Ça se passe chez nous

Jean Toupin, professeur au Département de psychoéducation

Psychoéducation : consensus pour une meilleure intégration théorie-pratique

Dans la plupart des filières professionnelles, réussir l’intégration des connaissances théoriques à la pratique apparaît comme un défi fondamental. Comment amener les étudiantes et étudiants à réutiliser sur le terrain les concepts qu’ils ont pourtant bien appris en classe? Cette préoccupation est au cœur de la révision en profondeur des contenus et des méthodes pédagogiques du baccalauréat en psychoéducation de l’Université de Sherbrooke, qui accueille sa première cohorte cet automne.

Une organisation des contenus unique

La finalité du nouveau baccalauréat est de «former un spécialiste de l’intervention directe et participante auprès de personnes, principalement des enfants et des adolescents, qui présentent ou risquent de présenter des difficultés de développement ou d’adaptation sur le plan psychosocial». Dans une logique d’approche programme, chaque cours contribue à cette finalité. Des plans-cadres permettent de faire le lien entre la finalité du programme et les cours. Les formateurs développent leurs plans de cours spécifiques en toute autonomie, mais les plans-cadres rappellent l’arrimage des activités pédagogiques entre elles, les contenus qui doivent être maîtrisés, etc.

L’ensemble des contenus a été réorganisé en quatre grands domaines de formation : développement humain, évaluation clinique, intervention psychoéducative et approche scientifique. En première année, on s’initie aux fondements de chacun de ces domaines. Puis, dès l’an deux, on aborde une autre originalité de cette formation : la matière du domaine «développement humain» est organisée autour de périodes développementales relativement brèves. Ainsi, on n’étudie qu’un seul stade développemental par semestre (session 3 : prénatal à 3 ans; session 4 : 3 à 7 ans; session 5 : 7 à 12 ans; session 6 : 12 à 18 ans), mais on le couvre à «360 degrés» en 6 crédits, tant sur les plans neurophysiologique, cognitif et affectif que social, qu’il s’agisse de développements normaux ou pathologiques. Pour assurer l’intégration de ces notions au cours d’une session donnée, chacune des activités pédagogiques des trois autres domaines de formation oriente ses contenus vers le stade développemental concerné.

Cette structure unique des contenus représente tout un défi alors que la formation traditionnelle en psychoéducation tend à segmenter ces différentes perspectives. Cela suppose un important travail d’arrimage des compétences du personnel enseignant. C’est pourtant l’un des premiers points de consensus qui a rallié l’équipe professorale.

À la fin de la première année, une activité-synthèse de deux semaines permettra de vérifier si les étudiantes et étudiants ont intégré les attitudes (savoir-être), les compétences (savoir-faire) ainsi que les référents théoriques et conceptuels (savoirs) qui sont requis pour la poursuite de leur formation.

Se donner les moyens de bâtir un programme différent

En quelques années le corps professoral du Département de psychoéducation s’est renouvelé de moitié. La plupart des jeunes professeurs se retrouvaient souvent à enseigner à de grands groupes (90 étudiants) et voulaient aller au delà des formules magistrales. Alors que l’évaluation périodique des programmes de baccalauréat et de maîtrise s’est avérée essentiellement positive, on a néanmoins constaté que les étudiantes et étudiants devaient souvent faire seuls le transfert de leurs apprentissages vers les pratiques professionnelles. Selon le professeur Jean Toupin, précédent directeur du Département, c’est ce qui a lancé une recherche collective de stratégies pour «mettre les étudiants en démarche plus active d’intégration théorie-pratique».

S’ils étaient prêts à faire des choix difficiles en lien avec les contenus, les professeurs du Département de psychoéducation convenaient qu’ils ne disposaient pas de la même expertise quant au choix des méthodes pédagogiques à employer. C’est pourquoi ils se sont alliés à leurs collègues du Département de pédagogie.

En juin 2010, le professeur Denis Bédard, du Département de pédagogie, a offert une formation de deux jours à l’ensemble des membres du Département de psychoéducation, qui ont pu expérimenter les pédagogies actives. De là, un sous-groupe d’enseignants a choisi de poursuivre la formation pour en faire un cours de 45 heures au sein du microprogramme de 3e cycle en pédagogie universitaire. Par la suite, les membres du comité pédagogique ont pu bénéficier d’accompagnement pour la rédaction des plans de cours-cadre. Le professeur Bédard a animé une journée supplémentaire sur l’évaluation qui s’est tenue avant Noël 2011.

