Ça se passe chez nous

Jean Goulet, vice-doyen à l'enseignement, Faculté des sciences

L’observation de l’enseignement par les pairs à la Faculté des sciences

par Jean-Sébastien Dubé

Dans les années 1990, le professeur Jean Goulet éprouvait de la difficulté avec l’intégration de certains étudiants internationaux dans sa classe. Il avait alors demandé au professeur Jacques Proulx (désormais retraité) de venir s’asseoir en classe pendant l’un de ses cours. L’œil externe de son collègue sur la situation l’a aidé à mieux comprendre ce qui se passait. Le professeur Goulet s’est alors intéressé au mouvement de la Peer Observation of Teaching (POT) qui se développait en Angleterre.

Retour en 2013 : Jean Goulet, maintenant vice-doyen à l’enseignement de la Faculté des sciences, a repris les formulaires utilisés dans certaines universités britanniques, mais les a considérablement simplifiés. Il les a validés auprès de quelques collègues, et a envoyé un courriel à tous les professeurs de sa faculté.

Il les a invités à former des tandems d'enseignants. Les personnes intéressées s’inscrivent parfois en paires déjà formées, parfois en souhaitant la contribution d’un ou d’une collègue d’un autre département ou d’une autre faculté. Ainsi, l’un des tandems était composé d’un chargé de cours en mathématiques qui enseignait au bac en enseignement au secondaire et d’un professeur en didactique des mathématiques.

Chacun des enseignants de ces tandems doit aller passer une période dans la classe de l'autre pour ensuite lui faire quelques commentaires sur différents aspects de son enseignement. Les formulaires offrent des suggestions d’éléments à observer (entrée en matière de la séance, organisation générale, contenu, présentation, participation des étudiantes et étudiants, utilisation de ressources), mais peuvent être adaptés par les participants. Afin de guider l’observateur, la personne observée peut indiquer des points particuliers pour lesquels elle souhaite des commentaires. Ce rapport d’observation devient une occasion de discussion entre les membres du tandem.

Ouvrir les portes de la classe

L’observation par les pairs n’a pas pour but d’évaluer les professeurs et chargés de cours mais plutôt de «susciter une réflexion sur son enseignement en collaboration avec un autre enseignant», dit Jean Goulet. «Le rapport reste la propriété de l'enseignant observé, il ne m'est jamais remis», précise-t-il. Un autre court formulaire lui permet de valider si les enseignants ont apprécié le processus et comment l’améliorer. Le vice-doyen ne s’en cache pas, il veut «ouvrir les portes de la classe» et remettre en question la relation quasi propriétaire qu’éprouve un enseignant avec son cours. «Quand des profs et chargés de cours parleront d’enseignement en prenant un café, on aura gagné», illustre-t-il.

La participation à cette expérience demeure purement volontaire. Fin renard, Jean Goulet encourage les enseignantes et enseignants à participer tout en les mettant au défi : «Une seule chose est garantie : vous n'avez aucune idée de ce que ça vous apportera comme bénéfice!» Mais qu’en est-il de ceux qui ne participent pas? Jean Goulet croit à la contamination positive : peu à peu, la masse critique entraînera les autres enseignants.

Pierre-Étienne Jacques, professeur au Département de biologie

Je t’observe, tu m’observes

À l'automne 2013, 12 tandems (24 profs et chargés de cours) ont été ainsi formés. À l'hiver 2014, c’était 7 nouveaux tandems (14 enseignants) qui s’ajoutaient à l’expérience. «La plupart de celles et ceux qui ont fait ça […] en ont été enchantés (certains m'ont même dit qu'ils avaient autant observé les étudiants que l'enseignant!)», explique Jean Goulet. À l’avenir, le professeur Goulet continuera à solliciter des tandems, mais offrira à des enseignants de cibler des collègues qu’il pourrait inviter en leur nom. On lui a aussi suggéré de travailler en trio et de commencer les observations plus tôt dans le trimestre.

Pierre-Étienne Jacques, jeune professeur de biologie, et Claude Spino, professeur de chimie et vice-doyen à la recherche, composaient l’un des tandems de l’automne dernier. Lorsqu’on leur demande pourquoi ils ont voulu prendre part à un tel processus, tous deux regrettent leur manque de formation en pédagogie. Si le professeur Jacques considère que ses études ne l’ont pas préparé à enseigner, le professeur Spino croit qu’il faut régulièrement rafraîchir ses méthodes. Ce dernier avait déjà procédé à cet exercice dans une autre institution et savait combien les observations d’un collègue compétent diffèrent des commentaires étudiants.

Le fait de provenir de disciplines différentes n’a pas constitué un obstacle pour le biologiste, cela lui aura simplement permis d’observer d’autres aspects du travail d’enseignement. Pour le chimiste, ce fut une occasion de vérifier «comment l’information passe», soit d’examiner la capacité de vulgarisation de son collègue. Tous deux conviennent cependant que l’opinion d’un spécialiste provenant de leur propre domaine est aussi importante et permet de valider si l’ensemble des notions sont bien communiquées. Ils croient que les enseignants auraient avantage à alterner entre observation intradisciplinaire et interdisciplinaire.

