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Retour sur le Congrès de la SQER

Quelques retours sur les rencontres tenues pendant le Congrès

Nous vous  proposons des synthèses réalisées par des étudiants présents pendant le Congrès. 

Conférence d’ouverture. La spiritualité autochtone dans les Forces armées canadiennes : un chemin de réconciliation, par Robert Falcon Ouellette (Université d’Ottawa)

Mercredi 14 mai, 14 h -15 h, Agora du carrefour de l’information (B1-2002), Université de Sherbrooke

Synthèse réalisée par Ludovic Blais

Robert Falcon Ouellet est originaire de la nation Crie de Red Pheasant en Saskatchewan. Étant anthropologue et professeur agrégé à l’Université d’Ottawa, ses recherches portent sur les domaines d’éducation autochtone. Membre des Forces armées canadiennes depuis 29 ans, il est le premier aumônier autochtone et le premier gardien du savoir autochtone en leur sein. Il a également contribué à la création du Yellowquill University College, qui est le seul établissement d’enseignement supérieur autochtone au Manitoba. 

Sa communication porte sur l’intégration de la spiritualité autochtone, plus précisément sur la création et l’existence de la fonction de gardien du savoir autochtone. Elle traite donc des tensions institutionnelles au sein des Forces armées canadiennes ayant mené à cette innovation, ainsi que l’impact réel qu’elle a depuis.

Le conférencier souligne que la vie militaire lui a donné la chance de recevoir une instruction tout en ayant un emploi. C’est au sein du 22e régiment canadien-français pendant la crise d’Oka, qu’il découvre la culture québécoise et qu’il apprend le français. Concernant le savoir et les traditions autochtones, il fait état d’une réticence au début de sa vie militaire. C’est selon lui en 2017 suite au suicide d’un soldat autochtone victime d’harcèlement que la situation à cet effet va très vite changer. Plusieurs membres des forces armées responsables du décès seront congédiés. Muté au sein du régiment concerné, il note à l’époque un changement important par rapport à l’intégration de la spiritualité autochtone au sein des forces armées. En effet, alors aumônier d’un régiment composé de 10% d’autochtones, il observe que l’intérêt sur la question ne vient pas seulement de sa hiérarchie mais aussi des soldats. Les soldats autochtones s’intéresseront beaucoup à ses projets, ce qui constitue en quelque sorte une redécouverte d’un savoir que leurs ancêtres et familles avaient été obligés de cacher et avaient fini par oublier. Il mentionne avec enthousiasme que des soldats non-autochtones d’autres religions participent également aux activités et cérémonies spirituelles. Tout ceci constitue à ses yeux un pas avant pour la réconciliation entre les peuples autochtones. Ainsi, la crise causée par le décès du jeune soldat en 2017 a amené un important changement de perspective sur la spiritualité autochtone au sein des forces armées canadiennes, dans une optique de réconciliation entre les peuples.

Table-ronde : « Connues de tous, ignorées des recherches? Les violences sexuelles au sein de l'Église catholique québécoise »

Jeudi 15 mai, 16h-17h30, Agora du Carrefour de l'information. 

Synthèse réalisée par Messan Yabédjou Blantare et Ludovic Blais

La table ronde débute par l’introduction des thèmes et des panélistes par Frédéric Barriault, doctorant à l’Université du Québec à Montréal et agent de coordination à l’Institut d’études religieuses de l’Université de Montréal. Barriault rappelle d’abord que des milliers de vies ont été affectées à la fois par les violences sexuelles commises par des membres du clergé de l’Église catholique ainsi que par le silence des personnes qui en ont été témoins, qu’elles soient religieuses ou laïques. Il termine l’introduction à la table ronde en faisant un bref survol des diverses études faisant consensus sur ces violences, principalement au Québec et au Canada. Il souligne à cet effet que les domaines dont sont issus les chercheurs et chercheuses qu’il évoque, c’est-à-dire le journalisme, la théologie et la sociologie, sont les domaines d’expertise des participantes et participants à la table rondeEn évoquant des cas d’abus sexuels commis par certains représentants de l’Église, Barriault ne fait qu’aborder une partie d’un problème plus vaste, mettant ainsi en lumière les crises profondes qui touchent les congrégations religieuses modernes. Sa contribution témoigne de la profondeur et la complexité des défis auxquels fait face l’Église dans le contexte contemporain.

