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Laboratoire d'innovation citoyen

Imaginer 2050 pour mieux comprendre les impacts de l’intelligence artificielle sur notre rapport à l’art et aux artistes

À la Faculté des lettres et sciences humaines, les professeurs Dany Baillargeon et Julien Pierre, du Département de communication, ont choisi une approche originale pour examiner les effets de l’intelligence artificielle sur la création artistique, et plus largement, sur notre rapport à l’art et aux artistes. Avec leur projet « Fictions d’IA », ils invitent des artistes à imaginer le monde de la littérature et de l’illustration en 2050 afin de réfléchir aux enjeux d’aujourd’hui. Cette initiative s’appuie sur le design fiction, une méthode qui mobilise l’imaginaire pour explorer des questions bien réelles.

Le projet a été mis sur pied dans le cadre d’une résidence artistique consacrée aux enjeux de l’IA dans les pratiques de l’illustration et de la littérature. Organisée par Sporobole, elle a réuni Dany Baillargeon, Julien Pierre, Shawna Clithero et Jérémy Marcoux.

Le point de départ est simple : les outils génératifs transforment déjà les façons de créer, de publier et de diffuser les œuvres. Plutôt que de prendre position pour ou contre ces technologies, l’équipe de Sporobole et les chercheurs ont souhaité offrir un espace où les artistes pourraient expérimenter et discuter librement de leurs impacts.

Le design fiction : apprendre en explorant l’incertitude

Le design fiction consiste à imaginer des futurs possibles pour mieux comprendre les choix qui se présentent aujourd’hui. Plutôt que de proposer des visions idéales ou catastrophiques, cette approche met en scène des situations ambiguës qui suscitent le questionnement.

Pour les chercheurs, cette incertitude favorise l’apprentissage. En confrontant les participants à des enjeux complexes sans réponse unique, elle stimule la réflexion sur les technologies, les valeurs qu’elles véhiculent et leurs conséquences possibles.

Des artistes pour imaginer 2050

Pour mener cette exploration, huit artistes ont été réunis : Maude Jarry, Tamara Krpic, Nicolas Rochette, Christiane Vadnais, Clément de Gaulejac, Mathilde Houisse, Aurélie Lemaire et Alexandre Roy.

Financé par le CRSH, ce projet a réuni huit artistes appelés à imaginer l’avenir de leur métier à l’ère de l’IA. Des ateliers d’exploration chez Sporobole leur ont permis d’en comprendre les enjeux, le potentiel et les limites.
Financé par le CRSH, ce projet a réuni huit artistes appelés à imaginer l’avenir de leur métier à l’ère de l’IA. Des ateliers d’exploration chez Sporobole leur ont permis d’en comprendre les enjeux, le potentiel et les limites.
Photo : Fournie

Provenant des domaines de la littérature et de l’illustration, ils ont été regroupés en quatre duos réunissant une autrice ou un auteur et une illustratrice ou un illustrateur. Leur défi consistait à imaginer ce que pourrait être le monde artistique en 2050, dans un contexte où les intelligences artificielles occupent une place importante dans les processus de création et de diffusion des œuvres d’art.

Les artistes étaient libres de définir la place accordée aux outils d’IA dans leur démarche. Certains les ont utilisés comme outils de création, d’autres comme partenaires de réflexion pour explorer des questions philosophiques, économiques ou politiques, et d’autres les ont exclues de toute influence. La diversité des approches a enrichi les échanges et ouvert la porte à une multitude de scénarios.

Des « objets à réaction » pour susciter le débat

Ainsi, entre septembre 2025 et juin 2026, ces artistes ont investi leur rapport à l’IA à travers la création d’« objet-à-réactions », des dispositifs incarnant ces différents futurs et permettant d’explorer cette recomposition de notre rapport à l’art.

Une vue d'ensemble des « objets à réaction », présentés lors de l'exposition-débat au centre de recherche et de production artistique Sporobole.
Une vue d'ensemble des « objets à réaction », présentés lors de l'exposition-débat au centre de recherche et de production artistique Sporobole.
Photo : Fournie

Ces objets n’existent pas réellement : ils proviennent d’un futur imaginaire et servent à rendre concrètes des situations hypothétiques. Leur fonction n’est pas de prédire l’avenir, mais d’amener le public à réfléchir aux conséquences possibles des choix technologiques actuels.

Parmi les objets conçus, on retrouve notamment :

  • Un jeu de cartes clandestin dans une société où certaines discussions sur l’IA seraient devenues sensibles.
  • Une urne qui remet en question le rapport à la mort dans un monde où l’intelligence artificielle pourrait prolonger une présence numérique après le décès d’une personne.
  • Un modèle d’affaires, ironique, permettant à tout le monde de devenir artiste.
  • Une chaise contrôlée par un algorithme capable de déterminer qui mérite ou non le statut d’artiste.