Claude Spino, professeur au Département de chimie

Un cours des plus ordinaires

Les deux professeurs s’entendent sur le fait qu’il faut que l’observateur assiste à un cours typique afin d’être témoin du quotidien de l’enseignant. Trop préparer une séance en particulier n’offrirait pas une rétroaction aussi utile. Les professeurs ont donc indiqué une fourchette de dates à leur vis-à-vis, qui pouvait venir n’importe quand pendant cette période. Ne sachant pas la date exacte de l’observation, ils n’éprouvaient pas de nervosité particulière et se trouvaient «au naturel» le jour venu.

Du reste, les commentaires obtenus étaient essentiellement constructifs. Claude Spino, qui a déjà enseigné en anglais, avait demandé à savoir s’il abusait des anglicismes. Pierre-Étienne Jacques lui a fait remarquer qu’il avait omis d’effectuer un bref retour ainsi qu’une mise en contexte au début de son cours et qu’il ne donnait pas toujours assez de temps aux étudiants pour répondre à ses questions. Le vice-doyen estime que si l’on veut améliorer son enseignement, on doit être ouvert à entendre de telles observations qui mettent souvent le doigt sur des difficultés connues.

En observant Pierre-Étienne Jacques, Clause Spino a pu constater la présence de ce qu’il appelle l’«ingrédient de base» : la passion. De son avis, le biologiste sait garder ses étudiantes et étudiants sur le qui-vive. Les habiletés d’organisation et de planification s’acquièrent avec le temps, mais la passion est difficile à cultiver. Toutefois, le jeune enseignant aurait avantage à mieux se servir du tableau pour souligner des points importants que les étudiants doivent noter. Lui aussi aurait avantage à laisser plus de temps aux étudiantes et étudiants pour répondre aux questions.

L’observation permet aussi d’apprendre en comparant son travail à celui de l’autre. Pierre-Étienne Jacques a été surpris que Claude Spino tutoie ses étudiants (lui qui vouvoie les siens) et il a été impressionné par la façon dont le chimiste utilise le tableau noir en complément à PowerPoint. Par ailleurs, Claude Spino utilise peu Moodle, que Pierre-Étienne Jacques a intégré.

Avec le recul, le professeur Jacques s’aperçoit que la qualité de l’enseignement est souvent faite de toutes ces petites choses sans conséquence lorsque prises individuellement, mais qui finissent par avoir une importance considérable lorsque réunies. Pour le professeur Spino, il est important d’avoir cette rétroaction sur des points concrets que l’on peut vraiment améliorer.

Regarder la classe du point de vue des étudiants

Claude Spino est également ravi d’avoir pu s’asseoir à l’arrière de la classe. Cette expérience d’observation lui aura permis d’examiner une dynamique qu’il n’avait pas constatée avant. Il découvre que les étudiantes et étudiants sont moins passifs qu’on ne le pense. Ceux-ci échangent des idées et discutent entre eux. Ils privilégient des interactions discrètes plutôt qu’à haute voix avec la classe. Comprendre comment apprennent les étudiants le fascine et l’observation en classe représente une excellente opportunité de le faire.

Son acolyte a plutôt été surpris par la diversité dans la prise de notes. Si certains étudiants écoutent sans noter, d’autres tapent fébrilement sur leurs portables, tandis que certains sont très synthétiques, d’autres encore noircissent des pages et des pages au stylo. Claude Spino croit d’ailleurs qu’il est souhaitable que les enseignants retournent parfois étudier. Le fait d’avoir à prendre des notes et à bûcher sur des travaux que l’on n’a pas toujours envie de faire permet davantage d’empathie avec les étudiantes et étudiants.

Une expérience à répéter… et à partager

Pour Claude Spino, l’observation par les pairs fait la démonstration aux étudiants que l’on se préoccupe de qualité de l’enseignement à la Faculté des sciences. C’est là un des effets corollaires non négligeables de cette expérience. S’il lui semble important que l’observation soit volontaire pour commencer, il considère qu’il faudra lui donner des suites à long terme si on veut assurer une formation de qualité aux étudiantes et étudiants.

Pour lui, dans un monde idéal, tout le monde procéderait à un tel exercice au moins une fois par année. La formule est bien adaptée à la réalité du milieu et les commentaires reçus sont exempts de jargon. Pourquoi ne pas se faire observer pendant plusieurs cours, afin de rencontrer diverses situations et de s’assurer que l’observateur assistera à au moins un «cours typique»? Pierre-Étienne Jacques croit pour sa part que la réciprocité des observations assure que les enseignants se prêtent au jeu avec sérieux. La qualité des commentaires en témoigne. Les deux professeurs souhaitent refaire l’expérience et avoir la chance d’observer des collègues de toutes les autres disciplines de la Faculté, afin de mieux comprendre les différentes cultures scientifiques qui y cohabitent. Ils encouragent d’ailleurs tous les enseignants et enseignantes à en faire autant.

Perspectives SSF,  mai 2014