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À l'ère de l'intelligence artificielle

Évolution de la formation en traduction professionnelle : les compétences recherchées par les employeurs

Il est important de préparer les étudiantes et les étudiants à exercer un rôle élargi dans des environnements technologiques en changement en leur proposant des activités concrètes d'apprentissage et en les invitant à participer à des projets réels et à des stages en entreprises.
Il est important de préparer les étudiantes et les étudiants à exercer un rôle élargi dans des environnements technologiques en changement en leur proposant des activités concrètes d'apprentissage et en les invitant à participer à des projets réels et à des stages en entreprises.
Photo : Université de Sherbrooke

Les besoins des milieux de pratique évoluent, mais une constante demeure : la valeur du jugement professionnel.

C’est l’un des principaux constats qui se dégagent d’une synthèse réalisée par les responsables du baccalauréat en traduction professionnelle de l'Université de Sherbrooke à la suite d'une consultation auprès de sept employeurs québécois du secteur de la traduction − trois services linguistiques de cabinets de services‑conseils et quatre agences − à l'automne 2025. À la clé : des attentes claires envers les finissantes et finissants ainsi que des pistes concrètes pour arrimer la formation en traduction professionnelle aux réalités du marché.

Si les outils évoluent, la responsabilité professionnelle, elle, demeure intacte. Pour la formation universitaire, cela représente une occasion de consolider les acquis linguistiques, tout en intégrant davantage la révision, la postédition et une culture de l’intelligence artificielle afin de préparer les étudiantes et étudiants à un marché exigeant et dynamique.

Héloïse Duhaime, responsable du baccalauréat en traduction professionnelle de l'UdeS

Jugement et compréhension

L’intégration croissante de l’intelligence artificielle (IA) dans les flux de travail ne réduit pas les attentes envers l’humain, elle les rehausse. Pour une majorité d’employeurs, le jugement critique et la compréhension fine des textes demeurent des qualités cardinales. Comme l’exprime l’un d’eux : « Il n’y a pas de concession là‑dessus. » Un autre nuance l’apport des technologies : « La machine va pallier un manque de connaissances, mais elle ne palliera jamais un manque de jugement. »

Dans ce contexte, la capacité d’évaluer, de contextualiser et de juger de la qualité d’un contenu devient déterminante. Les employeurs soulignent l’importance d’acquérir de nouvelles compétences, notamment la postédition professionnelle de traductions automatiques, le contrôle qualité de contenus générés automatiquement et la gestion de projets intégrant des outils technologiques, ainsi que de renforcer la capacité d’adaptation aux nouveaux outils et processus.

AnneMarie Taravella, traductrice agréée et chargée de cours en traduction professionnelle à l'UdeS

Face à l’évolution technologique, les employeurs souhaitent donc que les traducteurs et traductrices développent les qualités suivantes :

  • Esprit critique pour évaluer la qualité des contenus générés
  • Capacité d’adaptation aux nouveaux outils et processus
  • Compétences en gestion de projets et coordination d’équipe
  • Expertise dans des domaines spécialisés (niches)

Des observations spécifiques ont été faites sur les faiblesses des outils actuels. Un répondant signale que les outils informatisés ne sont pas bons pour ce qui est de la créativité et de la compréhension, qu’ils extrapolent et peuvent avoir des hallucinations. Il ajoute une distinction cruciale : la machine « est incapable d’améliorer la source. La clarification du sens de l’original reste un travail humain. »

La maîtrise des outils technologiques

Les mémoires de traduction (outils de traduction assistée par ordinateur qui stockent, sous forme de paires, des segments de texte en langue source et leur traduction, afin que les professionnels puissent les réutiliser automatiquement lorsqu’un texte similaire doit être traduit de nouveau) sont toujours présentes dans le processus de traduction. En outre, la presque totalité des entreprises interrogées recourt aujourd’hui à la fois à la traduction automatique et à l’IA générative, dans des proportions et des contextes variés.

Bien que la maîtrise des outils soit attendue, la moitié des intervenants insistent sur le fait qu’il est plus important de comprendre la logique derrière les logiciels que de connaître chaque fonctionnalité par cœur. Pour les personnes débutantes, l’attente est claire : « Nous nous attendons à ce qu’ils comprennent [le fonctionnement général] plutôt qu’ils utilisent des outils précis ». Un autre abonde dans ce sens en affirmant qu’il ne faut pas être technophobe, mais qu’il suffit de connaître les principes des outils.

