Le SSF veille

Faire la classe mais à l’envers : la flipped classroom

Jusqu’où l’intégration des technologies changera-t-elle l’enseignement? À en croire les partisans de cette tendance d’origine américaine, jusqu’à renverser l’ordre habituel de fonctionnement quant à ce qui est appris à l’intérieur et à l’extérieur de la classe…

Les sources que nous avons consultées définissent la flipped classroom comme une approche pédagogique consistant à inverser et à adapter les activités d’apprentissage traditionnellement proposées aux étudiantes et étudiants en utilisant en alternance la formation à distance et la formation en classe pour prendre avantage des forces de chacune.

Dans ce modèle, les contenus de cours sont livrés au moyen de ressources consultables en ligne – le plus souvent des capsules vidéo – et le temps de classe est exclusivement consacré à des projets d’équipe, à des échanges avec l’enseignant et entre pairs, à des exercices pratiques et autres activités de collaboration.

Le slogan des concepteurs : Class is for conversation, not dissemination. L’étudiant y est véritablement actif, puisqu’il doit participer et s’impliquer tant à l’étape de l’appropriation des contenus en ligne que dans celles de l’expérimentation et du partage en classe.

Inverser sa classe

En 2004, Jonathan Bergmann et Aaron Sams sont engagés par la Woodland Park High School au Colorado à titre d’enseignants de chimie. Très vite, ils deviennent amis et une collaboration s’installe entre les deux hommes, qui partagent la même philosophie de l’enseignement. Rapidement, Bergmann et Sams constatent un taux d’absentéisme élevé, ce qui les oblige à prévoir matériel et temps de rattrapage pour bon nombre d’élèves.

Lorsqu’en 2007, des solutions technologiques de production et de partage deviennent plus accessibles, Sams propose à Bergmann de filmer et de mettre en ligne toutes leurs démonstrations et exposés de cours de manière à les rendre disponibles aux élèves absents. À leur grand étonnement, tous les élèves (même ceux qui étaient présents en classe) vont consulter les capsules en ligne et disent les apprécier. Bergmann et Sams s’aperçoivent alors que les retours en classe sont plus dynamiques, que les élèves partagent davantage leurs impressions et leur compréhension du matériel visionné, que les travaux pratiques et les travaux d’équipe sont plus stimulants, que davantage de temps peut être accordé aux interventions individualisées, etc.

Forts de ces constatations, Bergmann et Sams transforment dès lors leur enseignement de bout en bout. La création de vodcasts (contraction des mots video et podcast; en français «balado vidéo», selon l’Office québécois de la langue française) devient leur pain quotidien, tandis que le temps de classe devient progressivement un moment vivifiant où élèves et enseignant partagent, débattent, expérimentent et consolident leurs connaissances. C’est donc en voulant résoudre un problème de logistique que Bergmann et Sams ont pu constater qu’une des incidences de ce renversement était une augmentation de la réussite pour la majorité de leurs élèves.

Appellation d’origine

Au début de leur expérimentation, Bergmann et Sams surnomment leur stratégie de formation pre-vodcasting puisque la consultation des vidéos devait précéder les séances de travail en classe. La pratique leur permet de prendre conscience que les ressources en ligne ne servent pas qu’en amont des rencontres en classe mais à tout moment dans la formation : lors des examens pour la révision, pour approfondir une notion mal comprise, dès qu’un élève rencontre une difficulté, etc. C’est alors que l’approche pre-vodcasting devient pour eux de la formation «inversée» (reverse instruction).

Mais c’est à l’automne 2010 que l’appellation flipped classroom est vraiment née. Sams en attribue la paternité à l’auteur britannique Daniel Pink, qui utilise pour la première fois la formule Fisch flip dans un article du Telegraph en parlant de la manière d’enseigner de Karl Fisch, formateur en mathématiques et blogueur : «Lectures at night, “homework” during the day. Call it the Fisch Flip». Fisch avoue cependant réutiliser l’approche apprise de Bergmann et Sams. Comme cette formulation illustre magnifiquement le modèle, c’est elle qui s’est imposée.

Puis, le 2 mars 2011, Salman Khan, fondateur de la Khan Academy (et protégé de Bill Gates), donne une conférence TED où il propose l’utilisation de ses vidéos éducatives pour «inverser les classes». Il rapporte le commentaire d’un enseignant : "We use your videos to flip the classroom. You've given the lectures, so now  [...] what I do is I assign the lectures for homework. And what used to be homework, I now have the students doing in the classroom."[notre emphase]

Cette conférence a été vue plus d’un million de fois sur YouTube et plus de 800 000 fois sur le site de TED, contribuant à diffuser l’expression. Cela semble d’ailleurs avoir suscité une certaine confusion : comme les vidéos de Khan sont également utilisées dans les salles de classe, des commentateurs se sont mis à parler du flip pour évoquer la simple intégration de capsules vidéo à l’enseignement, indépendamment de l’environnement de consultation.

