Mois de l’Histoire des Noirs

Vers un monde transformé : celui de nous, l’autre

Pour la professeure Stéphane Martelly, « plus d’égalité et une meilleure représentation, c’est utile à tout le monde ».
Pour la professeure Stéphane Martelly, « plus d’égalité et une meilleure représentation, c’est utile à tout le monde ».

Photo : Michel Caron

« Plus d’égalité et une meilleure représentation, c’est utile à tout le monde. Tout le monde! », lance Stéphane Martelly, avec un franc sourire. Le sourire l’accompagne d’ailleurs quand elle tisse des liens entre la littérature et la culture haïtiennes, sa spécialité, et l’histoire… autant celle de la révolution haïtienne de 1791 que celle que nous écrivons 230 ans plus tard.

« L’essentiel de la culture haïtienne, et on y revient sans cesse, c’est que la révolution d’indépendance d’Haïti institue, au 19e siècle, une véritable égalité », explique la professeure. La véritable égalité, Stéphane Martelly la compare à celle des révolutions françaises et américaines. Elles aussi prônaient la liberté, l’égalité… « sauf pour les Afrodescendantes et Afrodescendants ».

Liberté, égalité, sauf.

La révolution haïtienne a construit un autre possible, loin du colonialisme et de l’esclavagisme. Tout un ordre du monde est arrivé à son terme, et c’est un pays qui a réussi à faire nation autour de cette idée de liberté.

Stéphane Martelly, professeure au Département des arts, langues et littératures

Cette liberté donne des ailes aux peuples auparavant opprimés. « La culture haïtienne repose sur une idée fantastique : être intégralement soi dans un monde qui niait l’humanité des personnes noires. Réclamer ses origines africaines, profondément, et son passé autochtone. Les assumer en entier, rejeter le colonialisme et le racisme », poursuit la chercheuse, qui s’intéresse aussi à l’histoire orale.

Assumer ses racines en entier signifie les vivre à sa manière, sans filtres ni freins, sans compromis, et créer une grande culture pour exprimer cette humanité conquise de haute lutte. C’est un cadeau inestimable, alors même que la situation des personnes afrodescendantes en Occident reste entachée par un déni d’humanité né au 16e siècle.

En Haïti, tout ceci se passe au début du 19e siècle, imaginez. Ces questions, on peine encore à les aborder en Amérique du Nord.

Vivre son identité signifie donc l’intégrer à soi. L’intégration d’une identité libère de son poids. L’individu s’en déleste, en quelque sorte, et en ressort libre de tout aborder, de tout dire… de tout créer. Le pays se transforme en terreau culturel fertile : avec des racines solides, les artistes fleurissent à Haïti, même si Stéphane Martelly a bien conscience des embuches d’une autre nature qu’affronte sa terre natale.

« La culture haïtienne est encore vivante. Présente dans le monde, elle contribue sans cesse à le façonner. » Un exemple frappant? Le seul Québécois à l’Académie française est d’origine haïtienne… même si plusieurs tendent à l’oublier, encore et encore.

Cultiver la mémoire

Comme remède à l’oubli, Stéphane Martelly cite l’importance grandissante du Mois de l’Histoire des Noirs. Serait-ce la preuve de changements sociaux? « La société progresse, oui, mais pas par magie ni par bonne volonté. Elle change parce que des gens luttent, derrière. »

« Les générations plus jeunes appartiennent fortement à l’espace québécois ou à de longues lignées afrodescendantes habitant ce territoire depuis longtemps », précise la chercheuse.

Les générations plus jeunes ont une place à réclamer, une place leur permettant d’exister sans se diminuer ou renoncer à soi. Cette place, elle est ici. Elles n’ont pas d’autre pays.

Leurs luttes sont donc de plus en plus visibles. Et elles revendiquent précisément plus de visibilité, une juste représentation.

Centrale à de nombreux débats ayant ébranlé le monde artistique au Québec notamment avec les pièces Fredy, SLĀV et Kanata, la représentation en arts interpelle aussi la professeure Martelly. Comme l’oubli, cette question est cyclique. Chaque fois, elle est balayée du côté politique. « Mais c’est aussi une question de création : qu’est-ce qui devient impossible quand toutes et tous ne peuvent pas s’exprimer? »

La création, Stéphane Martelly y travaille de maintes façons, en écrivant plusieurs ouvrages publiés, en peignant, mais aussi en réfléchissant à la recherche-création. Selon elle, centrer le débat sur la représentation autour de la création éviterait les fausses dichotomies, les simplifications. « Les personnes qui résistent sont aussi des créatrices et des créateurs. Elles inventent et complexifient la culture de demain. »

La création n’est pas détachée du monde. Elle est traversée des mêmes inégalités, des mêmes conflits. Heureusement, elle participe aussi à nous en extraire, à nous proposer autre chose. Elle nous donne parfois à lire l’ambigüité et la pluralité.

Est-ce dire que tout un chacun n’a pas la même légitimité pour créer sur tous les sujets? « Je dirais que tout est possible… Mais que tout n’est pas valable, tout n’est pas juste, ni dans le sens de la justice ni dans le sens de la justesse. »

Peut-être tout le monde peut-il créer avec tout. Mais que, avant de parler, il serait mieux de s’instruire et d’écouter. La création deviendrait alors « cheminer avec » plutôt que « dire à la place de ». Et il conviendrait parfois d’attendre. Attendre que les gens directement touchés par une souffrance choisissent quand et comment ils la raconteront. S’ils la racontent.

Alors, mieux que la réparation, la création engendrerait peut-être quelque chose d’inattendu et de nouveau.

Alors nous pourrions peut-être construire un nouveau monde, reposant sur une véritable égalité, où toutes les voix résonneraient dans leur complexité et où la beauté, comme le pensait Édouard Glissant, serait imprévisible.

Imaginez alors le sourire de Stéphane Martelly…

Pour écouter la culture haïtienne se raconter…

La professeure Martelly s’est prêtée au jeu des recommandations. Bien entendu, la liste aurait pu s’étirer, encore et encore. À celles et ceux de ses artistes de prédilection qui n’y apparaissent pas, prière de ne pas hanter ses nuits : la tâche était déchirante.

Livres

  • Les arbres musiciens, de Jacques-Stéphen Alexis (1957)
  • La fidélité non plus, de Yanick Jean (1986)
  • De l’égalité des races humaines, de Anténor Firmin (1885)

Films

  • Assistance mortelle, un documentaire de Raoul Peck (2013)
  • L’homme sur les quais, une fiction historique de Raoul Peck (1993)
  • Les chemins de la mémoire, sur Haïti avant Duvalier, de Frantz Voltaire (2002)

Peinture

  • Rose-Marie DesRuisseaux
  • Mario Benjamin
  • Tiga
  • Levoy Exil
  • Tessa Mars

Musique

  • Le classique de Ludovic Lamothe (1882-1953)
  • La compas des années 1970 à 1990 avec Tabou Combo
  • La compas 2.0 de 1980 à 1990 avec Zin
  • La musique racine du groupe Boukman Eksperyans,
  • La musique « troubadour » de Ti Coca
  • Les chansonniers comme Manno Charlemagne, Toto Bissainte ou Emeline Michel
  • Le jazz de Réginald Policard ou Boulo Valcourt
  • L’électro-vaudou de Gardy Girault ou Michael Brun