Ainsi, François Gloutnay, journaliste chez Présence-Info, ouvre la discussion en tant que premier panéliste. Gloutnay présente six types de sources essentielles pour documenter les abus sexuels dans l’Église catholique, à partir desquelles il propose des projets de recherche. La première source concerne les chiffres : en 2021, une entente d’indemnisation de 60 millions de dollars est conclue, mais elle ne devient publique qu’en 2023. Gloutnay propose une étude indépendante sur les procédures judiciaires impliquant le clergé catholique québécois, incluant la collecte de données sur les personnes concernées.

La deuxième source porte sur les paroles : la divulgation de documents en 2022 révèle que les médias privilégient souvent le sensationnalisme au détriment de la parole des victimes. Il suggère la création d’une équipe de recherche pour recueillir, préserver et valoriser les témoignages des victimes encore vivantes.

En troisième lieu, les réactions officielles du clergé sont souvent incomplètes, voire silencieuses. Gloutnay recommande l’élaboration d’un guide de communication responsable pour les autorités religieuses, avec des formations à la transparence et à la gestion de crise.

Les papiers, quatrième source, désignent des documents détruits ou inaccessibles, empêchant l’établissement des responsabilités. Le panéliste propose un projet d’analyse archivistique pour retracer les plaintes, rapports internes et preuves de destruction.

Cinquième source : les règles. Gloutnay note que les protocoles contre les abus sont appliqués de façon inégale. Il recommande la création d’un groupe chargé d’évaluer la cohérence et l’efficacité de ces règlements.

Enfin, les expertes et experts indépendants révèlent des lacunes systémiques. Il plaide pour une commission externe chargée d’évaluer les pratiques des diocèses et congrégations, en vue d’assurer une surveillance durable et des recommandations concrètes pour la prévention des abus.

Josselin Tricou est maître-assistant à l’Université de Lausanne et est le deuxième panéliste à présenter ses recherches. En octobre 2021, la Commission Indépendante sur les Abus Sexuels dans l’Église en France (CIASE) a rendu public son rapport[1] . La diffusion de ses résultats fournit une perspective précieuse pour examiner le contexte québécois. Cette enquête rigoureuse met en relief non seulement l’ampleur similaire des abus commis, mais aussi le retard significatif enregistré au Québec en matière de reconnaissance publique, d'action institutionnelle et de justice pour les victimes. Elle met également en lumière les résistances systémiques, les silences persistants, ainsi que les défis propres à une société façonnée, historiquement, par l’omniprésence de l’Église catholique.

Pour la première fois, une Église nationale reconnaissait un phénomène longtemps dissimulé. Monsieur Josselin Tricou, chargé de la question des mineurs, présente les conclusions d’une étude menée dans le cadre de cette commission, qui a pour objectifs d’évaluer l’ampleur des abus sexuels dans l’Église, la multiplicité des causes, la comparaison avec d’autres sphères de socialisation, les parcours de victimisation, et les effets à long terme sur les victimes.

Les résultats sont bouleversants. En France, environ 0,81 % de la population aurait été victime d’un abus sexuel commis par un membre du clergé, soit près de 213 000 personnes. Le panéliste note que l’Église catholique est la deuxième sphère de socialisation pour enfants à avoir la prévalence la plus élevée après la famille en ce qui concerne les violences sexuelles faites aux mineurs. Les garçons sont aussi surreprésentés parmi les victimes. De plus, les agresseurs sont à 95% des hommes, en raison de leur présence dans les structures ecclésiales et de dynamiques de pouvoir parfois liées à une homosexualité dissimulée et institutionnalisée. L’étude révèle également une évolution : les cas d’abus chutent brutalement dans les années 1970, en lien avec la baisse du nombre de prêtres et d’activités organisées pour les enfants, mais ne disparaissent pas pour autant. Les formes d’abus et les contextes changent, rendant encore plus complexe la compréhension de leur logique. Enfin, le dernier constat fait tient à ce que la parole des filles est moins prise au sérieux que celle des garçons.

La troisième présentation de la table-ronde est faite par Marie-André Roy, professeure au département de sciences de religions à l’Université du Québec à Montréal, chercheuse à l’Institut de recherche et d’étude féministe, et co-fondatrice du collectif féministe L’autre parole. La présentation de Roy met en lumière la lente reconnaissance des violences sexuelles perpétrées dans l’Église catholique, notamment dans l’affaire dite « Mon Cachou ». Bien que les premières dénonciations datent de 1975, ce n’est qu’en 2022 que l’archidiocèse décide de vendre des bâtiments pour dédommager les victimes. Ce long délai soulève une question cruciale : peut-on encore parler de justice lorsqu’elle survient des décennies après les faits?

