Et si la classe n’avait plus de murs?
Quand l’extérieur devient un levier d’apprentissage en enseignement supérieur
Photo : Michel Caron - UdeS
En 2020, en pleine pandémie, l’Université de Sherbrooke (UdeS) a fait preuve d’un leadership remarqué en concevant et en déployant des classes extérieures afin de maintenir des activités d’enseignement en présence. Bien au-delà d’une réponse logistique à une situation exceptionnelle, cette initiative a ouvert un véritable laboratoire pédagogique. Des infrastructures ont été aménagées sur le campus principal, toujours accessibles aujourd’hui, et des ressources structurantes ont vu le jour, dont un guide pédagogique pour appuyer les personnes enseignantes (Ayotte-Beaudet et coll., 2020).
Depuis, la Semaine des Objectifs de développement durable (ODD) de l’UdeS 2026, notamment à travers l’atelier « Et si on sortait dehors pour enseigner? Démystifier les classes extérieures », a permis de raviver l’intérêt pour ces pratiques et de rappeler une distinction essentielle : les classes extérieures sont une infrastructure, alors que la pédagogie en plein air est une approche (Dubé, 2020). Autrement dit, enseigner dehors ne se limite pas à déplacer un cours magistral à l’extérieur : il s’agit d’imaginer autrement l’expérience d’apprentissage.
Une question demeure centrale, surtout dans un numéro consacré à la réussite étudiante : pourquoi enseigner dehors, aujourd’hui, en enseignement supérieur?
Des bénéfices qui dépassent les contenus disciplinaires
Lorsqu’une personne enseignante choisit un environnement d’apprentissage, elle le fait d’abord en fonction de sa capacité à soutenir les apprentissages ciblés. De prime abord, certaines disciplines semblent naturellement compatibles avec l’extérieur : biologie, écologie, géographie. Mais qu’en est-il de la finance, de l’informatique, du droit ou de la philosophie?
Les expériences documentées à l’UdeS montrent que les principaux bénéfices de l’enseignement à l’extérieur ne résident pas uniquement dans le contenu, mais dans la qualité de l’expérience étudiante. Selon le rapport de Bisaillon et Dubé (2021), les personnes enseignantes ont observé une augmentation de l’engagement, de l’attention et de la participation, ainsi qu’une diminution de l’usage des téléphones. Plusieurs soulignent également des personnes étudiantes plus détendues, plus disponibles et plus actives.
Ces constats font écho à la recherche, qui montre que le contact avec la nature favorise la concentration, réduit le stress, soutient le bien‑être global, en plus d’être associé à la réussite académique dans plusieurs disciplines (Kuo et coll., 2019; Observatoire de la prévention, 2021; Pulido et coll., 2025). Au fond, lorsqu’elle est bien utilisée, la pédagogie en plein air s’aligne avec trois principes clés pour repenser l’expérience universitaire : l’engagement, le bien-être et la capacitation (Paquelin, 2025). L’engagement renvoie à l’investissement cognitif, affectif et comportemental d’une personne dans une activité. Le bien‑être émancipateur souligne que le bien‑être constitue une condition d’épanouissement. La capacitation consiste à offrir un pouvoir d’agir et la capacité de se saisir des ressources qui nous entourent.
Pourquoi enseigner dehors? Quatre raisons clés
1. Offrir une respiration dans un contexte de surcharge cognitive et numérique
Dans un quotidien universitaire marqué par l’hyperconnexion, enseigner dehors devient une occasion concrète de ralentir, de réduire la sollicitation numérique et de soutenir la santé mentale (Hillman Beauchesne, 2025). Cette intention apparait d’autant plus pertinente dans un contexte où les résultats préliminaires d’une enquête panquébécoise indiquent que 42,9 % des personnes étudiantes présentent des symptômes modérés à sévères d’anxiété, et 46,6 % des symptômes de dépression (Collectif de membres du personnel de l’OSMÉES et de l’ISMÉ, 2025).
Les classes extérieures favorisent naturellement une forme de sobriété numérique : moins d’écrans, plus de présence. À valeur pédagogique équivalente, pourquoi ne pas privilégier un environnement qui contribue aussi au bien‑être collectif? Car cette respiration profite tant aux personnes étudiantes qu’aux personnes enseignantes, en soutenant l’attention, l’engagement et le plaisir d’enseigner et d’apprendre.