La curiosité comme moteur de compétence

La moitié des employeurs mentionnent explicitement la curiosité comme une qualité essentielle, souvent liée à la capacité de recherche et de compréhension. On note que les meilleures traductrices et meilleurs traducteurs sont des personnes curieuses, pas « pointilleuses ». Trois répondants mentionnent par ailleurs l’importance d’avoir une bonne culture générale ainsi qu’une ouverture à l’apprentissage. À la question de savoir si les étudiantes et étudiants avaient des lacunes à cet égard, les employeurs mentionnent au contraire la culture générale comme un point positif de la formation acquise.

En même temps, ils mettent en lumière la valeur des connaissances acquises dans des domaines spécialisés, qui permettent aux professionnelles et professionnels d’investir des marchés de niche.

Dans le cours de la professeure Audrey Canalès, les étudiantes et les étudiants en traduction travaillent chaque année au sous-titrage de films pour le Festival cinéma du monde de Sherbrooke.
Dans le cours de la professeure Audrey Canalès, les étudiantes et les étudiants en traduction travaillent chaque année au sous-titrage de films pour le Festival cinéma du monde de Sherbrooke.
Photo : Karine Couillard - collaboratrice

L’évolution vers la révision et la postédition professionnelle

L’évolution du métier vers la révision – que ce soit de traduction humaine ou de sortie machine – est mentionnée par plus de la moitié des répondants. Cela implique une capacité à repérer les erreurs rapidement. Un employeur note d’ailleurs qu’il faut que les jeunes traducteurs et traductrices sachent « déceler les phrases bancales » et « voir » les erreurs; un autre mentionne qu’il est important de savoir déceler les « incohérences terminologiques ». En effet, l’exactitude et l’uniformisation de la terminologie jouent un rôle important dans les flux de travaux, et si les outils automatisés appliquent relativement efficacement la terminologie récurrente, ils sont souvent peu utiles pour les termes occasionnels.

En décembre dernier, les étudiantes et les étudiants du cours TRA300 – Terminologie et traduction spécialisée, donné par AnneMarie Taravella, ont présenté leurs travaux ayant mené à la création d'un glossaire sur l'apprentissage intégré au travail. Le mandat était de constituer, pour le Réseau AIT, un glossaire de plus de 50 fiches sur les méthodes classiques et émergentes de l'apprentissage intégré au travail (AIT), les acteurs du domaine, les modèles théoriques et les écarts d'organisation du système éducatif entre le Québec et l'Ontario.
En décembre dernier, les étudiantes et les étudiants du cours TRA300 – Terminologie et traduction spécialisée, donné par AnneMarie Taravella, ont présenté leurs travaux ayant mené à la création d'un glossaire sur l'apprentissage intégré au travail. Le mandat était de constituer, pour le Réseau AIT, un glossaire de plus de 50 fiches sur les méthodes classiques et émergentes de l'apprentissage intégré au travail (AIT), les acteurs du domaine, les modèles théoriques et les écarts d'organisation du système éducatif entre le Québec et l'Ontario.
Photo : Fournie

La préférence pour l’embauche en interne

Dans l’ensemble, les employeurs envisagent une stabilité ou une augmentation dans l’embauche, accompagnée d’une redéfinition des tâches et d’une possible diversification des profils, notamment par la spécialisation. Deux employeurs expriment une préférence marquée pour le recrutement de personnes salariées plutôt que de pigistes, afin de bâtir des relations à long terme et d’assurer la qualité grâce à la formation continue en interne.

Vers une formation plus ancrée dans la réalité du marché

Les témoignages recueillis confirment la pertinence d’un arrimage étroit entre formation et pratique. Les attentes croissantes en matière de révision, de postédition, de productivité et de gestion de projets invitent à repenser nos façons d'enseigner la traduction et à multiplier les occasions d’apprentissage à travers la réalisation de projets concrets. L’importance accordée à la culture générale, à la curiosité et à l’expertise sectorielle montre également que la formation doit encourager l’ouverture et le développement de profils diversifiés.

Ces constats alimentent une réflexion essentielle : comment préparer la relève à exercer un rôle élargi dans des environnements technologiques en évolution rapide? Entamée il y a plusieurs années à l'UdeS, cette réflexion amène les responsables du programme en traduction professionnelle à revoir continuellement les cours offerts et les approches pédagogiques.


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