Ça se passe chez nous

André Cayer

Comment les formateurs en arts enseignent-ils à devenir créatifs?

par Jean-Sébastien Dubé

Dans certaines disciplines, il est encore assez récent que l’on s’interroge sur l’enseignement de la créativité. Toutefois, l’enseignement des arts à l’Université de Sherbrooke ne date pas d’hier. L’École de musique fête ses 25 ans en 2017, des ateliers d’écriture sont offerts au Département des lettres et communications depuis les années 1970, tandis que le certificat en arts visuels s’y donne depuis une quarantaine d’années. Qu’est-ce que les formateurs de ces programmes peuvent nous apprendre de la création, eux qui entraînent depuis longtemps des étudiants à solliciter leurs imaginaires pour en cueillir les fruits?

Musique : bien connaître les outils

D’entrée de jeu, le professeur André Cayer, directeur de l’École de musique, présente sa vision des choses : « Il m’apparaît difficile d’enseigner la créativité. Par contre, on peut favoriser son développement chez les étudiants. Peu importe la discipline, la créativité se manifeste sous deux conditions : 1. bien connaître le terrain de jeu (techniques, langage, outils, etc.) et 2. se mettre en danger régulièrement, afin de dépasser les appréhensions et s’habituer à réagir avec de nouvelles solutions. »

« La créativité fait partie de toutes les disciplines, sans exception » − André Cayer

Jacinthe Harbec est la professeure responsable du cheminement en composition et musique à l’image, un jeune programme qui en est à sa troisième année. « Pour moi, la créativité est un moyen par lequel l’étudiant va se servir de son imagination et des outils qu’on lui a enseignés afin de résoudre un problème, de répondre à une commande. Ça se vit dans le concret. C’est lorsque des contraintes de temps et d’environnement se présentent qu’on devient innovateur. Comment trouver son originalité là-dedans? »

Jacinthe Harbec

André Cayer explique : « Nous désirons former un compositeur capable de créer dans la plupart des genres musicaux, sur toutes les plateformes (concert, film, jeu vidéo, danse, etc.). L’un des éléments clés est une réelle volonté de former un créateur de musique qui puisse répondre aux besoins du marché de l’emploi dans ce domaine. »

« Pour lancer les étudiants dans des projets professionnels, il fallait qu’ils aient d’abord acquis les bases techniques et stylistiques nécessaires, poursuit-il. Nous avons donc fait le pari d’une première année plus intensive où les cours sont organisés selon une approche programme. Il a fallu mettre tous nos plans de cours en commun. L’année 1 se conclut par un examen d’intégration de trois jours en contexte professionnel, où toutes les aptitudes requises à la gestion créative de gros projets sont réunies. »

Jacinthe Harbec renchérit : « Jusqu’à présent, les étudiants en ressortent gagnants. Il sont mieux outillés et plus polyvalents. Dès l’année 2 du baccalauréat, on peut donc les lancer dans des projets d’envergure qui demandent encore plus de créativité, comme la composition de la musique d’un court métrage. »

Nathalie Watteyne

Création littéraire : apprendre des autres créateurs

Nathalie Watteyne est poète, professeure et responsable du microprogramme de 1er cycle en création littéraire, ainsi que du cheminement en littérature et culture à la maîtrise et au doctorat en études françaises. Certaines années, les étudiantes et étudiants en création littéraire comptent pour la moitié des inscriptions aux cycles supérieurs en études littéraires. S’ils doivent déjà avoir une pratique d’écriture pour accéder à la maîtrise ou au doctorat, on a affaire à des profils plus variés au microprogramme.

