Catherine Ego

Toute la beauté du monde

Chaque fois que Jean-Mi voit cet homme, son coeur s'étrangle dans sa poitrine. L'homme est assis sur un banc, le seul de ce hall immense et sans âme; un banc fonctionnel et laid posé au centre de la croix sinistre que dessine le hall. Au bout de l'une de ses branches, la gare des autobus qui desservent les banlieues. En face, des portes crasseuses qui donnent sur une grande place rectangulaire flanquée de tours austères et grises; l'un de ses côtés s'élance bien vers le Fleuve, mais un grillage lugubre et une autoroute noire l'arrêtent net dans sa course. La troisième branche de la croix est un couloir qui mène à l'université; la quatrième s'enfonce sous terre pour rejoindre la métropole par un tunnel s'insinuant sous le Fleuve.

Du matin jusqu'au soir, l'homme reste assis sur le banc, son corps massif englouti dans des vêtements informes. Le temps a rendu sa peau translucide et ses cheveux n'ont plus de couleur. Lui-même est invisible. Accourant de la métropole ou de la banlieue, étudiants et travailleurs convergent chaque matin vers le centre de la croix et repartent chaque soir en essaims pressés sans que jamais leurs yeux n'effleurent l'homme.

Jean-Mi est gardien de sécurité à l'université depuis bientôt cinq ans. Il surveille les allées et venues, vérifie que les portes sont bien fermées, que tout est en ordre. Mais chaque fois qu'il regarde au fond du couloir qui mène au centre de la croix, chaque fois que ses yeux se posent sur l'homme du banc, son coeur manque un battement; il pense à son père. Jean-Mi ne l'a pas revu depuis presque vingt-quatre ans. Son père n'aimait pas le Pouvoir, et le Pouvoir le lui rendait bien. Jean-Mi conserve de lui le souvenir flou d'un homme très grand à la voix grave; même assis devant le feu, son corps occupait tout l'espace. Des gens venaient souvent lui rendre visite, toujours le soir; ils parlaient à voix basses et pressantes, leurs conversations ponctuées de silences inquiets. Un jour, le père n'est pas revenu. Le lendemain, des militaires sont entrés dans la maison. La mère de Jean-Mi se tenait toute droite devant eux, silencieuse et digne. Les militaires l'ont fixée pendant d'interminables secondes, puis ils lui ont dit qu'elle avait bien de la chance d'avoir un fils qui avait l'air aussi sage, et qu'il serait bien dommage qu'il fasse des bêtises, comme son père, car on voit bien où cela mène. Ensuite, ils sont sortis. La mère s'est effondrée sans un cri. Jean-Mi a eu six ans la semaine suivante. Ils n'ont jamais revu le père.

Tassé sur son banc, l'homme informe et transparent ne perd rien des allées et venues des travailleurs et des étudiants armés de leurs boîtes à lunch. Il ne perd rien non plus de la marche lente et silencieuse du gardien de sécurité au corps longiligne et souple, à la peau noire comme l'ébène des pianos. Il sait qu'aux yeux de cet homme, il n'est pas invisible. Mike ne comprend pas pourquoi : c'est un mystère. Chaque soir, les policiers viennent le voir à son banc et lui disent gentiment qu'il doit s'en aller. Sans un mot, Mike se lève. À force d'être seul, Mike ne sait plus parler. Il traverse la place dans le froid pour aller se blottir quelque part, dans un petit endroit qui le protégera peut-être du vent.

À peine adulte, Jean-Mi a parcouru la moitié du globe pour venir s'établir dans ce pays de glace avec Myriam, pour que leurs enfants connaissent autre chose que la poussière, la chaleur écrasante, la peur et l'incertitude. Naema est née trois ans plus tard. C'est une petite fille à l'esprit vif, intelligente et rieuse. Elle aura bientôt six ans. Le deuxième enfant arrivera dans six semaines. Myriam dit que c'est un garçon. En fait, ils n'en savent rien et Jean-Mi s'en fiche. Il veut seulement que l'enfant soit en bonne santé et qu'il vive libre, digne et heureux.

Déjà, la nuit s'allonge entre les tours et sur le Fleuve. Les étudiants sont rentrés chez eux. Jean-Mi finira bientôt sa ronde; il fermera le rideau métallique à l'entrée du couloir qui relie l'université à la croix du hall; ensuite, il verrouillera les grandes portes vitrées de l'université qui donnent sur la place. Le dernier métro vient de partir; la gare routière dort dans la lumière blafarde des lampadaires. L'homme invisible est encore assis sur son banc; plus pour longtemps. Dans quelques minutes, les policiers lui diront gentiment qu'il doit partir. L'homme se lèvera sans un mot et s'en ira seul.