Roy souligne que ces violences n’ont pas commencé dans les années 1970, mais que notre capacité collective à les nommer n’a émergé qu’avec les évolutions sociales et les nouveaux droits fondamentaux. La parole des victimes devient audible à partir du moment où elle s’inscrit dans un cadre de reconnaissance, droits des femmes, des enfants, et des peuples autochtones.

Dénoncer demeure toutefois une démarche extrêmement complexe. Pour les femmes religieuses ou laïques, cela revient à remettre en cause leur communauté spirituelle ou leur lieu de vie. Certaines ont été sanctionnées ou exclues après avoir parlé. Cette difficulté est aggravée par plusieurs éléments : le cléricalisme, qui interdit toute remise en question, une hiérarchie rigide entravant les enquêtes, une division marquée entre clercs et laïcs et un discours de l’Église sur la sexualité empreint de tabous. Trois notions clés résument cette réalité : silence, secret et soumission.

Face à ces défis, Roy plaide pour une justice épistémique, qui reconnaît la valeur des savoirs issus de l’expérience des victimes. Donner la parole à celles et ceux qui ont subi l’injustice, intégrer leur point de vue dans les processus de réparation et de réforme, constitue une étape essentielle pour envisager une véritable réconciliation entre l’Église et ses membres et la société.

Jean-Guy Nadeau, professeur honoraire à l’institut de théologie à l’Université de Montréal, vient clore la table-ronde. Dans sa présentation, Nadeau décrit des mythes liés aux phénomènes des violences sexuelles dans l’Église catholique et de l’inceste. Le premier de ces mythes est que les personnes victimes sont détruites pour toute leur vie. En fait, beaucoup vont se relever et deviennent dynamiques et énergiques. Le deuxième mythe tient à la supposée ignorance que les violences pouvaient causer du tort aux enfants. Il existe des textes prouvant que beaucoup de membres du clergé catholique savaient que la violence sur toutes ses formes causait des dommages aux enfants, comme le prouve la dénonciation de leur esclavage ou de leur vente pour prostitution, et ce dès le XVIIIe siècle. Le mythe suivant tient aux décennies passées avant que les victimes dénoncent leurs agresseurs. Il est prouvé que des victimes ont pu parler très tôt et que des familles ont été dédommagées. Malheureusement, certaines archives qui auraient pu aider à éclairer cet aspect ont été détruites. Le dernier mythe dont il est fait part est celui selon lequel les féministes sont dangereuses. De l’avis de Nadeau, si elles le sont, ce n’est pas parce qu’elles causent du tort, mais parce qu’elles ont été les premières à dénoncer certaines violences sexuelles comme l’inceste. Faisant un lien avec la présentation de madame Roy, le panéliste rappelle que c’est le silence et l’ignorance volontaires de certains membres du clergé qui font en sorte que ceux-ci sont surpris d’apprendre qu’un ou des collègues ont agressé sexuellement des enfants. Les points saillants de cette intervention sont : le poids du silence institutionnel et familial, la nécessité de justice épistémique envers les personnes victimes, souvent réduites au silence ou marginalisées, ainsi que le rôle crucial que peuvent jouer les archives quand elles sont conservées pour documenter les faits, reconnaître les torts et établir une mémoire collective. Plusieurs prises de parole du public ont souligné l’importance de déconstruire les récits dominants et d’interroger les mécanismes de déni, tout en insistant sur la reconnaissance, certes tardive mais essentielle, de la parole des personnes survivantes.

Conférence du prix du meilleur mémoire de maîtrise de la SQÉR, par David Renault (Université Laval)

Vendredi 15 mai, Agora du Carrefour de l'information, 15 h - 15 h 30

Synthèse réalisée par Messan Yabédjou Blantare

Nom de la personne communicante : David Renault 

Affiliation universitaire : doctorant à la Faculté de théologie de l’Université Laval, lauréat du prix du meilleur mémoire de maîtrise décerné par la Société québécoise pour l'étude de la religion (SQÉR)

David a fait part de sa profonde reconnaissance à l’égard de la SQÉR pour l’honneur qui lui a été fait par l’attribution du prix du meilleur mémoire de maîtrise, soulignant à quel point cette distinction lui a permis de découvrir une société savante dont il ignorait jusque-là l’existence. Plutôt que d’opter pour une présentation académique de son mémoire, consacré aux défis interprétatifs des incongruités à tonalité ironique, satirique, parodique et humoristique dans le livre de Jonas, il a choisi de retracer son parcours sous une forme narrative. 