Tout comme ses collègues, le professeur Jean Toupin retient notamment de cette collaboration qu’il n’y a pas de recette magique dans le choix de méthodes pédagogiques. Différentes pédagogies servent différentes stratégies. Il n’est pas besoin qu’un programme adopte une seule méthode pédagogique pour l’ensemble de ses activités.

Vers une démarche d’apprentissage plus active

Les activités pédagogiques du nouveau bac permettent donc «des pas dans la bonne direction» en vue de faciliter un maillage de la théorie aux gestes professionnels. On vise à faire «apprendre par l’action» en multipliant le recours à des pédagogies dynamiques, qu’il s’agisse de la simulation, d’approche par problèmes, de mettre en place des laboratoires pour l’essai d’outils d’évaluation, de l’utilisation de vignettes cliniques, etc.

Par ailleurs, le nouveau bac offre un contact rapide et continu avec les milieux de pratique. Dès la première année, les étudiantes et étudiants s’initieront au contexte de l’intervention psychoéducative et développeront leurs habiletés d’observation, tout en maîtrisant les concepts de base de leur discipline. Peu à peu, les stagiaires devront évaluer des cas, planifier des interventions et les mettre en application. Chaque session, les étudiants s’exercent dans un contexte de pratique déterminé, correspondant au stade de développemental étudié.

Au fur et à mesure du cheminement, les types d’intervention et les milieux varieront et les problématiques se complexifieront, augmentant d’autant le niveau de difficulté à l’évaluation. D’un seul milieu d’intervention (l’école, par exemple), les étudiantes et étudiants seront peu à peu confrontés à des situations touchant divers milieux où il leur faudra transiger avec plusieurs parties prenantes (famille, médecins, travailleurs sociaux, etc.), selon les priorités de chacun.

Des vignettes vidéo qui favorisent la cohérence

Mettre sur pied un programme différent, ce peut être aussi développer du matériel pédagogique d’envergure comme cinq vignettes cliniques standardisées comportant notamment des capsules vidéos − une pour chaque stade de développement étudié − présentant des situations auxquelles les psychoéducateurs sont confrontés dans leur pratique.

Le professeur Luc Touchette, responsable du programme de baccalauréat en psychoéducation

Les enseignants disposeront ainsi d’objets d’apprentissage réalistes à partir desquels bâtir des exercices (par exemple, observation, réponse à des questionnaires, organisation de projets). Les étudiantes et étudiants seront ainsi appelés à invoquer des connaissances déclaratives et procédurales, etc. L’application de la théorie à des cas concrets ne se fera donc pas seulement en stage. L’objectif est de maximiser le potentiel de ces vignettes vidéo afin de les rendre significatives pour tous les domaines de formation.

Le professeur Luc Touchette, responsable du nouveau programme de baccalauréat en psychoéducation, estime d’ailleurs que le processus même de conception et de scénarisation collective de ces vignettes renforcera l’approche programme puisque l’ensemble des formateurs y sera convié. Pour les étudiants, la séquence de vignettes agira comme un fil conducteur qui permettra de relier les cours et les travaux entre eux au cours d’un même semestre.

Le projet de tout un département

Lorsqu’on lui demande ce qu’il recommande à des équipes qui s’engagent dans des réformes aussi audacieuses, Luc Touchette croit qu’il importe de se donner le temps de bien faire les choses en équipe. «Adopter une approche consensuelle pour déterminer les fondements du programme peut sembler onéreux, mais cela permet d’en faire un réel projet collectif, pour l’ensemble du département, dit-il. Ensuite, il devient possible de travailler en sous-groupes parce que l’équipe est disposée à se mobiliser. Tous mettent la main à la pâte, à commencer par les professeurs responsables de chaque domaine de formation.»

D’ailleurs, d’après son expérience, innover est impossible sans l’ajout de ressources complémentaires, qu’il s’agisse de soutien financier (fonds pour les projets d’innovation en formation comme le FIP) ou humain (libération de personnel, embauche d’une coordonnatrice à l’implantation, soutien du vice-décanat aux études, apport des collègues du microprogramme).

Avec l’arrivée de l’Ordre des psychoéducateurs et psychoéducatrices du Québec, la maîtrise est désormais exigée pour pratiquer la psychoéducation. Tout étudiant diplômé du nouveau baccalauréat sera admis à la maîtrise s’il répond aux critères d’admission. Alors que la révision des programmes de 2e cycle débute sous peu, le défi de l’équipe professorale sera l’implantation progressive de l’an un du bac, tout en développant l’an deux, notamment les vignettes vidéo et les nouveaux cours sur le développement de l’enfant. Le consensus initié dès le début du projet gardera toute son importance pour encore plusieurs années.