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Photo : Michel Caron, UdeS

Points de vue d’étudiants sur l’évaluation de l’enseignement

par Jean-Sébastien Dubé et Véronique Bisaillon

Évaluation de la qualité, taux de participation semblable aux élections, dispositif administratif et syndical, disparité des pratiques, occasion d’amélioration, utilité restreinte, pédagogie, qualité des profs… Voilà ce qui vient d’abord à l’esprit d’étudiants lorsqu’il est question d’évaluation de l’enseignement.

Puisque les étudiantes et étudiants sont au centre des pratiques actuelles d’évaluation des cours, le Service de soutien à la formation en a réuni huit lors d’un groupe de discussion (focus group) pour qu’ils parlent de leurs perceptions en la matière. Il s’agit d’étudiants engagés provenant de six facultés. Certains sont à la maîtrise ou en fin de baccalauréat, quelques-uns en sont à leur second programme à l’UdeS.

S’il est impossible de généraliser les opinions recueillies lors de ce groupe de discussion à l’ensemble de la population étudiante, l’exercice reste intéressant d’un point de vue exploratoire (Goldenkoff, 2004). Cette rencontre a notamment permis de connaître certaines préoccupations étudiantes quant à l’évaluation de l’enseignement.

S’entendre sur ce qui fait un bon prof

Alors qu’une démarche d’évaluation de l’enseignement requiert avant tout de s’entendre sur des critères de qualité communs, force est d’admettre que ceux-ci varient beaucoup chez les étudiants interrogés. Si certains souhaitent des cours exigeants où ils sont fortement sollicités par diverses méthodes actives et travaux en équipe, d’autres préfèrent des enseignants dynamiques qui leur permettent surtout de ne faire rien d’autre que d’écouter attentivement. D’ailleurs les participants au groupe de discussion reconnaissent d’emblée cette disparité entre les attentes de différents étudiants.

La perception de ce qu’est un « bon enseignant » fait quand même l’objet d’un certain consensus dans le groupe : l’enseignant idéal aime sa matière, aime enseigner et a trouvé une façon d’enseigner qui lui convient. L’image du professeur ou du chargé de cours savant qui partage sa somme de connaissances est encore très prégnante. À l’opposé, certains relatent des situations où des chargés de cours sont parachutés dans des contenus qu’ils connaissent peu, ainsi que d’autres où des professeurs reconnus pour leurs recherches semblent contraints d’enseigner et s’exécutent de mauvaise grâce.

On apprécie les enseignants qui prennent le temps de s’assurer de la compréhension des étudiants

Par exemple, une étudiante s’insurge contre l’utilisation généralisée du PowerPoint qui ne permet pas l’apprentissage en profondeur, alors que d’autres requièrent ce support visuel. Néanmoins, tous conviennent qu’il y a peu d’intérêt à venir s’asseoir en classe pour lire des diapositives qu’ils auraient pu consulter par eux-mêmes. Par ailleurs, on apprécie les enseignants dont l’expérience terrain assure un équilibre entre théorie et pratique; on apprécie aussi ceux qui pratiquent ce qu’ils enseignent (cohérence) et ceux qui prennent le temps de s’assurer de la compréhension des étudiants.

Parce qu’ils croient qu’il est possible d’améliorer la qualité de l’enseignement, ces étudiants envisagent diverses mesures de développement professionnel pour le personnel enseignant :

  • des entrevues d’embauche comprenant une séance fictive de classe et diverses mises en situation relatives à l’enseignement;
  • des entrevues comprenant une séance fictive de classe et diverses mises en situation relatives à l’enseignement à divers moments dans la carrière professorale pour voir si l’enseignant a su se mettre à jour;
  • l’observation incognito par un inspecteur qui pourrait faire rapport sur la qualité observée;
  • une plateforme web qui agirait à titre de guichet en ligne où l’on pourrait signaler de manière anonyme certaines problématiques, sans accusation. Des formulaires bien balisés et un filtrage des réponses éviteraient que cela ne devienne un espace de défoulement. Les autorités concernées (vice-doyens, directions départementales, directions de programme) seraient les seules à obtenir cette rétroaction.

Partager la responsabilité de la qualité

Les participants à la discussion semblent voir la qualité de l’enseignement et de l’apprentissage comme une responsabilité partagée entre professeurs, chargés de cours et étudiants, mais ils ont parfois l’impression que les facultés et départements se relancent cette responsabilité. S’ils croient peu à l’utilité des évaluations sous forme de questionnaires impersonnels, ils sont prêts à aller s’asseoir avec des professeurs pour tenter d’améliorer la qualité de la formation qu’ils reçoivent. Ainsi, ils voudraient de la rétroaction à leur... rétroaction. Or, l’évaluation de l’enseignement institutionnelle actuelle permet difficilement d’entretenir un tel dialogue. C’est d’ailleurs une attitude qui frappe l’observateur : tous les étudiants du groupe veulent être parties prenantes des solutions aux difficultés qu’ils rencontrent.

