Point de vue d’expert

Racisme systémique : l’histoire pour mieux comprendre l’autre

Selon le professeur Jean-Pierre Le Glaunec, la prise de recul que l'histoire oblige favoriserait une réflexion plus empathique et plus juste sur le racisme systémique.
Selon le professeur Jean-Pierre Le Glaunec, la prise de recul que l'histoire oblige favoriserait une réflexion plus empathique et plus juste sur le racisme systémique.
Photo : Michel Caron - UdeS

George Floyd, mots en n, Regis Korchinski-Paquet, violences policières envers les personnes noires : les derniers mois ont été secoués par des évènements chocs, soulevant autant d’occasions de réfléchir en société au racisme systémique. Mais, jusqu’ici, une invitée de marque est soit oubliée, soit déformée... L’histoire.

Or, selon Jean-Pierre Le Glaunec, professeur au Département d’histoire de la Faculté des lettres et sciences humaines, la prise de recul que cette discipline oblige aurait permis une réflexion plus empathique… et plus juste.

Le professeur Jean-Pierre Le Glaunec s’intéresse à l’esclavage racial et à la racialisation des rapports sociaux. Il a récemment publié Une arme blanche. La mort de George Floyd et les usages de l’histoire dans le discours néoconservateur. À l’hiver 2021, il animera une activité de recherche intitulée Black Lives Matter et il travaille avec le Musée d'histoire de Sherbrooke, qui accueillera, à l’hiver 2022, une exposition sur les esclaves canadiens en fuite.

Jean-Pierre Le Glaunec répond ici à 3 questions sur l’histoire dans les discussions sociales autour du racisme systémique.

Au Québec, comment l’histoire a-t-elle été utilisée dans le discours sur le racisme systémique, en particulier après la mort de George Floyd et les manifestations en sa mémoire?

Dans la foulée de la mort de George Floyd, le regard historique sur le racisme a été réduit essentiellement à un récit sur le passé des États-Unis, pas vraiment du Québec. Ce récit, cette mise en relation d’évènements, a servi d’arguments à de nombreux chroniqueurs et chroniqueuses populaires au Québec, mais aussi en France.

Selon la lecture « historique » de ces chroniques populaires, l’esclavage racial serait une exception états-unienne.

Leur vision résumée : la France abolit l’esclavage en 1794 et opte dès lors pour un modèle universaliste des droits de l’homme. En Nouvelle-France, l’esclavage est, au plus, marginal… N’est-ce pas?

Comme toujours en histoire, les choses sont un peu plus complexes que cela. Aux yeux des historiennes et historiens de toutes allégeances politiques, peu de doutes subsistent… voire aucun.

L’esclavage racial est le fondement, social, économique, culturel, des Amériques – du Brésil à la Nouvelle-France en passant par les États-Unis.

Certes, ses formes diffèrent, entre le pays de Thomas Jefferson, lui-même propriétaire d’esclaves, et la vallée du Saint-Laurent. Mais le concept de race et la racialisation des rapports sociaux s’appliquent aussi de ce côté-ci de la frontière. Ils ont produit – et produisent encore – des rapports de pouvoir asymétriques qui enferment les populations afrodescendantes (entre autres!) dans un ensemble de stéréotypes les infériorisant.

En d’autres mots, même sans plantations de coton ou de sucre, même sans ségrégation institutionnalisée comme dans le sud des États-Unis après l’abolition de l’esclavage, il y a ici des violences raciales – physiques ou symboliques.

L’histoire de la diaspora haïtienne, et le récit des actes racistes ou racialisants qu’elle subit depuis les années 60, est une des nombreuses preuves.

L’histoire présentée dans les chroniques populaires est écrite par des chroniqueurs et des chroniqueuses, des journalistes, des éditorialistes… Les historiennes et historiens sont trop peu sollicités dans les débats actuels.

L’heure est à la polarisation sur les médias sociaux numériques et aux positions tranchées publiées dans des journaux.

L’histoire, en tant que discipline, est une affaire de détails, de nuances, de débats, d’écoute et d’humains… Elle se prête mal au « bruit » qui caractérise souvent les affrontements médiatiques actuels.

Selon vous, la discussion sur les mots en n a-t-elle « manqué d’histoire »?

