Un des textes gagnants du concours de vulgarisation scientifique 2019

Générer du savoir, avec un taux d’intérêt limité

Joël Simoneau, étudiant à la maîtrise en biochimie.
Joël Simoneau, étudiant à la maîtrise en biochimie.
Photo : Fournie

La science est un débat mené sur la place publique, dirigé par des personnes expertes. Les journaux scientifiques en sont les agoras modernes, lieux d’échanges et de débats. C’est un lieu hétérogène partagé par les milieux universitaires publics et privés. Dans un récent article publié dans le Journal of Economic Methodology, Jérémie Dion et François Claveau, respectivement étudiant et professeur adjoint au Département de philosophie et d’éthique appliquée ainsi que titulaire de la Chaire de recherche du Canada en épistémologie pratique, questionnent la relation entre science et décisions publiques, plus particulièrement dans le domaine des banques centrales.

Les banques centrales et le Guide alimentaire canadien

Plusieurs organismes publics sont constitués de comités d’experts qui doivent prendre des décisions informées afin d’améliorer la vie du public. Par exemple, en se basant sur des études scientifiques, Santé Canada rédige le Guide alimentaire, qui sert de référence dans le développement d’une alimentation saine et équilibrée. Récemment, Santé Canada a annoncé son refus de considérer la recherche financée par les industries alimentaires dans le but d’assurer l’indépendance des résultats.

Dans le domaine financier, les banques centrales jouent un rôle de régulation, analogue à celui du Guide alimentaire, alors que leurs actions ont plutôt un impact direct sur les décisions financières des individus. Leur influence vient de la modulation des taux d’intérêt, créée par un contrôle de la disponibilité monétaire. À titre d’exemple, plus les taux d’intérêt sont faibles, plus il est tentant de prendre une hypothèque, et vice-versa. Un déséquilibre de la monnaie peut amener des périodes de récession ou d’inflation. La science des banques centrales est donc l’étude de ces phénomènes et de leur contrôle. Alors que Santé Canada redéfinit le domaine des articles scientifiques acceptables pour le Guide alimentaire canadien, qu’en est-il des articles concernant les banques centrales?

De qui est constituée l’agora économique?

En observant les relations existantes dans l’agora économique composée des individus qui contribuent aux diverses publications des sciences économiques, Jérémie Dion et François Claveau ont étudié la provenance du savoir concernant les banques centrales à travers le temps. En identifiant les scientifiques y contribuant, en créant un lien avec leur affiliation scientifique et en quantifiant l’impact de ces individus, les auteurs démontrent la place croissante qu’occupent les personnes travaillant pour les banques centrales dans la génération de connaissances scientifiques sur le sujet. Ils prouvent ainsi que les banques centrales possèdent un personnel scientifique croissant, qui génère de plus en plus d’articles scientifiques qui ont eux-mêmes un impact grandissant dans le domaine. On peut alors se demander si l’on est en train d’observer un accaparement de l’agora par les banques centrales elles-mêmes.

Chercher librement, sans conclusion désirée

La problématique n’est pas la création du savoir, mais plutôt sa monopolisation. Un critère clé de la recherche scientifique est le désintéressement. Si la personne conduisant la recherche possède un intérêt envers les résultats potentiels, il est possible de voir ces derniers altérés. Toujours avec le parallèle entre le Guide alimentaire et des banques centrales, on constate que dans le premier cas, l’intérêt est plutôt monétaire. Dans le second, les auteurs de l’article soulèvent un questionnement sur l’intérêt possible des banques centrales à générer cette connaissance. D’égale importance, il reste le danger de la création d’un silo de savoir, où les personnes qui prennent les décisions sont les mêmes qui en génèrent la théorie. Ceci ne laisse que peu de place pour une critique externe et indépendante.

Un système idéal serait plutôt construit avec une grande séparation des personnes actrices, comme c’est le cas avec le système juridique, où une personne ne peut jouer qu’un rôle dans les pouvoirs exécutifs, législatifs ou judiciaires. En recherche, cette séparation provient de l’indépendance scientifique d’un groupe de recherche, qui passe notamment par son indépendance monétaire. Cela nécessite un financement adéquat de la science, ce qui est en soi toujours un sujet d’actualité!

À propos de Joël Simoneau

Joël Simoneau est présentement étudiant à la maîtrise en biochimie, sous la direction de Pre Michelle Scott et Pr Ryan Gosselin. Ses travaux en bio-informatique portent sur le pipeline logiciel des technologies de séquençage de nouvelle génération. Il s’intéresse particulièrement à la complexité du vivant, où chaque nouvelle règle ne fait que créer un nouveau lot d’exception. Joël compte poursuivre ses études universitaires au doctorat dans son domaine.