La formation hybride fait des petits

Ces dernières années, des ressources se multiplient (voir le site de la communauté de pratique des adeptes de l’approche), une documentation se développe (infographie illustrant l’évolution du modèle), les concepteurs et les praticiens de l’approche sont sollicités pour donner conférences et ateliers. Bergmann et Sams publieront prochainement aux presses de l’International Society for Technology in Education leur premier volume sur l’approche, qui par ailleurs fait maintenant l’objet de recherches.

Les expériences de flipped classroom peuvent sembler innovantes et relativement récentes en regard des différents écrits sur le sujet (dont la majorité a été rédigée en 2010 et 2011). Toutefois, il faut bien voir que ce modèle s’inscrit directement dans le courant de la formation hybride qui juxtapose activités à distance et activités en classe [NDLR : Perspectives SSF en faisait état dans son dossier sur la formation à distance de septembre 2011].

Pour Fisch, la flipped classroom présente tous les avantages de la formation hybride, tant par la nécessaire implication des élèves que par la prise en compte des forces des formations présentielle et à distance afin de déterminer l’ordre et le type d’activités à offrir. Elle lui apparaît une voie d’avenir en enseignement supérieur.

Au niveau universitaire

Le Mathematics and Science Teaching Institute de la University of Northern Colorado a contribué à diffuser cette approche, notamment au moyen du site web Vodcasting and the Flipped Classroom. Robert Tallberg, professeur de mathématiques à la Grand Valley State University, enseigne régulièrement avec ce qu’il appelle l’inverted classroom. Il blogue à propos des réactions de ses étudiants, se pose d’excellentes questions sur le sujet et offre des ateliers à ses pairs. Steve Craig, professeur de chimie à l’Université Duke, suggère à ses étudiantes et étudiants de visionner vidéos de divers horizons : «… [T]heir study time is used to gather information, and class time is dedicated to checking their understanding, solving problems and learning from each other, guided by the teacher.»

Par ailleurs, Lodge McCammon, un chercheur au Friday Institute for Technological Innovation de la North Carolina State University, affirme avoir développé l’approche FIZZ qui permet de dynamiser l’enseignement en l’inversant de manière à rendre les élèves du secondaire plus actifs. Ceux-ci seraient même encouragés à créer leurs propres contenus. Robert J. Beichner, professeur de physique à la même université et récipiendaire du prestigieux prix McGraw, donnait récemment une conférence à l’Université du Queensland où il encourageait les enseignants universitaires à «inverser» leurs classes. Beichner a notamment conçu la configuration de classe SCALE-UP favorisant l’apprentissage actif.

À l’Université de Sherbrooke, divers programmes favorisent l’acquisition de connaissances à l’extérieur des cours, de manière à réserver le temps de classe à de la résolution de problèmes ou à de l’approfondissement. On peut penser à l’approche par problèmes au doctorat en médecine ou à la maîtrise en gestion de l’éducation et de la formation, développée selon une approche parcours.

Réactions critiques

Nonobstant l’enthousiasme des enseignants convertis à la flipped classroom, certains observateurs ont pris du recul afin d’examiner les impacts possibles de cette réorganisation des activités pédagogiques. Inspirée par un livre blanc de la compagnie Cisco, la chargée de cours et blogueuse Jackie Gerstein voit notamment les avantages suivants à l’utilisation de la vidéo en enseignement :

  • autonomie, contrôle accrus et possibilité de progression individualisée aux étudiants (qui consultent les vidéos en ligne quand ils le veulent, où ils le veulent et autant de fois qu’ils le désirent);
  • accès à de nombreux contenus provenant de différentes sources et pouvant être d’excellente qualité;
  • dialogue et échanges facilités entre les étudiants, les enseignants et des experts externes.

Toutefois, elle s’inquiète du fait que plusieurs enseignants habitués à la transmission de contenus en classe ne sachent pas toujours quoi faire du temps libéré par l’«inversion» : «…educators may not know what to do with this now void in-class time.»

