Passerelles : quand l’art visuel rencontre la chimie dans une conversation interdisciplinaire à l’UdeS
Photo : Michel Caron - UdeS
Le 17 mars dernier, le Centre culturel de l’Université de Sherbrooke a été le théâtre d’un dialogue vibrant entre création artistique et recherche scientifique. Une nouvelle édition de Passerelles y réunissait les artistes Clara et François Lacasse ainsi que la professeure Adelphine Bonneau, spécialiste affiliée aux départements de Chimie et d’Histoire. Présentée en marge de l’exposition Diaphanoscopie, la rencontre a ouvert un espace rare où pigments, réactions chimiques, gestes créateurs, histoire de la photographie et méthodes scientifiques s’entremêlent.
La conversation, organisée autour du thème « Art visuel et chimie », a permis au public de percevoir l’infini des possibilités qui surgissent lorsque la couleur, la matière et le temps deviennent des terrains d’exploration partagés.
L’activité s’est amorcée par une visite commentée de l’exposition à la Galerie d’art Antoine-Sirois. Elle s’est poursuivie au Centre culturel par un dialogue animé avec finesse par Roxanne Labrèche P., conservatrice et directrice artistique, qui a su orchestrer la rencontre entre ces trois voix complémentaires.
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Passerelles : tisser des liens entre l’art et la connaissance
La série Passerelles se donne pour mission d’enrichir l’expérience artistique en offrant des conversations publiques interdisciplinaires liées aux expositions de la Galerie d’art Antoine-Sirois. Elle vise notamment à :
- Enrichir l’expérience artistique du public.
- Contribuer à clarifier les pratiques en arts visuels.
- Mettre en lumière les multiples liens entre l’art et d’autres champs du savoir.
Photo : Michel Caron - UdeS
Cette édition marque un tournant important : c’est la première fois qu’une spécialiste en recherche scientifique rejoint la discussion – un geste fort, témoignant de la volonté affirmée de la Galerie et du Centre culturel de faire dialoguer art et science dans toute leur complexité.
Quand la couleur, la matière et le temps deviennent des sujets d’étude
Au fil de la conversation, Clara et François Lacasse ainsi qu’Adelphine Bonneau ont mis en lumière les croisements inattendus entre leurs pratiques.
Hasard et contrôle
À la question de la place du hasard dans leurs processus – question commune à l’art comme à la science – chacun a exposé son rapport à l’imprévu :
François Lacasse, sur la matière picturale et les réactions de surface : « Le tableau le plus intéressant est celui que je n’ai pas prévu. Les matériaux, la peinture, la matérialité m'ont toujours intéressé depuis le début de ma carrière et j’ai toujours cherché à explorer à la fois les moyens techniques et les procédés diversifiés pour produire mes œuvres. »
Photo : Michel Caron - UdeS
Clara Lacasse, sur les aléas de la lumière et du matériel photographique : « L’expérimentation en photographie est quand même très variable d'un projet à l'autre. Même si je connais le médium, parfois les essais et erreurs aident à se sortir des sentiers connus. C'est à travers cette espèce de moment de doute que d'autres choses vont se révéler. »
Photo : Michel Caron - UdeS
Adelphine Bonneau, sur les échantillons sensibles et l’incertitude en laboratoire :« On a l'impression que les sciences travaillent toujours sur quelque chose qui doit être très objectif et très contrôlé. Mais en fait, il reste beaucoup d'aléatoires. Lorsque je prends un échantillon, je n’ai aucune idée de ce que je vais découvrir. C'est là aussi que je fais intervenir l’archéologie expérimentale, que je pratique également avec mes étudiantes et mes étudiants dans le cadre d'un cours sur l'art rupestre. »
Photo : Michel Caron - UdeS
Ces témoignages ont révélé une vérité partagée : la création comme la science avancent souvent en dialoguant avec l'inattendu.
