Réfléchir avant d’inverser la classe

La professeure Isabelle Nizet a testé la classe inversée avec ses étudiantes et étudiants.
La professeure Isabelle Nizet a testé la classe inversée avec ses étudiantes et étudiants.
Photo : Florian Meyer

22 avril 2014

Sarah Saïdi

Dans le monde de la pédagogie, deux mots circulent sur toutes les lèvres : classe inversée. La rumeur grandissante a poussé Isabelle Nizet et Florian Meyer, professeurs à la Faculté d’éducation, à tester eux-mêmes cette méthode pédagogique dans le cadre d’un cours d’évaluation du baccalauréat en enseignement au secondaire.

Durant trois semaines, les étudiantes et étudiants d’Isabelle Nizet ont visionné à la maison 16 courtes capsules multimédias portant sur des concepts théoriques précis. Puis, ils ont profité du temps de classe pour s’engager dans diverses activités d’apprentissage mobilisant ces concepts et pour discuter avec leurs pairs. «Par la qualité des travaux des étudiants, j’ai vraiment senti une amélioration de leur autonomie. C’est sûr qu’il y a eu des gains et qu’ils se traduisent dans leur réussite, surtout du point de vue des apprentissages pratiques, car la base conceptuelle était plus solide», dit Isabelle Nizet.

Quant aux étudiants, ils espéraient surtout mieux comprendre la matière pour réaliser de meilleurs travaux. Néanmoins, plusieurs disent avoir surtout gagné en autonomie par le visionnement des capsules à la maison – même si cette étape leur a parfois pris plus de temps qu’ils ne l’envisageaient. «Ils ne s’attendaient pas à voir autant de changements dans leur propre façon d’apprendre. Leur intérêt s’est déplacé de “ce que je vais gagner avec des points” à “voilà ce que j’ai gagné dans mon processus d’apprentissage”», dit Isabelle Nizet.

Par contre, plusieurs auraient voulu que la professeure valide davantage en classe leur compréhension des contenus des capsules. «Ils ont beaucoup aimé les échanges en classe, mais pour certains, le fait de construire des connaissances avec des pairs crée un doute sur le degré de crédibilité ou de légitimité de celles-ci», dit la professeure.

Tout compte fait, même si la grande majorité des étudiantes et étudiants ont apprécié l’expérience, les commentaires reçus sont plutôt polarisés : on adore ou on déteste la classe inversée.

Les professeurs Isabelle Nizet et Florian Meyer
Les professeurs Isabelle Nizet et Florian Meyer
Photo : Michel Caron

Des leçons pour le professeur

Pour Isabelle Nizet, l’expérience a été très stimulante : «Constater les apprentissages en direct, c’est très, très intéressant. Avant, je ne pouvais pas toujours vérifier directement si les étudiants avaient vraiment saisi ou non la matière. Le visionnement des capsules crée un point de départ commun qui me permet de dire en classe “Maintenant, on se comprend!”»

La professeure a aussi profité de l’occasion pour remettre en question son propre travail de formatrice. Comme elle souhaite reproduire l’expérience l’an prochain, elle en a fait une analyse approfondie pour déterminer les éléments à conserver ou à améliorer. Elle envisage déjà de proposer aux étudiantes et étudiants une série d’activités en fonction de leur rythme d’apprentissage.

«Si l’on poussait l’expérience jusqu’au bout, on pourrait proposer aux étudiants de travailler sur ce qu’ils veulent quand ils veulent, de venir en classe le temps nécessaire pour bénéficier de l’accompagnement du formateur, dit-elle. C’est une des conclusions de ce type d’expérimentation. Le rythme d’apprentissage pourrait donc s’assouplir. Pour moi, ce qui compte, c’est qu’à la fin du cours on arrive au résultat attendu.»

Cet enseignement de plus en plus différencié requerra un engagement encore plus grand de la part du professeur. «Mon but est de rendre les étudiants compétents. Je veux que le cours serve à les former réellement… Pour réussir, je mets les moyens, même si les implications sur mon rôle sont importantes», soutient Isabelle Nizet. En parallèle, les étudiantes et étudiants doivent aussi s’investir à fond pour que la classe inversée fonctionne bien.

Pas une recette

L’analyse de leur expérience avec la classe inversée amène les professeurs Nizet et Meyer à poser un regard nuancé sur cette manière d’enseigner qui gagne en popularité. Loin de la considérer comme une panacée, ils souhaitent plutôt faire prendre conscience aux enseignants que la classe inversée n’est pas une «recette» universelle à appliquer.

«Il y a des choses extrêmement intéressantes qui ressortent de la classe inversée, mais cela ne convient pas naturellement à tous les types d’étudiants. Chaque enseignant devrait concevoir un modèle de classe inversée qui lui convienne à lui mais aussi aux étudiants, aux contenus et aux contextes du cours», spécifie Florian Meyer. Pour le professeur Meyer, «technologiser» le contenu d’un cours sans réfléchir à certaines questions n’a donc aucun intérêt pédagogique. «Quel est le besoin auquel on veut répondre? Quelles sont les cibles d’apprentissage? Comment nos étudiants apprennent-ils? Comment les aider dans cette démarche à l’aide d’outils technologiques? Est-ce que les stratégies et méthodes mises en place permettent de répondre aux objectifs pédagogiques? Ce sont les questions que nous nous sommes posées», explique-t-il.

Malgré tout, peut-on considérer la classe inversée comme une méthode pédagogique de l’avenir? Oui… et non. «La pédagogie de l’avenir est plutôt une pédagogie active : l’apprentissage par projet, la résolution de problèmes, l’apprentissage coopératif… autant d’approches dans lesquelles des séquences de classe inversée s’intègrent aisément», estiment Isabelle Nizet et Florian Meyer.

Dans le cadre du Mois de la pédagogie universitaire, Isabelle Nizet participera à une table ronde sur la classe inversée le mardi 29 avril de 11 h 30 à 13 h 30 à l’Agora du Carrefour de l’information.

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