De même, la tuteure et blogueuse Maryna Badenhorst émet certaines réserves. En voici quelques-unes :

  • Une mauvaise présentation de contenus demeure mauvaise même en vidéo, même en ligne. Qui plus est, elle est désormais accessible à tous les internautes…
  • Les concepts fondamentaux de certaines disciplines ne s’enseignent peut-être pas tous par capsules vidéo. Badenhorst fait remarquer que les expériences d’«inversion» ont surtout fonctionné en mathématiques et en sciences.
  • Il y a un risque d’ «iniquité numérique» envers les étudiants qui n’auront pas tous une connexion haute vitesse, essentielle à la consultation efficace de vidéos.
  • Il faut absolument éviter que de telles capsules vidéo et leur niveau de fréquentation deviennent des indicateurs de performance quant à la qualité des enseignements. Maryna Badenhorst prédit un boycott de cette approche advenant cette éventualité.

La démocratisation des outils informatiques, l’apparition du web 2.0, l’accessibilité des contenus et la multiplication des appareils mobiles, de même que l’arrivée de nouvelles générations d’étudiants, ne sont pas étrangères au succès de la flipped classroom. Au-delà du modèle et des technologies, une des grandes forces de cette approche réside dans le fait qu’elle place réellement les outils technologiques au service de la pédagogie et qu’elle reconnaît le rôle crucial du professeur dans l’apprentissage des étudiants.

Bergmann et Sams le rappellent avec conviction : aucun modèle pédagogique, aucune technologie ne sauraient remplacer un professeur compétent, qui accepte de se remettre en question et de troquer son rôle de «maître» pour celui de guide et de facilitateur. Selon eux, ce n’est qu’à cette condition que l’approche flipped classroom peut fonctionner.

Sources

«Flipping the classroom», The Economist (édition américaine), 17 septembre 2011.

Vodcasting and the flipped classroom, University of Northern Colorado.

Badenhorst, Maryna, «To Flip or Not to Flip», Teaching and Learning in the Digital Age, 1er avril 2010.

Bergmann, Jonathan et Aaron Sams, «How the flipped classroom is radically transforming learning», The Daily Riff, 28 octobre 2011 (d’abord paru le 12 janvier 2011).

Bergmann, Jonathan, J. Overmyer et B. Willie, «The Flipped Class: Myths vs. Reality», The Daily Riff, 22 juillet 2011.

Bergmann, Jonathan et Aaron Sams, «The Flipped Class: A New Paradigm in Education», YouTube, vidéo de 3 min 29 présentant des moments choisis de la conférence présentée au colloque de l'International Society for Technology in Education, 28 juin 2011, Philadelphie.

Cameron, Fiona, «Technology turns teaching around», UQ News, 28 octobre 2011.

Cisco, Video: How Interactivity and Rich Media Change Teaching and Learning, 2011 (livre blanc).

Clark, Donald, «Flip the classroom – Every teacher should do this», Donald Clark Plan B, 17 mars 2011.

Fisch, Karl, «We see this as the Future of Higher Education», Fisch Algebra 2010-11, 8 novembre 2010.

Fraysse, Sébastien, «Le blended learning : pas à pas», épisodes 1 à 4, e-Learning Strategy, février 2011.

Gerstein, Jackie, «The Flipped Classroom Model: A Full Picture», User Generated Education (blogue), 13 juin 2011.

Khan, Salman, «Let’s Use Video to Reinvent Education», TED Talks, 2 mars 2011 [video : 20 min 27].

O’Donnell, Steve, «Honors Chemistry Without the Textbook», DukeToday, 18 octobre 2011.

Pancasky-Broc, Michele, «Archive: How and Why to Flip Your Classroom with VoiceThread», MPB Refection, 24 octobre 2011.

Pink, Daniel, «Think Tank: Flip-thinking – The new buzz word sweeping the US», The Telegraph, 12 septembre 2010.

Sams, Aaron, «The Flipped Class: Shedding light on the confusion, critique, and hype», The Daily Riff, 26 octobre 2011.

Spencer, Dan, «Khan and Beyond: The Many Faces of the Flipped Classroom», TechSmith Education Community Blog, 9 septembre 2011.

Talbert, Robert, «Five questions I haven’t been able to answer yet about the inverted classroom», Casting Out Nines, 29 mars 2011.

Talbert, Robert, «Thoughts on the culture of an inverted classroom», Casting Out Nines, 25 mai 2011.

Talbert, Robert, «Flipping the college classroom», Casting out nines, 20 septembre 2011.

Ryals, James, «Leaving lectures behind», NC State University Features, 22 septembre 2011.