Pierre Deslongchamps

- Photo : Marc Lajoie
À 62 ans, le scientifique Pierre Deslongchamps, reconnu mondialement comme l'un des plus brillants spécialistes de la synthèse organique, se bat… pour demeurer chimiste. Il résiste aux nombreuses sollicitations qui lui sont faites pour diriger une grande équipe, car la recherche fondamentale est le moteur de son activité scientifique. Il préfère par-dessus tout jouer avec les molécules.
Pierre Deslongchamps est avant tout un stratège de la synthèse organique. Plus que la création de molécules, l'élaboration de méthodes et de processus astucieux pour y arriver le motive. Il entreprend, dès le début de sa carrière, de faire la synthèse de la « cathédrale moléculaire » qu'est le ryanodol (un insecticide), suscitant ainsi chez certains professeurs des réactions de surprise et d'incrédulité. « Pour arriver à faire cette synthèse, je devais imaginer d'autres techniques », explique le professeur de Sherbrooke, qui invente une quarantaine d'opérations chimiques au cours de cette recherche. Aujourd'hui, que la molécule du ryanodol soit synthétisée n'a aucune importance, ce produit n'ayant pas de valeur commerciale en raison de sa toxicité. Cependant, les stratégies de construction révélées par Pierre Deslongchamps, pendant douze années de travaux, constituent un apport déterminant, ouvrant de nombreuses pistes d'exploration fructueuse.
La découverte de la généralité du principe du contrôle stéréoélectronique, seconde grande contribution du scientifique, représente l'une des retombées directes de l'étude de la synthèse du ryanodol. Suivant cette théorie, l'orientation des paires d'électrons non-liées et celles qui constituent les liens dans une molécule détermine la forme que prend celle-ci et permet de prédire comment elle se transformera lors d'une réaction chimique. « C'est une façon de comprendre la réactivité chimique, et cela ne pouvait venir du connu, explique le scientifique. Il fallait absolument un résultat inattendu pour nous amener dans cette direction, et c'est l'une des démarches entreprises pour effectuer la synthèse du ryanodol qui a mené à la découverte de ce fonctionnement moléculaire. » Selon lui, les résultats accidentels, qui orientent la recherche vers des voies insoupçonnées autrement, constituent l'un des avantages de la science expérimentale.
De découverte en découverte…
Le concept du contrôle stéréoélectronique concerne tous les champs de la chimie; c'est cependant en matière de chimie biologique qu'il s'applique le mieux. En éclairant le fonctionnement moléculaire, cette découverte permettra la mise au point et le perfectionnement de médicaments en vue de déclencher ou de stopper certaines productions enzymatiques. Sachant que, dans les réactions chimiques du corps humain, les enzymes se conforment aux lois du contrôle stéréoélectronique, les biochimistes peuvent désormais affiner leurs stratégies ayant pour objet de régler certains processus biologiques, notamment ceux des cancers hormonaux. Pierre Deslongchamps s'intéresse d'ailleurs à la synthèse d'une famille de stéroïdes cardioactifs, dont certains peuvent être employés comme médicaments pour soigner les maladies du cœur.
L'importance du contexte
Depuis 1967, Pierre Deslongchamps, professeur et chercheur, est attaché à la Faculté des sciences de l'Université de Sherbrooke. À ceux qui s'étonnent que l'on puisse arriver à des résultats aussi spectaculaires dans une université éloignée des grands centres de recherche en chimie organique, il répond que ce contexte est stimulant et qu'il lui permet d'être créatif. « Dans un grand centre, explique-t-il, j'aurais peut-être tenté de prendre des voies plus classiques pour arriver à des fins plus rapidement. Dans le climat de liberté et de flexibilité que l'on m'offre à Sherbrooke, je peux changer de route, revenir en arrière, relancer ma démarche d'une autre façon plus simple et plus belle. J'essaie d'orienter mes étudiants dans ces directions, mais je n'ai pas de recette magique. Il faut utiliser son intuition et saisir l'occasion qui se présente, observer le fait qui surprend. »
Pierre Deslongchamps ne renie pas pour autant les grands centres. C'est bel et bien dans une institution de prestige, l'Université Harvard, qu'il poursuit ses études postdoctorales. À cette époque, le jeune chimiste québécois est associé à l'équipe du professeur Woodward, qui réussit la synthèse de la vitamine B12, lui valant le prix Nobel de chimie.
Pierre Deslongchamps refuse ensuite le poste de chercheur que lui offre le Massachusetts Institute of Technology (MIT). Il préfère revenir au Québec, confirmé dans son talent de chimiste : « Il est important pour un jeune scientifique de se mesurer avec des gens d'ailleurs, pour lui faire découvrir qu'en réalité le Québec offre des moyens permettant de rivaliser avec n'importe quel autre pays. »
Les notions de liberté, de flexibilité, de création et de beauté sont des constantes du discours du professeur Deslongchamps. « Comme un artiste, le chimiste crée son objet, explique-t-il, et c'est fascinant parce que, en laboratoire comme dans la nature, on peut créer des molécules complètement inédites aux propriétés très particulières. »
Pierre Deslongchamps est depuis 1998 président-fondateur de NéoKimia, une compagnie basée sur la chimie de synthèse et de méthode de computation pour la production de banques (librairies) de composés macrocycliques semi-peptidiques potentiellement bioactifs. À l'heure actuelle, il travaille notamment à la mise au point de nouvelles méthodes générales pour la synthèse totale de composés macrocycliques et polycycliques apparentés aux stéroïdes et aux terpénoïdes. Ses nombreux prix et ses six doctorats honoris causa confirment l'impact que Pierre Deslongchamps entretient depuis le début de sa carrière sur la recherche en chimie.
Résumé de carrière
- 1964 - Doctorat en chimie de l'Université du Nouveau-Brunswick
- 1970-1972 - Membre de la Fondation américaine Alfred P. Sloan
- 1971- Prix scientifique du Québec
- 1974 - Prix E.W.R. Steacie du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie
- 1974 - Membre de la Société royale du Canada
- 1975 - Médaille Vincent de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences
- 1979 - Membre de la Fondation John Simon Guggenheim de New York
- 1979 - Médaille Léo-Pariseau de l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences
- 1983 - Membre de la Royal Society de Londres
- 1987 - Prix Marie-Victorin
- 1988 - Président de la Société canadienne de chimie
- 1989 - Officier de l'Ordre du Canada
- 1993 - Médaille d'or en sciences et en génie du Canada du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie
- 1994 - Prix de chimie organique RU.-Lemieux de la Société canadienne de chimie
- 1995 - Membre de l'Académie des Sciences de Paris
- 1997 - Officier de l'Ordre national du Québec
- 1999 - Membre associé de la World Innovation Foundation
Texte: Élaine Hémond Mise à jour: Nathalie Kinnard pour les Prix du Québec