Le professeur André Marquis enseigne en communication et encadre des mémoires et des thèses en création littéraire. Il fait ressortir les différences et ressemblances entre la rédaction créative et la création littéraire : « La finalité est différente. Dans un cas, on doit avoir des idées pour répondre au mandat d’un client. Il y a un souci d’efficacité. Dans l’autre, on désire exprimer sa vision singulière du monde, dans un cadre esthétique précis. On refuse que sa liberté d’auteur soit brimée. Les deux s’appuient sur des méthodes pour se mettre en marche (routines pour l’artiste, techniques pour le rédacteur) et les deux doivent avoir une large culture générale et apprendre à connaître leur processus créatif pour éviter le syndrome de la page blanche et les blocages en cours d’écriture. »

« Le créateur doit se tenir loin des clichés. C’est le singulier qui touche le plus grand nombre » − Nathalie Watteyne

André Marquis

Pour la professeure Watteyne, « écrire » avec une intention artistique, c’est plus que simplement s’exprimer, c’est aussi bien « donner à voir » au lecteur. C’est pourquoi il lui semble important que les étudiantes et étudiants s’inspirent des expériences d’auteurs qu’ils admirent. « Oui, il faut parfois pasticher l’œuvre d’autrui, mais c’est pour être au service de sa propre démarche plutôt que de simplement chercher à suivre un auteur qu’on apprécie », explique-t-elle. Au Centre Anne-Hébert, les étudiants sont à même de consulter des manuscrits d’écrivains dans les fonds d’archives, d’assister à des rencontres littéraires, de lire des œuvres de manière critique pour comprendre tout le travail qu’ont réalisé les écrivains avant de parvenir à une version publiée.

Les ateliers d’écriture permettent aux étudiantes et étudiants de soumettre leurs premiers jets aux regards de leurs pairs et d’un enseignant. Cette participation à un groupe de lecteurs compétents les amène à sortir de l’isolement, à se sentir partie prenante d’une communauté culturelle universitaire. La professeure Watteyne souligne l’importance de revues comme Jet d’encre ou Cavale où les jeunes auteurs expérimentent parfois une première diffusion.

Évaluer le travail créatif d’aspirants auteurs représente un réel défi, estime Nathalie Watteyne. « Les enseignants en création littéraire sont eux-mêmes des auteurs avec leurs propres valeurs, dit-elle. Ils doivent être justes et précis dans leurs commentaires, sans préjugé. Il faut faire avancer l’étudiant dans le respect, en évitant de le froisser ou de le blesser dans son amour-propre, mais en donnant un avis lucide sur ce qu’il a écrit. L’étudiant se souvient de ses réussites et ne reviendra pas en arrière. » André Marquis abonde dans le même sens. « Je ne veux pas qu’ils écrivent comme moi. Mon rôle est d’avoir un peu le point de vue d’un éditeur. Les étudiants cherchent un regard externe, alors j’agis souvent à titre de premier lecteur. Je pose des questions. On échange des idées. On précise des intentions. Je les accompagne face à leurs inquiétudes et les encourage lorsqu’il leur faut reprendre certains passages… »

Josianne Bolduc

Arts visuels : travailler avec l’accident

Selon Josianne Bolduc, coordonnatrice académique pour le certificat en arts visuels, il faut faire vivre aux étudiants des expériences concrètes, des projets artistiques menés de A à Z. Elle donne l’exemple de la collaboration avec la Galerie d’art de l’UdeS qui permet aux finissants de transiger avec une vraie commissaire d’exposition, de vivre une véritable expérience avec de l’éclairage de qualité, de rencontrer des visiteurs, etc. Dans le même ordre d’idées, réaliser une œuvre in situ aux Jardins de la Saint-François ou réaliser une fresque sur la chaussée pour un organisme paramunicipal sont autant de situations proches de la pratique.