Couleurs, pigments et révélations
La discussion s’est ensuite penchée sur la matière colorée : composition des pigments, réactions chimiques propres à la photographie argentique, analyses archéométriques des œuvres anciennes. Malgré la diversité de leurs outils, toutes et tous ont souligné que la couleur n’est jamais un simple attribut visuel : elle est trace, mémoire, réaction, vibration – une présence à analyser autant qu’à ressentir. « Ce qu’il y a de merveilleux dans ce travail de scientifique des matériaux archéologiques, c’est d'aller chercher dans le microéchantillon, dans la poussière, les traces que des artistes comme Clara et François ont laissées il y a des milliers d'années », a livré Adelphine Bonneau.
Le temps comme complice du processus
Les artistes et la scientifique ont aussi abordé la notion d’achèvement, montrant comment le temps s’inscrit dans leurs pratiques :
- Pour François, le travail en atelier avec l’acrylique ouvre un vaste espace d’essais, de superpositions et de transparences.
- Pour Clara, la surprise intervient au moment du développement.
- Pour Adelphine, le temps se manifeste dans les analyses, les validations et le dialogue constant avec les matériaux du passé.
De ces échanges, le public a retenu que l’art et la science partagent des dynamiques communes : intuition et rigueur, surprise et patience, répétition et émerveillement.
Personnes invitées
Clara Lacasse
Photographe montréalaise née en 1993, elle s’inspire de récits liés à l’histoire, à la nature et aux sciences. Lauréate du Prix Nouvelle génération de photographes 2022, elle a exposé dans plusieurs institutions canadiennes.
François Lacasse
Peintre depuis 1992, il explore les tensions entre le visible et le lisible grâce à la superposition et la fragmentation. Son œuvre est largement exposée au Québec.
Adelphine Bonneau
Scientifique des matériaux archéologiques à l’UdeS, elle se consacre à l’archéométrie et à l’étude de l’art rupestre, combinant méthodes de laboratoire et recherche historique.
Un événement qui renforce les liens entre art et science
Accessible et rassembleuse, cette édition de Passerelles a permis de :
- Stimuler la curiosité de la communauté universitaire et des citoyennes et citoyens.
- Mettre en valeur la culture sur le campus.
- Accroître la visibilité de la Galerie d’art Antoine-Sirois.
- Confirmer l’importance d’une offre culturelle vivante et inclusive.
La rencontre a montré combien l’art et la science, loin de s’opposer, peuvent se nourrir l’un l’autre pour renouveler notre regard sur le monde.
L’acte du regard ne s’épuise pas sur place : il comporte un élan persévérant, une reprise obstinée, comme s’il était animé par l’espoir d’accroître sa découverte ou de reconquérir ce qui est en train de lui échapper.
Citation de Jean Starobinski, qui inspire François Lacasse dans sa pratique.
Photo : Michel Caron - UdeS
À propos de l’exposition Diaphanoscopie
L’exposition réunit les œuvres du peintre François Lacasse et de la photographe Clara Lacasse, père et fille, incluant un tout nouveau corpus inédit. Sous l’impulsion de Roxanne Labrèche P., les artistes ont observé, analysé et parfois participé au travail de l’autre – un geste rare, donnant naissance à une exposition fondée sur la transparence, la matière et le dialogue.
Là où François superpose des couches de pigments dans une profondeur brumeuse, Clara interroge lieux et objets par un regard photographique attentif, où l’humain se devine sans jamais apparaître.
Malgré leurs médiums distincts, une même curiosité, une même attention au monde et aux phénomènes les relient. Leur démarche évoque la diaphanoscopie elle-même : une technique où la lumière révèle des niveaux invisibles de la matière.
À propos du projet Passerelles
Passerelles propose des discussions publiques interdisciplinaires liées aux expositions de la Galerie d’art Antoine-Sirois. Abordant des enjeux sociologiques, scientifiques, historiques ou technologiques, le projet vise à rendre l’art accessible et intelligible pour toutes et tous, du néophyte au spécialiste. En créant des ponts entre disciplines, Passerelles révèle la richesse des connexions qui traversent les pratiques artistiques et les autres domaines du savoir.