Faisons-nous face à un nouvel âge de l’extrémisme?

Photo : Fournie

Depuis le début du millénaire, l’Occident a connu son lot d’actes terroristes, de conflits civils et internationaux, de crises majeures faisant des millions de victimes. Même si la violence politique, religieuse, économique ou sociale fait partie de l’histoire de l’humanité, certaines formes d’extrémisme violent présentent des défis sérieux aux régimes démocratiques occidentaux actuels.

Dans l’ouvrage collectif Le nouvel âge des extrêmes? codirigé par les professeurs David Morin et Sami Aoun, une quarantaine de chercheuses et chercheurs et de spécialistes issus de différentes disciplines et d’une dizaine de pays proposent une analyse multidisciplinaire et des clés pour comprendre le phénomène de l’extrémisme violent en Occident. L’ouvrage de quelque 600 pages met en exergue la nécessité d’engager une diversité de points de vue dans un dialogue constructif et fécond.

Ce sujet pique votre curiosité? Écoutez en formule balado la discussion entre les professeurs Sami Aoun et David Morin, et la coordonnatrice Sylvana Al Baba Douaihy, de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.

Les événements qui marquent l’actualité récente, de la pandémie de COVID-19 aux mouvements de protestation antiracistes en passant par le réchauffement climatique, nourrissent diverses formes de radicalité. Chaque crise facilite l’adhésion des individus et des groupes à la pensée extrémiste sous l’effet de l’anxiété collective et de la détresse psychologique. Ce qui change la donne, c’est la toile Internet et les réseaux sociaux qui accélèrent la vitesse de la propagation des idées extrémistes et en augmentent la pénétration.

« On n’a pas attendu Internet avant d’avoir de la propagande. Mais clairement, aujourd’hui, c’est un défi important parce que n’importe qui peut y communiquer des thèses extrémistes violentes, encourager des actes violents », explique le professeur David Morin, qui a codirigé la rédaction de cet ouvrage collectif avec le professeur Sami Aoun.

« Le gourou n’est plus celui qui est dans ce club, cette association avec qui on interagit, c’est un gourou caché dont on ne connait pas le profil. Et on ne sait pas quel est son savoir culturel, philosophique ou religieux », renchérit le professeur Sami Aoun.

Le professeur David Morin a codirigé la publication de l'ouvrage.
Le professeur David Morin a codirigé la publication de l'ouvrage.
Photo : Michel Caron - UdeS

Ce que l’ouvrage révèle, entre autres, c’est qu’il y a peu de pays occidentaux qui sont épargnés par l’extrémisme violent. Si l’on s’entend pour dire que les actions des groupes djihadistes dans les pays occidentaux sont un pourcentage infime en regard de leurs actions dans le reste du monde, l’extrémisme violent a sur les sociétés occidentales des effets qu’on imagine difficilement actuellement.

Les effets à moyen et à long terme sur l’érosion démocratique, sur la discussion citoyenne, sur le fait de vivre ensemble, sont de loin supérieurs à leurs effets immédiats, tels qu’on est capable de les appréhender actuellement.

Professeur David Morin

Mais qu’entend-on au juste par radicalisation et extrémisme violents en Occident? Comme co-directeurs de l’ouvrage collectif, les professeurs Aoun et Morin n’ont pas imposé de définition. Et pourtant, tous s’entendent pour dire que le fait d’avoir des idées radicales est quelque chose d’acceptable dans une démocratie. Ce qui n’est pas acceptable, c’est lorsque ces idées sont couplées avec la violence et l’incitation à la haine.

Le professeur Sami Aoun a codirigé la publication de l'ouvrage.
Le professeur Sami Aoun a codirigé la publication de l'ouvrage.
Photo : Michel Caron - UdeS

Un discours radical est tolérable dans la démocratie parce que la démocratie a cette largesse, cette générosité. On tolère l’intolérant. Mais quand l’intolérant devient une menace pour faire écrouler l’édifice de la tolérance, à ce moment la démocratie, l’État devrait agir. Oui, il y a des radicaux qui ont fait bouger l’Histoire. Il y en a beaucoup. Mais ces radicaux n’ont jamais posé un acte de violence pour éliminer ceux qu’on prétend être leurs ennemis.

Professeur Sami Aoun

Selon les auteurs, outre le djihadisme, l’une des tendances lourdes en Occident est la montée de l’extrême droite, des mouvements antigouvernementaux et des crimes haineux. S’invitent désormais dans l’espace public des discours de plus en plus xénophobes, anti-immigration, antisémites, islamophobes, etc.

La recherche peut-elle apporter des éclairages, des solutions? Selon le professeur Sami Aoun, l’ouvrage fait un pas en avant en ce sens parce qu’il va dissiper plusieurs angles morts. C’est du moins sa prétention.

En fait, les chercheurs vont beaucoup plus loin que la seule compréhension du phénomène. Ils s’impliquent désormais dans la mise en place de solutions et dans la façon de mesurer et d'évaluer l’impact des solutions proposées. Et maintenant que les chercheurs ont accès à beaucoup plus de données, incluant des personnes radicalisées, la recherche prend un autre tournant. L’une des trois parties de l’ouvrage propose d’ailleurs des études de cas portant sur les manifestations de la radicalisation et de l’extrémisme violents dans différentes sociétés occidentales. Cela permet de mesurer l’étendue et la diversité du phénomène.

On peut répondre aux armes par les armes… mais il faut répondre aux idées par d’autres idées… Ce qui ressort clairement, c’est que l’État, les gouvernements ne peuvent pas seuls faire face à la situation. Il faut qu’ils misent sur les acteurs de la société civile, sur les éducateurs, les enseignants, les travailleurs de rue, les travailleurs psychosociaux, sur les médias.

Professeur David Morin

Le livre n’a pas seulement mis des jalons; il a indiqué les portes de sortie pour chercher une solution globale à cette radicalisation qui pourrait déraper à un certain moment et menacer le quotidien des gens qui vivent dans des démocraties occidentales.

Professeur Sami Aoun

Le nouvel âge des extrêmes – Les démocraties occidentales, la radicalisation et l’extrémisme violent est paru le 1er mars 2021 aux Presses de l’Université de Montréal. L’ouvrage collectif a été codirigé par David Morin, professeur titulaire à l’École de politique appliquée et cotitulaire de la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents, Sami Aoun, professeur associé à l’École de politique appliquée et directeur scientifique de la Chaire UNESCO avec la collaboration de Sylvana Al Baba Douaihy, docteure en études du religieux contemporain et coordonnatrice générale de la Chaire UNESCO. Ce projet a été réalisé en collaboration avec le Centre de recherche Société, Droit et Religions de l’Université de Sherbrooke (SoDRUS) et la Chaire UNESCO en prévention de la radicalisation et de l’extrémisme violents.