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Développement durable

Quand éducation, démocratie et vivre ensemble se rencontrent

Dans un monde traversé par les crises politiques, les tensions sociales et l’affaiblissement progressif des institutions internationales, la démocratie semble aujourd’hui prise dans un paradoxe : omniprésente dans les discours, mais fragilisée dans ses fondements. À l’heure où l’éducation citoyenne à la pensée critique devient plus essentielle que jamais pour comprendre ces bouleversements, le panel d’ouverture de la Semaine des ODD 2026 s’est penché sur cette tension, en écho aux propos du premier ministre canadien Mark Carney, qui évoquait récemment une démocratie tantôt « à la table », tantôt « au menu ».

Bien qu’on y pense moins spontanément, la politique et le social sont au cœur même des Objectifs de développement durable (ODD). C’est pourquoi le panel du 10 mars dernier réunissait des voix provenant de la politique locale et provinciale, de l’École de politique appliquée, des départements d’histoire, de communication et de philosophie et d’éthique appliquée. Le panel, animé par la professeure Isabelle Lacroix, a exploré ce que signifie réellement « vivre ensemble » dans un contexte marqué par la polarisation, l’accroissement des inégalités et la montée mondiale des régimes autoritaires.

La désinformation et la mésinformation : un poison pour la démocratie?

Une thématique forte a rapidement émergé : la désinformation et la mésinformation, qui simplifient à l'excès des enjeux complexes et misent sur les émotions, contribuent à miner la confiance envers les institutions. Par rapport à ce thème, le professeur Emmanuel Choquette a mis le public en garde contre un raccourci dangereux: accuser l'IA ou les réseaux sociaux peut être tentant mais « Les réseaux sociaux, c'est nous », a‑t‑il rappelé. Les technologies n'inventent pas les tensions démocratiques : elles les amplifient.

Pour le professeur Choquette et la députée Geneviève Hébert, défendre la démocratie, c'est d'abord défendre l'intégrité du débat public. Selon madame Hébert, les élues et élus ont une responsabilité éthique fondamentale : soutenir le choc des idées plutôt que les attaques personnelles et préserver un espace où la complexité peut encore exister.

Un déclin mondial qui interpelle

À l'échelle internationale, le constat du professeur Maurice Demers (Département d'histoire) est préoccupant : seules 29 démocraties libérales subsistent aujourd'hui, et moins de 12 % de la population mondiale vit sous ce régime. Même si le Québec et le Canada demeurent relativement stables, ils ne sont pas à l'abri des tendances globales. Pour l'économiste et chargé de cours Khalid Adnane, l'inégalité économique représente également une menace majeure : alors que 1 % des plus riches détient 40 % de la richesse mondiale, la promesse démocratique perd en crédibilité. Le cynisme citoyen, selon lui, n'est pas un phénomène générationnel, mais bien le symptôme d'un système qui n'arrive plus à répondre aux attentes sociales.

Entre lucidité et résilience : l'éducation comme socle démocratique

La mairesse Marie‑Claude Bibeau a rappelé que son entrée en politique s'est faite dans une époque marquée par un certain optimisme démocratique (l'ère Obama–Macron–Trudeau). « J'étais loin d'imaginer l'état dans lequel nous serions en 2026 », a‑t‑elle confié. Mais elle a aussi mis de l'avant un élément essentiel : la résilience locale, portée par la mobilisation citoyenne.

Cette idée est au cœur de l'intervention du professeur Alain Létourneau (Département de philosophie et d'éthique appliquée), pour qui la démocratie repose d'abord sur l'éducation. Un citoyen éduqué détient le sens critique nécessaire pour revisiter ses propres certitudes et développer un rapport plus constructif au débat public. Il a également rappelé que le Québec possède une longue tradition de mobilisation citoyenne capable d'influencer ses institutions : depuis 2020, la population a fait reculer à plusieurs reprises le gouvernement de la CAQ, preuve d'une démocratie encore bien vivante.

Les universités : cultivatrices de démocratie

En conclusion, ce panel a offert un moment précieux de réflexion à l'intersection du politique, du social et de l'éducation. À l'heure où les démocraties vacillent à l'échelle mondiale, une idée a émergé avec force : la démocratie ne survit que si l'on forme des citoyennes et des citoyens capables de la comprendre, de la questionner et de la défendre.

C'est ici que les universités jouent un rôle incontournable. Comme l'a souligné la mairesse Marie-Claude Bibeau, ces institutions demeurent des espaces d'éducation, de dialogue critique et d'apprentissage du vivre‑ensemble. Elles forment chaque jour des personnes capables d'exercer leur jugement, de reconnaître la complexité des enjeux et de participer activement à la construction d'une société plus juste.

En somme, protéger la démocratie, c'est aussi protéger et valoriser l'éducation, car c'est là que se forment les citoyens et citoyennes lucides dont nous avons tant besoin.