2. Renforcer l’engagement par l’interaction et l’apprentissage actif
Les espaces extérieurs invitent spontanément à bouger, à discuter, à collaborer. Ils se prêtent particulièrement bien aux approches actives et expérientielles, où la personne étudiante devient partie prenante de son apprentissage.
Lors de la Semaine des ODD 2026, une balade consciente en forêt intégrant un exercice d’écoute en nature a permis d’explorer les différentes couches sonores de l’environnement, avant de faire des liens avec l’écoute active dans le travail d’équipe. Cette activité, qui transcende les disciplines et dont le potentiel de transférabilité est important, illustre comment l’extérieur peut enrichir le développement d’habiletés relationnelles essentielles à la réussite académique et professionnelle.
3. Donner du sens aux enjeux des changements climatiques par un contact direct avec la nature
Les changements climatiques, la santé des populations et les actions pour la transition socioécologique font désormais partie des réalités incontournables de la formation universitaire. Les intégrer uniquement de manière théorique peut toutefois en limiter la portée.
En collaboration avec l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ), le SSF mène actuellement une réflexion sur les façons d’aborder les changements climatiques dans la formation en santé et services sociaux. Ce projet ne porte pas uniquement sur les contenus à transmettre, mais sur les modalités pédagogiques susceptibles de permettre aux personnes étudiantes de saisir ces enjeux de manière plus concrète, sensible et signifiante. Parmi ces modalités, la pédagogie en plein air apparait comme une avenue prometteuse pour favoriser une compréhension incarnée des liens entre environnement, santé et action collective (Kuo et coll., 2019). Les effets documentés du contact avec la nature, notamment sur la réduction du stress et des symptômes dépressifs (Observatoire de la prévention, 2021), combinés à la reconnaissance des changements climatiques comme menace majeure pour la santé (Demers‑Bouffard, 2021), renforcent la pertinence de cette approche, en particulier dans les programmes en santé, en sciences humaines ou en gestion.
4. Repenser le campus comme lieu d’apprentissage vivant et ouvert
Enseigner dehors amène à considérer le campus non seulement comme un lieu de passage, mais comme un milieu d’apprentissage en soi. Les jardins collectifs, la Réserve naturelle universitaire du Parc‑du‑Mont‑Bellevue, les pièces d’art présentes sur les campus, Cœur campus, les ilots d’entrainement, le parc solaire, les espaces verts et même les quartiers environnants deviennent des terrains d’enquête, d’observation et d’analyse.
Cette ouverture du campus peut mener à des expériences encore plus ancrées dans la collectivité : analyses de milieux urbains, résolutions de problèmes concrets, apprentissage par le service communautaire. Ces approches, reconnues pour leur fort potentiel motivationnel, renforcent le sens des apprentissages et l’engagement étudiant (Ayotte-Beaudet et coll., 2020; Pruneau et Lapointe, 2022).
Des idées concrètes, toutes disciplines confondues
Enseigner dehors ne signifie pas tout transformer. Voici quelques pistes simples, issues des pratiques observées à l’UdeS :
- Discussions en marchant, en dyades ou en petits groupes, pour approfondir un concept, confronter des points de vue ou préparer une mise en commun.
- Groupes de travail dispersés, favorisant les échanges, la collaboration et une dynamique plus informelle que dans une salle de cours.
- Activités alternant apports théoriques et mises en action, individuellement ou en équipe, pour soutenir l’engagement et l’appropriation des contenus.
- Moments de réflexion guidée invitant les personnes étudiantes à porter attention à leur expérience du lieu, aux interactions ou au sens de l’activité proposée.
- Performance artistique ou vaste espace de création qui stimule les idées.
- Présentations orales misant sur la liberté de mouvement et l’interaction, où la parole, le corps et l’écoute prennent le pas sur les supports visuels.
- Utilisation de l’environnement immédiat comme point d’appui pour observer, analyser, discuter ou illustrer des notions disciplinaires.
- Recours à des supports simples et mobiles (ex. : craies au sol, schémas tracés sur le pavé, objets du milieu) en remplacement des diapositives.
Ces activités ne sont pas liées à une discipline précise : elles reposent d’abord sur une intention pédagogique.
Un écosystème institutionnel au service de l’innovation
L’UdeS s’appuie sur un écosystème institutionnel structurant pour soutenir ces pratiques, notamment grâce à la Chaire de recherche sur l’éducation en plein air, qui contribue à faire progresser les connaissances et les pratiques dans le domaine de la pédagogie en plein air. Ces avancées soutiennent le déploiement d’un écosystème cohérent, dans lequel projets en développement durable, infrastructures existantes et accompagnement pédagogique se renforcent mutuellement à la lumière des connaissances produites.
