Maxime April

Triste est la vie des Mémoris!

-Bon, récapitulons. Vous avez toujours des pertes de mémoire fréquentes qui vous empêchent de bien fonctionner dans la vie de tous les jours, c’est bien cela?

-Oui, docteur Hélios. J’ai beau essayer tous les trucs que vous me prescrivez rien ne marche. J’oublie mes clés dans ma voiture ou dans la serrure, je mets les céréales dans le congélateur et les glaces dans les armoires et je paye trois fois le loyer au propriétaire quand je devrais le payer une fois, dit la vieille femme d’une voix découragée.

Retenant à peine ses larmes, elle rajouta : Rien ne marche docteur, rien ne marche, je suis une cause perdue…

-Mais non, madame, il ne faut pas se décourager comme ça.

En fait, je pense que j’ai trouvé comment vous aider.

-Ha oui, et ce sera quoi cette fois? Parce que dormir plus, faire plus d’exercices, jouer à des jeux de mémoire ainsi que se faire masser la tête ne m’ont jamais soignée…J’ai peur que votre solution soit, plaît-il, un autre échec.

- Madame Mémoris, cette fois, je vous le jure, cela va marcher. Des chercheurs

très sérieux se sont penchés sur les pertes de mémoire et ont trouvé une idée brillante, que dis-je, très brillante et je ne doute aucunement que cela vous permettra de mettre aux oubliettes les absences de votre cerveau.

-Eh bien! dit la dame soudainement excitée, gesticulant sur sa chaise, quelle est cette idée miracle?

- En fait, la recherche a démontré que des personnes qui étaient plus souvent en présence d’oeuvres d’arts ont une plus grande capacité mémorielle. Ainsi donc, si vous preniez du temps chaque jour pour contempler ou regarder des créations artistiques et les analyser pour essayer de comprendre l’artiste, il y aurait des chances que ces oublis momentanés prennent des vacances pour des années.

-Eh bien, je n’ai rien à perdre. Rien ne m’empêche donc d’essayer…

La dame se leva donc, le rendez-vous étant visiblement fini, et s’apprêta à partir.

-Bien le merci docteur et que Dieu vous garde!

-N’oubliez pas votre manteau.

-Non, non ne vous inquiétez pas…

C’est ainsi, qu’en ce chaud matin de juin, que la dame se présenta au parc Michel-Chartrand à Longueuil. Elle avait eu vent que quelques artistes y exposaient leurs oeuvres et elle se disait que ce serait la meilleure place pour essayer sa nouvelle thérapie. C’est pour cela qu’elle posa bagage devant le cadran solaire, oeuvre de Jean-Serge Dion. Et que peu après, elle prit de l’eau pour s’éclaircir l’esprit, mit ses lunettes et commença progressivement à regarder la construction pour en comprendre le sens. Peu à peu des pensées se mirent à bouillir dans sa tête et tranquillement s’échappèrent de la casserole dans un ordre aléatoire.

-Un cadran solaire, eh bien. Si je me fie à la pancarte installée à côté, il serait à peu près 8 heures et avec l’ombre de la boule on serait le 8 juin murmura-t-elle.

-C’est presque aussi précis que l’heure affichée sur le tableau de mon fourneau que je fixe toujours avec une précision chirurgicale…

-C’est quand même intéressant de contempler un appareil qui était sûrement utilisé par mes ancêtres. Ils n’avaient pas les mêmes technologies que moi pour se situer dans le temps ça c’est sûr!

- Ha tiens, au toucher on dirait presque que le cadran est construit avec la même tôle que je retrouve à l’intérieur de mon four. C’est amusant ça. Peut-être que l’artiste est lui aussi un habitué du détaillant du coin?

- Ouch, c’est brûlant si on laisse nos doigts longtemps, dit la vieille dame tout en enlevant prudemment ses doigts de la structure.

Elle souffla sur ses doigts et continua son exploration. Étant tellement habituée de se brûler sur les ronds de son poêle qu’elle n’en fit pas de trop de cas...

Malheureusement, elle eut beau faire des pieds et des mains, elle ne remarqua aucune amélioration particulière avec sa mémoire. C’est donc un peu frustrée qu’elle rentra chez elle.

Eh bien non, je m’excuse, je viens de me rappeler que la dame n’a pas pu s’introduire dans son appartement. Il y avait trop de pompiers autour de celui-ci... Le four avait été laissé en marche toute la journée…

Heureusement, tout n’est pas négatif! Au moins, elle n’aura plus à payer son loyer au docteur Hélios...

Jean-Serge Dion

Cadran solaire équatorial

1995
Parc Michel Chartrand