Elle en a manqué cruellement, oui, tout comme la controverse autour du spectacle Slāv à l’été 2018 et à l’hiver 2019.

Certains ont prétendu, dans les dernières semaines, que la controverse de l’Université d’Ottawa témoignait de l’importation récente ici, au Québec, de concepts anglo-saxons et de la culture du bannissement (ou cancel culture)… Mais le débat autour des mots en n n’est pas nouveau.

Et, pourtant, cet argument, et la dénonciation de la censure qui lui est associée, a fait résonner une vieille opposition entre francophones et anglophones, elle-même superposée à l’opposition entre personnes racisées et membres de la communauté dominante.

Encore une fois, l’histoire me semble plus complexe.

L’histoire de l’esclavage racial est une histoire de mots-violence, de mots-armes, de mots infériorisants.

C’est ainsi que s’est construite, et se construit, l’idée de la race : par des mots qui mènent à des représentations, puis à des formes de marginalisation et d’exclusion sociales.

Bien sûr, impossible de raconter l’histoire des Amériques noires et des populations afrodescendantes, d’écrire des livres et des articles scientifiques en histoire sans faire référence à, voire citer des termes, en n ou autres, qui blessent.

C’est parfois nécessaire, ne serait-ce que pour souligner leur incroyable violence et… la violence de leur banalisation. Les débats actuels montrent la pertinence sociale de notre vocabulaire. S’interroger sur sa longue histoire, c’est étudier les formes insidieuses de l’oppression raciste ou racialisante.

L’esclavage, dans les grandes sociétés esclavagistes des Amériques, a été aboli à la toute fin du XIXe siècle… À l’échelle sociale, c’est hier ou, au mieux, avant-hier. Les mentalités changent lentement, d'autant plus que l’abolition de l’esclavage ne s’est traduite nulle part par des formes de réparation (au contraire!) ni par la disparition des mots des maitres d’esclaves, vocabulaire récupéré, réinvesti, par les groupes dominants aujourd’hui.

Ces débats reposent sur des faits, historiques dans votre expertise, mais aussi sur des émotions et des sentiments. Comment l’histoire participerait-elle, à votre avis, à réconcilier la tête et le cœur, et ainsi à améliorer nos réflexions?

Les débats actuels grandiraient beaucoup avec un certain recul historique, qui pousse à se méfier de la colère et des positions arrêtées.

Plus d’histoire, c’est plus de doute… notamment à propos de l’histoire telle qu’elle est racontée par le groupe dominant.

Le doute – comme façon de réfléchir sur soi, de chercher la vérité et d’accéder à une certaine forme de justice – n’est plus à la mode. On accepte aisément la parole de chroniqueurs qui manquent de temps pour soupeser les faits, comparer, lire et faire œuvre d’introspection, mais on doute souvent des spécialistes (dont je fais partie).

Notre société doute, au fond, de ceux et celles dont c’est le métier de douter.

La méfiance vis-à-vis des spécialistes nuit aux débats actuels sur, par exemple, le racisme systémique, les violences policières concernant les communautés afrodescendantes ou les monuments qui rappellent l’histoire du colonialisme ou de l’impérialisme.

Sans histoire – sans doute –, ces débats manquent de profondeur. Ils se limitent souvent à des affrontements émotionnels totalement irréconciliables.

L’histoire, en tant que discipline, est affaire d’empathie et de réconciliation : l’historien ou l’historienne cherche toujours le bon équilibre entre le recul nécessaire à l’idéal de véridicité et la proximité avec le passé… Et la mort fait partie de son quotidien. Histoire rime avec deuils, acceptation et intégration des moments traumatiques du passé.

L’histoire de l’esclavage racial dans les Amériques est une histoire particulièrement traumatisante. Une histoire de violences sexuelles systémiques. De corps brimés, mutilés, méprisés. De stéréotypes qui blessent et qui empêchent de vivre libres.

Aborder les traumatismes de l’esclavage et du racisme sans parler de leur histoire signifie renoncer à l’idée de faire corps comme nation, de regrouper tous les groupes du Québec en une communauté soudée. C’est abandonner la possibilité de s’aimer par-delà les différences et les désaccords. Comme historien et citoyen, je suis convaincu : ce n’est pas la voie que nous souhaitons prendre!