Le fleuve Saint-Laurent dans Usito

On croit souvent à tort qu'un dictionnaire ne sert qu'à indiquer le sens ou l'orthographe des mots. Or, quand il est riche en exemplification, construit à partir d'un corpus défini et doté d'une ligne éditoriale claire, il permet aussi de tisser la trame culturelle d'une société.

À titre d'exemple, le fleuve Saint-Laurent, véritable colonne vertébrale du territoire, occupe une place névralgique dans l'identité du Québec. Il n'est donc pas étonnant que l'article fleuve lui accorde une attention particulière, notamment au moyen de la remarque suivante :

Principal cours d'eau de l'Est du Canada, reliant les Grands Lacs au golfe du Saint-Laurent et à l'océan Atlantique, le fleuve Saint-Laurent a, dès le 17e siècle, joué un rôle déterminant dans l'histoire du Québec, et notamment dans le peuplement et le développement de la vallée du Saint-Laurent. En raison de sa taille et de la place centrale qu'il occupe dans le paysage québécois, on le désigne souvent sous la seule appellation de fleuve.

On ne s'étonnera pas non plus que la collocation fleuve Saint-Laurent ou l'emploi absolu le fleuve servent à exemplifier des mots comme affluent, berge, marée ou riverain, à décrire ou exemplifier l'habitat de certaines espèces qui lui sont propres ou certaines entités géographiques qui ont été nommées en fonction de leur rapport au fleuve (rive nord, rive sud, Bas du Fleuve, bassin laurentien, etc.). Mais en plus de toutes ces associations naturelles, le mot fleuve apparaît sous des mots où on ne l'attend pas, sous la plume d'auteurs variés du 19e au 21e siècle, et aussi bien dans des textes littéraires que journalistiques.

Véritable personnage dans l'imaginaire collectif et dans l'histoire du Québec, le fleuve Saint-Laurent apparaît dans près de cent cinquante citations dans les articles d'Usito, où il est tour à tour enchanteur, brumeux, meurtrier, navigable, traversable, distrayant, surtout changeant, et toujours présent, quel que soit le siècle ou la saison. Se répondant d'un article à l'autre, les citations racontent à la fois un quotidien et un patrimoine qui témoignent de la place unique du fleuve au cœur de la culture des gens d'ici.

Vaporeux : 

 la chaleur humide répandait sur le fleuve une masse vaporeuse qui estompait l'autre rive

(P. Morency, 2000). 

Enténébrer :

La basse ville s'enveloppait de nuit, jusqu'aux arêtes du cap Diamant, dont la masse noire enténébrait le fleuve

(L. Fréchette, 1892).

Fracas :

l'hiver charroyait avec fracas d'énormes glaçons sur le fleuve

(J.-Ch. Taché, 1884).

Chenille :

Dans son enfance, des traîneaux attelés à des chevaux glissaient sur la neige qui recouvrait la glace du fleuve, devant la maison de son père. On voyait passer parfois une de ces étranges automobiles équipées de chenilles à l'arrière et de skis à l'avant

(L. Caron, 1981).

Toucher :

Elle est facilement touchée par la beauté du fleuve et des rives qui l'entourent

(N. Brossard, 2001).

Régater :

chaque été, il y a des courses amicales sur le fleuve auxquelles on peut s'inscrire pour régater dans une atmosphère détendue

(La Presse, 2003).

Douzaine :

Il décrivit le fleuve changé en furie par la crue des eaux et la violence dans le vent, happant des vies à la douzaine

(G. Guèvremont, 1945).

Accidentellement :

C'est dans ce fleuve que se noieront accidentellement son frère, puis son père

(J. Royer, 1996).

Goéland :

aucun bruit ne montait du voilier : je n'entendais que les cris plaintifs des goélands, le clapotis de la marée montante et le grondement lointain de la circulation sur les deux ponts qui enjambaient le fleuve

(J. Poulin, 1989).

Laissons le dernier mot à Gabrielle Roy, qui, revenant d'Europe à bord d'un transatlantique, emprunta le Saint-Laurent pour rentrer chez elle.

À rebours :

Je referais connaissance avec le pays, mais à rebours cette fois, par le fleuve d'où m'avait fascinée la vue des villages au long de la côte

(G. Roy, 1984).