La mi-session, c’est la croisée des chemins pour nous. Ça devrait l’être aussi pour les enseignants…

Pourtant, la formule du comité de programme mixte (étudiants et professeurs) ne leur convient pas nécessairement. Un étudiant ayant déjà participé à de telles rencontres estime que la réunion de plusieurs enseignants devient intimidante pour les étudiants. Il perçoit que les professeurs y étaient constamment sur la défensive. Pour lui, de tels comités de programmes peuvent améliorer les contenus de cours, mais beaucoup plus difficilement la façon dont l’enseignement est dispensé.

Pour améliorer la formation, les participants aimeraient que d’autres modalités d’évaluation de l’enseignement soient mises de l’avant…

  • une discussion franche et ouverte sur ce qui fonctionne et sur ce qui fonctionne moins bien en classe après la 3e ou 4semaine de cours (premier tiers);
  • une évaluation formative en milieu de semestre, pour permettre aux enseignants de rectifier le tir en seconde partie du cours. Selon un étudiant : « La mi-session, c’est la croisée des chemins pour nous. Ça devrait l’être aussi pour les enseignants… »;
  • un questionnaire en fin de parcours académique ou après les stages. Avec le recul, la perception plus globale d’un programme permet de voir ce qui a été plus ou moins utile dans les apprentissages effectués. Certains admettent même que « [c]e n’est que sur le marché du travail que l’on saura ce qui est vraiment utile ».

Un étudiant admire les professeurs qui préparent un questionnaire-maison et l’envoient en parallèle de l’évaluation officielle des cours, dans un courriel personnalisé. Un autre se rappelle avec satisfaction d’enseignants qui ont demandé de la rétroaction en vérifiant de manière informelle tout au long du semestre si « ça fonctionne ». Pour les étudiants interrogés, cela démontre clairement une volonté de s’améliorer. D’après une étudiante, « [l]es bons profs s’ajustent au fur et à mesure ».

Ne pas se sentir écouté

Une autre constante exprimée à plusieurs reprises lors de la rencontre : les étudiants interrogés ne connaissent pas suffisamment la structure organisationnelle de l’Université et ne semblent pas toujours savoir quel est le rôle spécifique de chaque intervenant en lien avec l’évaluation de l’enseignement, ni qui interpeler lorsqu’ils vivent une situation difficile avec un enseignant.

Les bons profs s’ajustent au fur et à mesure

Plusieurs évoquent des situations d’enseignement déficientes ou problématiques dont on présume qu'elles sont connues de plusieurs personnes au sein d’une unité et maintes fois décriées mais qui perdurent dans le temps. Des étudiants du groupe affirment avoir fait des représentations auprès d’autorités départementales ou facultaires au début de leurs parcours pour s’apercevoir en tant que finissants que les nouvelles cohortes devaient composer avec les mêmes problèmes. Une étudiante estime qu’il faut du courage pour dénoncer des pratiques d’enseignement équivoques. Lorsque aucune action ne s’ensuit, il en résulte un certain sentiment de désillusion associé au fait de ne pas se sentir écouté et de n’avoir que peu de pouvoir pour améliorer les choses. De telles situations irrésolues engendrent des tensions dans les relations entre étudiants et enseignants. Elles alimentent la perception que l’évaluation de l’enseignement est inutile.

Les étudiants interrogés reconnaissent que les informations qui circulent dans les corridors physiques ou virtuels (groupes Facebook, site RateMyProfessor, etc.) à propos de la qualité de prestation d’un enseignant ou de l’autre peuvent être inexactes ou même nocives. Cependant, ils disent en comprendre la raison puisque le sentiment d’impuissance mentionné précédemment crée de nombreuses frustrations.

Conclusion : des alliés indispensables?

Selon les participants au groupe de discussion, les facultés et les départements ont un rôle à jouer en collaboration avec les associations étudiantes pour valoriser l’enseignement et ainsi démontrer l’utilité de l’évaluation des enseignements. On mentionne que certaines associations étudiantes ont commencé à recueillir des commentaires des apprenants et à remettre des prix aux enseignants les mieux cités. Les étudiantes et étudiants ont besoin de voir les effets concrets de leurs commentaires, de sentir que leur contribution à l’évaluation de l’enseignement donne des résultats et permet effectivement de faire bouger les choses. Une chose semble assez claire : les solutions pour améliorer les cours et les programmes auraient tout avantage à être collaboratives. Directions, professeurs et chargés de cours gagnent toujours à travailler de concert. De même, des étudiants avec ce niveau de préoccupation peuvent devenir de précieux alliés pour qui souhaite bonifier la qualité de la formation.

Référence

Goldenkoff, Robert, « Using Focus Groups », dans Whooley, J. S., H. P. Hatry et K. E. Newcomer (éd.), Handbook of Practical Program Evaluation – Second Edition, Jossey-Bass, 2004, p. 340-362.

Perspectives SSF, mai 2016