Dans de tels contextes, il faut apprendre à composer avec l’échec… ou avec ce qui n’est pas obligé d’en devenir un. C’est ce que Josianne Bolduc appelle « travailler avec l’accident » : « On doit montrer aux étudiants qu’on ne contrôle pas tout. Il faut parfois savoir partir de nos erreurs, dit-elle. Pendant la création d’une œuvre, il y a ce qu’on appelle des "moments-charnières" où l’étudiant doit prendre du recul, observer et décider s’il va plus loin et comment il y va… »

« Le créatif cherchera de nouvelles façons de résoudre des problèmes, l’artiste déplace son regard afin de voir autrement et de nous amener à voir autrement » − Josianne Bolduc

Pour Nicole Benoît, chargée de cours à forfait et responsable du diplôme de 2e cycle en pratiques artistiques actuelles, en art « il faut être prêt à enseigner différemment, savoir prendre la posture de l’étudiant ». Tous les étudiants du diplôme sont d’ailleurs jumelés à des mentors, des artistes ayant une pratique reconnue mais également capables d’une réflexion universitaire. Nicole Benoît souligne l’apport essentiel de ces « guides bienveillants » dans la démarche de l’artiste en cheminement.

Nicole Benoît

Selon le besoin, le mentor pourra aiguillonner l’étudiant, lui donnant le coup de pied nécessaire au déclenchement du travail. Parfois, il donne plutôt son approbation, suggère de nouvelles avenues d’exploration… « Le mentor peut également servir de conseiller technique dans une relation de maître à apprenti, comme dans la tradition du compagnonnage qui remonte au Moyen-Âge », dit la chargée de cours. Enfin, le mentor donne accès à son réseau, aux galeries, aux regroupements d’artistes : « Il permet au mentoré d'accéder beaucoup plus rapidement à des milieux où il est inconnu et qui vont le juger en tant que pair », dit Nicole Benoît.

Quand l’art rencontre le numérique

La mutation des mots, des images et des sons en autant de 0 et de 1 a bouleversé de nombreux domaines. En enseignement de l’art toutefois, les gains doivent être mitigés avec les nouveaux défis que ces changements amènent.

Jacinthe Harbec rappelle qu’il faudra toujours « former quelqu’un qui puisse se passer du numérique ». André Cayer va dans le même sens : « La cible est la même qu’avant. Quelle est l’émotion que l’on veut faire passer par la musique? » Les deux professeurs conviennent néanmoins que le numérique offre aux étudiantes et étudiants de vastes banques de sons et des studios extrêmement performants pour une fraction du prix d’autrefois. « Au fond, la palette s’est élargie. Le mixage devient un élément de création. On peut être créatif à toutes les étapes de la production et vérifier instantanément si c’est satisfaisant », admet André Cayer.

« Il faudra toujours former quelqu’un qui puisse se passer du numérique » − Jacinthe Harbec

« Ça permet de retravailler un texte jusqu’à la dernière minute avant de l’imprimer, dit André Marquis. En quelques clics, l’étudiant peut déplacer un paragraphe complet, calculer combien de mots il a écrits, changer le nom d’un personnage partout dans le texte. J’ai des étudiants qui commencent à travailler à deux sur le même texte à l’aide de Google Drive. Je vais devoir en tenir compte. »

Nathalie Watteyne reste prudente. « Google comme source d’inspiration pour écrire, sans doute... Mais le créateur doit se tenir loin des clichés. C’est le singulier qui touche le plus grand nombre. » « Ça amène aussi de nouveaux types d’erreurs », convient le professeur Marquis. Par exemple, à force d’utiliser les dictionnaires des synonymes en ligne sans discrimination, les étudiants en arrivent à construire des phrases qui n’ont aucun sens pour éviter de répéter les mêmes verbes… »

Pour Josianne Bolduc, l’accès que les étudiantes et étudiants ont désormais aux images est incomparable. Le programme de certificat en arts compte justement des cours d’infographie, d’animation numérique et de vidéo d’art. Josianne Bolduc établit toutefois une distinction entre utilisation de photos et travail photographique artistique. Chaque semestre, elle doit réexpliquer aux étudiants pourquoi elle refuse de faire des suivis de leurs projets à partir de photos : « Je veux être en présence de l’oeuvre. En ressentir la grandeur, le volume, la texture… Le numérique nous amène aussi à réfléchir sur la préciosité des œuvres d’art dans ce qu’elles ont d’unique à l’opposé de créations virtuelles reproductibles à l’infini… »