Responsable des classes extérieures depuis la pandémie, le SSF renouvelle son engagement à soutenir les personnes enseignantes par des ateliers, des ressources et des scénarios clés en main, afin de faciliter l’expérimentation et de réduire les freins logistiques et pédagogiques. En définitive, enseigner dehors, ce n’est pas enseigner moins sérieusement, mais enseigner autrement : en misant sur l’engagement, la motivation, la créativité et le sens — autant de leviers reconnus de la réussite étudiante.
Et si la session d’été devenait l’occasion de repenser une activité à l’extérieur des murs, avec l’appui et l’accompagnement du Service de soutien à la formation? Pour nous joindre et discuter de vos besoins, écrivez à l’adresse ssf@usherbrooke.ca.
Aidé de l’intelligence artificielle
Pour aller plus loin
- Nous vous proposons l'activité de formation : Et si on sortait dehors pour enseigner? Démystifier les classes extérieures
Références bibliographiques
Ayotte-Beaudet, J.-P., Beaudry, M.-C., Bisaillon, V. et Dubé, M. (2020). Pédagogie en plein air dans l’enseignement supérieur en contexte de COVID-19 au Canada. Guide pédagogique pour appuyer les personnes enseignantes. Université de Sherbrooke. https://doi.org/10.71892/11143/199
Bisaillon, V. et Dubé, J.-S. (2021). Classes extérieures en enseignement supérieur en contexte de COVID-19. Rapport d’expériences de personnes enseignantes à l’Université de Sherbrooke lors de l’automne 2020. Vice-rectorat à l’administration et au développement durable et Service de soutien à la formation, Université de Sherbrooke.
Collectif de membres du personnel de l’OSMÉES et de l’ISMÉ. (2025, 1er décembre). Santé mentale étudiante : un premier portrait panquébécois. Affaires universitaires. https://www.affairesuniversitaires.ca/actualites/sante-mentale-etudiante-un-premier-portrait-panquebecois/
Demers-Bouffard, D. (2021). Les aléas affectés par les changements climatiques : effets sur la santé, vulnérabilités et mesures d'adaptation. Synthèse des connaissances. Direction de la santé environnementale et de la toxicologie, Institut national de santé publique du Québec. https://www.inspq.qc.ca/publications/2771
Dubé, J.-S. (2020, 1er octobre). Les classes extérieures, une transition vers la pédagogie en plein air. Perspectives SSF. https://perspectivesssf.espaceweb.usherbrooke.ca/2020/10/01/les-classes-exterieures-une-transition-vers-la-pedagogie-en-plein-air/
Hillman Beauchesne, A. (2025, 20 janvier). Et si on allait dans le bois… (La pédagogie en plein air). Perspectives SSF. https://perspectivesssf.espaceweb.usherbrooke.ca/2025/01/20/et-si-on-allait-dans-le-bois-la-pedagogie-en-plein-air/
Kuo, M., Barnes, M. et Jordan, C. (2019). Do experiences with nature promote learning? Converging evidence of a cause-and-effect relationship. Frontiers in Psychology, 10(305), 1-9. https://doi.org/10.3389/fpsyg.2019.00305
Observatoire de la prévention. (2021). Les bienfaits de la nature sur la santé globale. Rapport réalisé pour la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq). Centre ÉPIC. Institut de cardiologie de Montréal. https://www.sepaq.com/resources/docs/org/autres/org_icm_rapport_nature_sante_globale.pdf
Paquelin, D. (2025). L’avenir de l’université [vidéo]. YouTube. https://www.youtube.com/watch?v=x1gNXAYQ0Q4&t=86s
Pruneau, D. et Lapointe, C. (2022). Un, deux, trois, nous irons aux bois : l’apprentissage expérientiel et ses applications en éducation relative à l’environnement. Éducation et francophonie, 30(2), 241‑256. https://doi.org/10.7202/1079533ar
Pulido, L., Pépin, A., Bergeron-Leclerc, C., Cherblanc, J., Godue-Couture, C., Laprise, C., Paquette, L., Nadeau-Tremblay, S. et Simard, S. (2025). The Effects of Outdoor Teaching on Academic Achievement and Its Associated Factors—A Scoping Review. Education Sciences, 15(8), 1060. https://doi.org/10.3390/educsci15081060