sentir en paix au milieu des difficultés. Et je pense que, en tant qu’êtres humains, on se met au défi pour atteindre cet état-là. Le moment où on s’épure, où on est confrontés au gros choix : qu’est-ce qui est important?

Finalement, Suzanne marchera 150 heures en montagne : 240 kilomètres, 15 000 mètres en ascension et autant en descente, 345 000 pas et 24 sommets. Mais son voyage dépasse les statistiques. Il est animé de rencontres, de périodes d’écriture et de création, de paysages somptueux, de réalisations précieuses, d’expériences – banales ou fabuleuses.

Reste un ultime défi: celui de transformer tout ce matériel en livre d’artiste, un « mélange d’écriture et d’aquarelles ». « Un livre d’artiste de non-fiction, pour moi, c’est un travail d’interprétation, qui part d’une expérience pour générer une expérience », explique-t-elle.

Suzanne Champoux-Williams a reçu le prix Thérèse-Audet, qui récompense la meilleure communication étudiante présentée dans le cadre de la Semaine de la recherche.
Suzanne Champoux-Williams a reçu le prix Thérèse-Audet, qui récompense la meilleure communication étudiante présentée dans le cadre de la Semaine de la recherche.
Photo : Martin Blache – collaborateur

En équilibre entre le réel et l’imaginaire, Suzanne racontera sa propre expérience limite pour « ancrer les grosses leçons » et se souvenir « de l’émotion au sommet de la première montagne. Et de la paix – inimaginable – qui peut remplacer la peur quand on persiste un peu ».

Celle-là aussi, vous la connaissez déjà.

Comme la présentation de Suzanne, les autres se déroulant le soir du jeudi 26 mars avaient un pied sur terre et l’autre, dans leur discipline.

Ainsi, Nazaire Joinville, du Département des arts, langues et littératures, a exploré les relations entre la politique linguistique d’Haïti et ses réalités historiques, le tout à travers le prisme de la musique.

Patrick Dramé, professeur au Département d’histoire, et David Bouchard, diplômé en histoire et en géomatique, ont décortiqué les défis et les occasions offerts autour de la création d’une carte numérique des lieux de mémoire en Guinée.

L’événement était animé par Philippe Apparicio, professeur au Département de géomatique appliquée.

La Semaine de la recherche 2026 s’est tenue à la Faculté des lettres et sciences humaines du 23 au 27 mars.


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