Un nouveau rôle à l’université
Quand l’expérience vécue transforme la formation : une innovation pédagogique en profondeur
À l’École de travail social de la Faculté des lettres et sciences humaines, se déroule une expérimentation audacieuse qui transforme l’approche pédagogique, voire qui bouscule les codes de la formation universitaire.
L’originalité du projet ? Les personnes usagères sont de véritables partenaires de formation et s’intègrent à diverses activités pédagogiques, un élément distinctif des programmes de l’UdeS. On veut miser sur leur participation active en tant que personnes ayant utilisé des services sociaux pour coconstruire la formation des futures professionnelles et des futurs professionnels. Ces usagères et usagers ne sont pas de simples témoins : ce sont des personnes usagères entraîneuses. Elles jouent un rôle unique au sein de l’École de travail social. Elles s’impliquent à différentes échelles selon leurs désirs particuliers (représentant des usagers, observateur, personne-ressource, membre de comité, conférencier, comédien, co-enseignant, co-chercheur, etc.), tout en étant formées pour le faire et en étant pleinement reconnues comme telles.
Les personnes qui souhaitent contribuer à titre d’usagères entraîneuses suivent un parcours de trois ans, incluant six activités pédagogiques siglées et du mentorat, pour développer des compétences de participation. Chaque personne est reconnue comme un « acteur compétent » (Giddens, 1987), alors que son expérience de vie peut être transformée en savoirs à partager. Ces personnes obtiennent un statut universitaire officiel, avec carte étudiante, accès aux services et reconnaissance institutionnelle. Dans les faits, chaque année, une vingtaine de personnes s’impliquent, apportant une diversité de trajectoires (santé mentale, dépendances, itinérance, etc.) et des perspectives qui enrichissent la pédagogie.
Résultat ? Moins de préjugés, plus de dialogue, et surtout, un véritable pouvoir d’agir pour celles et ceux qui reprennent place comme actrices et acteurs de changement.
Le projet se distingue aussi par ses dispositifs sécuritaires et réflexifs : préparation des enseignantes et enseignants, accompagnement avant et après les interventions, et une charte pour baliser les rôles. Les interventions des usagers entraîneurs dans les différentes activités pédagogiques sont non seulement préparées, mais nécessitent des retours pour permettre la mise en perspectives par toutes les parties prenantes. Une école d’été inclusive (quatre éditions!) illustre la force de cette collaboration : des apprentissages authentiques et des liens durables. En plus d’une quarantaine de participations d’usagers entraîneurs à des activités de type cours ou de type pratique, des modules d’activités ont été co-élaborés avec des usagers entraîneurs, un cours a été co-construit et est élaboré en co-formation. D’autres activités hors programme suscitent l’intérêt comme le théâtre-forum ou la bibliothèque vivante où il est possible « d’emprunter une personne » durant 30 minutes, afin d’entendre une partie de son histoire.
Les objectifs pédagogiques ? Par de premiers contacts avec le type de réalités vécues par les usagers entraîneurs, permettre aux personnes étudiantes de vivre un choc moindre lors de leur arrivée dans la pratique, d’éviter le décrochage professionnel et de développer l’empathie pour le point de vue des autres. Cela permet également au personnel enseignant d’incarner les principes enseignés et d’agir comme modèles de rôle, tout en favorisant des modalités authentiques. L’École de travail social a fait de cette méthode pédagogique une orientation prioritaire dès 2015, mais c’est depuis que l’équipe a été incubée à l’Incubateur d’innovation pédagogique (i2P) en 2019, puis a bénéficié de Fonds d’innovation pédagogique (FIP) facultaires et d’un FIP institutionnel de 2023 à 2025 que le projet a réellement pris son envol par le codéveloppement d’activités pédagogiques et un projet de recherche parallèle.
Une table ronde féconde
Sous le thème « Savoirs d’expérience : de la marge au cœur de la pédagogie », le 17 novembre 2025 l’i2P a accueilli en table ronde la professeure Annie Lambert et le professeur Sébastien Carrier, la candidate à la maîtrise et auxiliaire Stéphanie Roy, ainsi que Maxime-Édouard Crète et Alexandre Roberge, usagers-entraîneurs. L’équipe avait convié les personnes participantes à une réflexion pratique sur l’intégration des savoirs d’expérience dans la formation et la coconstruction de modules pédagogiques avec des personnes usagères.
La discussion aura permis de lever le voile sur les coulisses de cette innovation qui place l’humain au cœur des apprentissages à réaliser. Les différents panélistes ont été très ouverts à discuter de leurs réussites, mais aussi de leurs défis et des zones grises rencontrées. En partageant leurs apprentissages quant à la posture professorale nécessaire, celle des personnes étudiantes et, bien sûr, celle des personnes usagères, les panélistes ont fait preuve d’une grande transparence. On pouvait comprendre que les habiletés relationnelles de toutes les parties prenantes constituent une clé essentielle de cette innovation. L’équipe a également amenés les personnes participantes à réfléchir aux contraintes organisationnelles et aux stratégies de coconstruction efficaces.
Cette innovation interpelle. D’abord, parce qu’elle interroge la valeur de différents types de savoirs et la place des populations desservies dans la formation des futures personnes professionnelles. Elle n’est pas sans soulever plusieurs questions:
Quels sont les ingrédients nécessaires à une réelle collaboration ? Quelle distinction entre le partenariat et la collaboration ? Comment arrive-t-on à coconstruire ?
Comment éviter l’instrumentalisation des personnes usagères ? Quelle reconnaissance leur accorder ?
Comment transformer l’expérience vécue par les populations vulnérables en savoirs à partager qui répondent à des objectifs de formation universitaire ?
Comment gérer les enjeux de fragilité et maintenir la cohérence pédagogique ?
Quelle est la contribution réelle de ce type de pédagogie ? La portée ?
Quels sont les enjeux de posture ? De pouvoir ? Les enjeux éthiques ? Organisationnels ? Institutionnels ?
Comment d’autres équipes formatrices peuvent-elles s’inspirer de cette approche ? (Des parents d’élèves en enseignement ? Des consommateurs satisfaits et insatisfaits en marketing ? Des personnes judiciables en droit? Etc.)
Une chose est sûre : ici, la formation devient un espace de transformation sociale.