Ces créations placent les visiteurs devant des situations où les possibilités offertes par l’IA côtoient des enjeux éthiques, sociaux et culturels parfois préoccupants.

L’inconfort comme moteur d’apprentissage

Les chercheurs ont volontairement conçu des activités qui invitent les artistes, et plus largement les citoyennes et citoyens, à remettre en question leurs certitudes. À travers des journaux de bord et des exercices de réflexion, plusieurs questions ont émergé : quelle valeur conservera l’art si les algorithmes participent à sa production et sa diffusion? Qui décidera de ce qui mérite d’être reconnu comme une œuvre? Quel rôle restera-t-il aux créateurs humains?

Pour l’équipe, cet inconfort constitue un moteur de créativité qui favorise l’émergence de nouvelles idées et de nouvelles façons d’aborder les enjeux technologiques.

Lors d’une exposition-débat au centre en art actuel Sporobole, le public a découvert les futurs imaginés par les artistes et partagé sa vision d’un avenir souhaitable en 2050.
Lors d’une exposition-débat au centre en art actuel Sporobole, le public a découvert les futurs imaginés par les artistes et partagé sa vision d’un avenir souhaitable en 2050.
Photo : Fournie

Au terme de cette démarche, une exposition-débat s’est tenue dans les locaux de Sporobole les 26 et 27 juin derniers. Pendant deux jours, les visiteurs ont découvert les différents futurs imaginés par les artistes à travers leurs « objets-à-réaction » et ont été invités à se prononcer sur le scénario de 2050 qui leur semblait à la fois possible et désirable.

Résultat de la démarche

L'exposition-débat a fait émerger une convergence claire : le public rejette majoritairement l'idée d'une IA qui se substituerait au geste artistique, tout en reconnaissant son utilité comme outil, à condition qu'elle soit encadrée par une gouvernance explicite. Les discussions ont couvert quatre champs de responsabilité – technologies et entreprises, artistes et milieux culturels, formation et recherche, politique et gouvernance. Ces alliances devraient initier une liste d'actions concrètes, de la création de clubs régionaux d'IA responsable à la certification obligatoire de l'usage de l'IA dans les œuvres jusqu’à la refonte du modèle de valorisation et de rémunération des artistes. Dans l’immédiat, le public a proposé que le dispositif Fictions d’IA soit proposé dans d’autres communautés artistiques ou scolaires, dans d’autres régions et secteurs d’activité, et que des objets-à-réaction et expositions-débats émergent un plaidoyer pour le respect des artistes et des pratiques créatives.

Sans adopter une position pour ou contre l’intelligence artificielle, cette démarche a surtout permis aux participantes et participants de développer un regard plus critique et plus éclairé sur ces technologies, dans le but de préserver un rapport à l’art qui demeure profondément humain. Surtout, l’exposition-débat a permis d’échafauder une amorce de plan d’actions jalonné de 2027 à 2050, pour viser ce futur désirable.

Une méthode appelée à se déployer

Au-delà de la réflexion sur l’IA, « Fictions d’IA » agit comme un laboratoire d’innovation citoyen. Les chercheurs ont constaté que le design fiction stimule le dialogue et l’imagination tout en facilitant l’exploration de questions complexes.

Ils souhaitent maintenant voir cette approche adoptée dans d’autres milieux afin d’aider les communautés à anticiper les transformations à venir et à participer activement à la construction des futurs qu’elles souhaitent voir émerger.

Les chercheurs derrière le projet

Dany Baillargeon

 Professeur titulaire au Département de communication de la Faculté des lettres et sciences humaines. Il est responsable de la maîtrise en communication. Dans le cadre du projet « Fictions d’IA », les processus créatifs et les interactions entre les humains et les machines ont porté son attention.

Julien Pierre

Professeur agrégé au Département de communication. Il est responsable des programmes de 2e cycle à Longueuil ainsi que de l’Agence-école. Ses travaux dans le projet portent notamment sur l’utilisation du design fiction comme outil de réflexion collective sur les futurs possibles de l’art et de l’intelligence artificielle.

En collaboration avec les auxiliaires de recherche Shawna Clithero et Jérémy Marcoux, les deux chercheurs ont conçu la démarche «Fictions d’IA» afin de créer un espace d’expérimentation et de dialogue où artistes, chercheurs et citoyens peuvent réfléchir aux impacts sociaux, culturels et professionnels de l’intelligence artificielle, tout en imaginant les futurs souhaitables à construire collectivement.

Le projet a été rendu possible grâce le soutien du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), dans le cadre du programme d'engagement partenarial, et le groupe de recherche PRACSIS du Département de communication.