« Je tente d’amener chez les étudiants ce que j’appelle le "doute créatif" » − André Marquis

Au-delà du talent, le travail et la réflexion

Tous les enseignants interviewés considèrent qu’il faut du temps, toujours davantage de temps pour bien accompagner la création des étudiantes et étudiants et leur permettre de l’aborder à un niveau véritablement universitaire.

André Cayer explique ce qu’exige la professionnalisation dans le cheminement en composition et musique à l’image. « Nous avons dû intégrer des portions en intensive, ce qui nécessite une préparation particulière de la part des enseignants, dit-il. Afin de favoriser le lien avec le milieu professionnel, nous avons également fait le choix de travailler avec des chargés de cours qui sont actifs et reconnus dans leur milieu (travail pour Hollywood, pour Ubisoft, pour la télévision, pour l’industrie du disque, etc.). Comme ceux-ci sont déjà très occupés, il faut accepter le fait qu’un suivi et un accompagnement pédagogique seront fait par les professeurs et le responsable de programme. Mais le résultat en vaut la chandelle. »

De même en création littéraire. « Écrire est un savoir-faire qui s’apprend dans le temps, par essais et erreurs, dit Nathalie Watteyne. C’est un labeur. Il faut du temps. Ce sont de longues étapes. » Selon André Marquis, « il faut développer le regard critique. Je tente d’amener chez les étudiants ce que j’appelle le "doute créatif". Ils doivent devenir critiques par rapport aux premières idées qu’ils trouvent : Est-ce qu’on ne pourrait pas faire mieux? Est-ce qu’on pourrait faire différemment? »

« Moins il y a de structure, mieux ça fonctionne » − Nicole Benoît

Selon Josianne Bolduc, « si on valorise une certaine réflexion théorique qui permet aux étudiants d’analyser leur travail, de réfléchir à l’interdisciplinarité, à l’art aujourd’hui et à ses enjeux, il faut leur laisser le temps de le faire. » Pour Nicole Benoît, enseigner l’art exige de sortir des créneaux horaires fixes : « Moins il y a de structure, mieux ça fonctionne… Ça permet à l’artiste émergent de ne rien faire longtemps pour faire beaucoup rapidement lorsque son processus est mûr. » Le programme de diplôme en pratiques artistiques actuelles est d’ailleurs décloisonné sur trois trimestres.

Cartes de visite et visions du monde

« La créativité fait partie de toutes les disciplines, sans exception, estime André Cayer. Il m’apparaît donc incontournable d’en parler et de la favoriser. C’est notamment grâce à cela que notre université s’est fait connaître. D’autre part, il m’apparaît essentiel de valoriser toutes les formes d’art sur nos campus. C’est le premier signe qu’une institution est en santé, sans compter que l’art constitue traditionnellement une carte de visite importante. »

Selon Josianne Bolduc, il y a toutefois une différence fondamentale entre la créativité et l’art : « Le créatif cherchera de nouvelles façons de résoudre des problèmes, l’artiste déplace son regard afin de voir autrement et de nous amener à voir autrement. » Pour André Marquis, ce rapport en est plutôt un de symbiose. « L’artiste a réfléchi et nous offre une vision du monde cohérente, dit-il. S’exposer à l’art permet d’emmagasiner une multitude d’expériences qui aideront les créatifs à trouver des solutions. »

Les formateurs en art, qu’ils soient eux-mêmes musiciens, écrivains ou plasticiens, doivent quotidiennement faire preuve de créativité dans leur enseignement. Leurs étudiants deviendront peut-être les artistes dont les visions nourriront les créatifs de demain.