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Trois questions à Claudia Champagne

Littératie financière : avons-nous les outils pour survivre à l’économie actuelle?

La littératie financière, c’est la capacité d’une personne à mettre en œuvre les connaissances qu’elle a acquises pour bien gérer ses finances personnelles et prendre de bonnes décisions les concernant. Or, avec un maigre 54 %, la note des Québécois et Québécoises fait piètre figure selon l’Indice de littératie financière appliqué de l’Autorité des marchés financiers.

La littératie financière ne s’apprend pas dans les livres. Elle s’acquiert avec la pratique. Mais comment s’améliorer alors que l’achat de REER, l'acquisition d’une propriété, la simple gestion d’une carte de crédit sont devenus des défis de taille dans le contexte économique actuel?

La professeure Claudia Champagne, vice-doyenne à la recherche à l’École de gestion de l’UdeS, s’intéresse à la finance responsable, à la gestion des risques et au bien-être financier des Québécois et Québécoises. À l’occasion du Mois de la littératie financière, nous lui avons demandé comment améliorer notre littératie financière.

Avons-nous les connaissances pour survivre à l’économie actuelle?

La professeure Champagne explique d’abord qu’on doit inclure dans le concept de littératie financière les comportements financiers, l’attitude par rapport à la finance, comment on prend nos décisions financières et même certains facteurs psychologiques.

Mais ces connaissances et comportements peuvent-ils nous aider à traverser l’épreuve d’un contexte économique difficile?

« Oui. Mais est-ce qu’on a, comme Québécois et Québécoise, un niveau suffisant de littératie financière? Ce n’est pas si évident. Globalement, on a des connaissances assez élevées au Québec et au Canada, parmi les meilleures au monde. Mais individuellement, tout dépend de qui on parle. »

Ces dernières années, globalement, on s’est beaucoup endetté, autant pour la dette de consommation que pour les prêts hypothécaires; nos comportements financiers n’ont pas été nécessairement optimaux. Peut-être que ces comportements pourraient être dangereux justement dans un contexte économique plus difficile.

Pour prendre de bonnes décisions, il faut avoir la bonne information. La professeure Champagne se rend compte que, malheureusement, les gens en général n’ont pas toute l’information nécessaire.

« Par exemple, c’est très mal compris les taux d’intérêt, qu’est-ce qui fait qu’un taux d’intérêt va augmenter, va baisser. C’est quoi, l’accès au crédit? C’est quoi, un bon prêt? C’est quoi, une mauvaise dette? C’est quoi, une marge de crédit par rapport à un prêt hypothécaire? »

Mais justement, qui s’en sort le mieux et le moins bien?

La littératie financière se construit tout au long de notre vie. Ceux qui s’en sortent le mieux sont donc, sans surprise, les personnes plus âgées qui ont des revenus plus élevés.

« À l’inverse, souvent les personnes à plus faibles revenus auront une littératie financière plus faible. Mais qu’est-ce qui arrive en premier? Avec une meilleure littératie financière, on sera mieux outillé pour avoir de meilleurs revenus ou est-ce que c'est l’inverse? »

On constate qu’une bonne littératie financière, ce n’est pas seulement une question de revenus.

On peut avoir un revenu élevé et de mauvais comportements financiers, ne pas avoir confiance en ses moyens, ne pas prendre de bonnes décisions financières, finalement être stressé et avoir un très mauvais bien-être financier. Et l’inverse aussi est vrai.

Ce sont souvent les jeunes qui ont le plus besoin de connaissances financières. « Pour les plus jeunes, qui sont en début de carrière, qui achètent leur première maison, démarrent une famille, les besoins financiers sont élevés; les premiers produits financiers comme les prêts hypothécaires vont commencer. Donc les besoins en connaissances, les décisions à prendre ne seront pas les mêmes que dans d’autres stades de la vie. »

Le contexte économique qui vient de changer drastiquement a aussi des conséquences sur notre comportement par rapport à l’argent, notamment encore une fois celui des jeunes.

« Les millénariaux, par exemple, n’ont pas été habitués à des taux d’intérêt élevés. Ils ont commencé à avoir des cartes de crédit facilement ou ils ont vu leurs parents avoir des prêts à des taux d’intérêt relativement faibles. Donc l’accès au crédit très facile, qui ne coûte pas cher, a un impact sur leur attitude par rapport au crédit notamment, et des conséquences sur le reste de leur vie. Les jeunes s’endettent davantage que les générations précédentes, comme la génération X, qui a vécu dans un contexte de taux très élevés des prêts hypothécaires de leurs parents. Donc c’est clair que tout ça va affecter leur attitude et leurs comportements par rapport à l’argent. »

Un autre aspect qui vient perturber le comportement face à l’argent, c’est la technologie. Les millénariaux, par exemple, ont été habitués à avoir accès, à partir de leur téléphone, à une foule d’activités liées à leurs finances : carte de crédit, budget, paiements, ouverture de compte, financement, etc. Des fonctions très utiles, mais qui engendrent des pièges d’endettement.

En finance et en économie, on dit que plus on va payer avec de l’argent papier, plus c’est douloureux. On s’en rend moins compte lorsqu’on paye avec du plastique, et encore moins lorsqu’on paye avec du virtuel. Il y a même une différence entre sortir une carte de crédit pour payer et prendre son téléphone ou encore sa montre pour payer. On a moins l’impression qu’on est en train de se départir d’argent.

Comment améliorer ses compétences?

La littératie financière, c’est un équilibre entre avoir des connaissances, des compétences, une belle attitude par rapport à l’argent et aux produits financiers pour prendre de bonnes décisions financières qui vont mener à un meilleur bien-être financier. Pour la professeure Champagne, l’avantage de ce concept, c’est qu’on peut toujours s’améliorer.

« Les études empiriques démontrent qu’un meilleur bien-être financier, c’est bien plus une question de confiance et de bonnes décisions financières que de revenus. L’avantage, c’est qu’on a le contrôle sur ces éléments. Je peux changer mes connaissances, mes compétences, mes décisions et mon attitude par rapport à l’argent. »

Comment? Il s’agit d’abord de prendre de meilleures décisions et de mieux s’informer, en commençant par sa propre institution financière. Il y a aussi les sites de différentes agences canadiennes indépendantes, comme l’Agence de la consommation en matière financière du Canada, qui donnent beaucoup d’information et de conseils, sans oublier les conseillers financiers.

On peut aussi simplement essayer de prendre des décisions financières simples, comme faire un budget, s’informer avant d’emprunter, essayer de comprendre ce que sont les taux d’intérêt, ce qu’est un rendement, des concepts financiers de base.

En tant que chercheuse, la professeure Champagne se dit peu inquiète pour la génération des jeunes adultes, malgré le contexte économique difficile. « Cette génération finit toujours par trouver des solutions. Je vous dirais que j’ai beaucoup plus confiance en la capacité des jeunes à s’adapter, à aller chercher l’information et justement à être mobilisés et engagés dans leur propre avenir que j’ai confiance en la situation économique et ses perspectives plus négatives pour les prochains mois, pour les prochaines années. »


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