Sa démarche intellectuelle s’est d’abord nourrie d’une fascination pour l’ironie littéraire, forme d’écriture subtile exigeant du lecteur qu’il saisisse les messages implicites dissimulés derrière le texte. C’est cette dynamique d’interprétation qui l’a progressivement conduit vers le livre de Jonas, dont les nombreuses incongruités narratives lui sont apparues comme un terrain fécond pour approfondir sa réflexion.

Son mémoire s’appuie sur quatre outils théoriques, notamment l’ironie, la satire, la parodie et l’humour, qu’il mobilise pour interroger dix lectures contemporaines de ce récit biblique.

À travers ces analyses, David met en évidence une grande diversité d’interprétations, rendue possible par la complexité narrative du texte. Il montre combien les stratégies herméneutiques, qu’elles soient historiques, textuelles ou théologiques, façonnent la compréhension du récit.

Mais c’est surtout la posture théologique adoptée par l’interprète à l’égard de Dieu qui, selon lui, oriente en profondeur la lecture de relation entre Jonas et Dieu. En fin de parcours, cette recherche a ouvert une réflexion plus vaste sur le mal et la souffrance, qu’il poursuit aujourd’hui en doctorat avec une perspective intégrant les dimensions théologiques et écologiques du livre de Jonas. 

En adoptant cette orientation, son travail met en lumière la manière dont les lectures des textes religieux, en particulier en contexte de crise, se reconfigurent à travers une pluralité de cadres herméneutiques.

Conférence de clôture. « Interpréter le rôle de la religion dans le conflit d’Irlande du Nord. Écueils et enseignements », par Véronique Altglas (Queen's University, Belfast)

Vendredi 15 mai, 15h30-16h30, Agora du Carrefour de l'information. 

Synthèse réalisée par Messan Yabédjou Blantare

Nom de la personne communicante : Véronique Altglas

Affiliation universitaire : chercheuse en sociologie des religions, Queen's University, Belfast

Véronique s’interroge sur la manière dont les sciences sociales, notamment la sociologie de la religion, peuvent appréhender un contexte de crise. S’appuyant sur ses recherches, elle souligne les faiblesses méthodologiques et épistémologiques de nombreux travaux portant sur le conflit nord-irlandais. L’explication dominante qui réduit ce conflit à une simple opposition religieuse entre catholiques et protestants, masque la complexité historique, sociale et politique qui le sous-tend. Cette lecture fondée sur un déterminisme historique, postule que le rôle central de la religion dans le passé suffit à expliquer l’origine du conflit actuel. Or, une telle approche occulte les dynamiques de classe, genre, pouvoir et sécularisation en cours dans les deux camps.

La chercheuse souligne les enjeux épistémologiques, affirmant qu’en contexte de conflit violent, où les discours alimentent les tensions, les représentations religieuses doivent être analysées en tenant compte des rapports de pouvoir et de la lutte pour l’hégémonie. Certains travaux considèrent comme légitimes les craintes protestantes unionistes, tout en minimisant les discriminations subies par les catholiques.

Véronique met également en garde contre le double jeu décrit par Bourdieu, selon lequel les chercheuses et chercheurs adoptent parfois des postures scientifiques qui dissimulent en réalité des prises de position politiques. Enfin, elle rappelle les conséquences tangibles de cette recherche dans un contexte conflictuel, notamment les menaces, les censures, l’atteinte à la liberté académique. 

Elle appelle à une posture réflexive, à une autonomie vis-à-vis du politique, et à l’humilité face à la complexité du terrain. Pour elle, analyser la religion dans un contexte de conflit exige de dépasser les explications simplistes pour remettre la dimension politique au cœur de l’analyse, afin d’en saisir toutes les implications stratégiques et symboliques.

Son intervention met ainsi en évidence la nécessité de repenser les outils théoriques et méthodologiques des sciences sociales dans l’étude des religions en situation de crise, en tenant compte de la complexité des rapports sociaux et des enjeux de pouvoir à l’œuvre.