Ce soir, le vent est particulièrement méchant. À peine Mike a-t-il mis le pied dehors qu'il lui plante les crocs dans le visage. Pour la première fois depuis bien longtemps, Mike hésite. Il se demande s'il aura la force de traverser la place, de se rouler en boule dans un petit endroit pour rester en vie un jour de plus, si possible. De ses mains gercées, bouffies, il resserre le col de sa veste informe autour de son cou et tente un pas hésitant. Aujourd'hui, la place lui semble hostile, immense et âpre comme une steppe. Ses tours austères paraissent le menacer, l'écraser de leur béton rêche et gris. Mike avance, un pied engourdi devant l'autre, le pas lourd et tout le corps crispé de lassitude et de froid. Il a des pierres gelées à la place des mains, du verre pilé sur le visage, les poumons en feu. Arc-bouté contre le vent sans-coeur, il arrive à la hauteur de l'université, devant ses grandes portes vitrées ornées de panneaux translucides verts. Sans s'en rendre compte, Mike ralentit son pas déjà si pesant, si malaisé. Sur ses mains de pierres craquelées, sur son visage lacéré par le vent mauvais, il a senti comme une petite brise chaude, presque tropicale. L'a-t-il rêvée? Mike reste pétrifié, tous ses sens aux aguets. Est-il déjà passé de l'autre côté, là où le froid et la faim n'ont plus de prise? Est-il déjà arrivé au bout de son chemin?

C'est trop tôt! pense-t-il, le coeur affolé. Il lui reste sûrement encore un peu de vie dans les veines… C'est trop tôt pour passer de l'autre côté! Mike tourne la tête vers les portes vitrées de l'université plongée dans la pénombre. Non, il n'a pas rêvé : l'une des portes est entrouverte et la chaleur s'en exhale comme un souffle. D'un pas somnambule, Mike se dirige vers l'université, pousse la porte, et le voici debout au beau milieu d'un gigantesque espace, au plafond si haut qu'il semble toucher le ciel. Par les panneaux translucides, la lune projette de grandes taches vertes sur le sol. Sur sa droite, Mike aperçoit du coin de l'oeil des éclats de lumière diffuse, comme si le mur miroitait. Il tourne la tête. Et toute la beauté du monde lui tombe dessus comme un coup de tonnerre, comme un fleuve étincelant. Le souffle coupé, Mike lève les yeux jusqu'en haut du gigantesque disque argenté qui chatoie sur le mur1.

Mike ne comprend pas ce qu'il voit : on dirait un lac vertical qui luit sous la lune, une eau qui scintille. Lentement, ses yeux apprivoisent l'impensable : l'incommensurable beauté. Le disque est fait de dizaines, de centaines d'objets de métal lisse représentant des cristaux de glace, des flèches, des étoiles et d'autres formes que Mike n'arrive pas à décrypter. Peu importe! La beauté n'a pas besoin d'être pensée pour vivre. Les yeux écarquillés, la bouche entrouverte, Mike s'approche du mur. Arrivé au pied du disque argenté, il pose délicatement sa main sur le métal miroitant, comme on apaise un animal, comme on caresse une peau adorée. À travers ses doigts, la beauté coule goutte à goutte dans son corps redevenu vivant, et avec elle la joie et la certitude insensée que la vie restera belle.

Depuis la mezzanine, Jean-Mi regarde Mike que le métal caresse. En lui, une voix lui souffle qu'il a fait une bêtise, et qu'on sait bien où cela mène. Qu'il n'aurait pas dû laisser délibérément cette porte ouverte. Qu'il risque de perdre son emploi et que ce n'est pas le moment, surtout avec le bébé qui arrivera dans six semaines.

Mais une autre voix, grave, sereine, lui dit qu'il a bien fait, qu'on ne laisse pas un humain dans le froid et la faim quand toute la beauté du monde peut rendre la vie aux pierres gelées de ses mains. Jean-Mi a deux rivières sur le visage, deux fleuves étincelants d'eau salée. Même enfouie au plus profond de son souvenir, la voix de son père occupe tout l'espace. Elle lui dit qu'il a eu raison d'offrir la lumière à l'invisible.

1. Un monde en soi, Michel Goulet (Campus de Longueuil)

Michel Goulet

Un monde en soi

Acier, aluminium et 625 lumières LED, 2011
Entrée, Édifice du Campus de Longueuil, Université de Sherbrooke