Ça se passe chez nous

Passeurs culturels: « des maîtres allumés pour inspirer des élèves allumés »

par Jean-Sébastien Dubé

Au cours d’un dîner à l’automne 2016, le professeur Martin Lépine, du Département de l’enseignement au préscolaire et au primaire de la Faculté d’éducation, et Mario Trépanier, directeur-général du Centre culturel, se mettent à rêver de la meilleure façon de bonifier le programme « Mordus de théâtre » qui existe alors déjà depuis vingt ans. C’est alors que naît le projet « Passeurs culturels », destiné principalement aux étudiantes et aux étudiants en formation des maîtres. À terme, on vise à ce qu’une future enseignante, un futur enseignant ait envie de faire vivre des sorties culturelles à ses élèves et puisse exploiter en classe tout le potentiel d’une telle sortie.  

Martin Lépine

Martin Lépine rappelle que le Centre culturel est la quatrième salle de spectacle en importance au Québec (1500 places) et qu’elle est la seule de cette dimension à être située sur un campus universitaire. Des activités et des sorties culturelles étaient déjà offertes particulièrement aux étudiantes et étudiants, mais on ne prenait pas nécessairement avantage de cette ressource exceptionnelle à des fins pédagogiques. Rappelons que « l’Université de Sherbrooke adoptait en 2014 la première politique institutionnelle au Canada sur les arts et la culture. L’objectif général de cette politique est d’enrichir l’expérience de la formation et de donner à la communauté universitaire un plus grand accès à la culture. »

Mario Trépanier

Mario Trépanier souligne que l’importance de consolider les liens entre culture et éducation est depuis longtemps une préoccupation dans le milieu culturel. C’était d’ailleurs l’une des conclusions du renouvellement de la Politique culturelle du Québec en 2016. « Si l’art se présente comme un miroir de la société, s’il permet une meilleure compréhension du monde, de mieux vivre en communauté, n’a-t-on pas avantage à ce que tous les enfants y soient exposés dès l’école par leurs enseignantes et enseignants? » La volonté de travailler davantage en ce sens avec les facultés d’éducation du Québec est donc bien présente chez les actrices et les acteurs du monde culturel.

D’abord une question d’accès

Selon Mario Trépanier, pour bonifier le bagage culturel des étudiantes et des étudiants qui seront de futurs maîtres et maîtresses, il faut d’abord améliorer leur accès à la culture : « La seule façon de savoir si j’aime un mets ou pas, c’est d’en manger. Il faut voir des spectacles pour se faire une tête. Ça permet de se positionner. Je ne suis jamais obligé d’aimer un show, mais pourquoi est-ce que j’aime moins celui-ci que celui-là? Qu’est-ce que j’aime davantage? Et pourquoi? »

De fil en aiguille, en 2017-2018, avec le soutien financier du ministère de la Culture et des Communications du Québec et de l’Université de Sherbrooke, on en vient à offrir aux 1100 futurs enseignants de la première à la troisième année des baccalauréats en enseignement (préscolaire et au primaire, secondaire, anglais langue seconde et adaptation scolaire et sociale) un accès gratuit ou à coût réduit à des spectacles professionnels d’arts vivants (théâtre, danse et cirque, notamment).

Cet accès privilégié n’est pas automatique.  Il requiert une démarche symbolique de la part des étudiantes et étudiants de ces programmes.  Ceux-ci doivent aller chercher une vignette qu’ils apposeront sur leur carte étudiante, vignette les définissant comme « passeurs culturels ». C’est qu’« il y a aussi […] certaines dérives possibles à vouloir trop institutionnaliser l’éducation plus informelle… En matière de culture et de développement du goût, formaliser l’informel devrait ainsi se faire avec beaucoup de doigté... »1

Cette vignette leur donne droit à deux spectacles gratuits présélectionnés parmi une liste restreinte, ainsi qu’à des billets à 15 $ pour une vingtaine d’autres spectacles. La première année du projet (2018), près de 800 personnes s’en sont prévalus. En général, lorsque des billets de spectacle sont donnés gratuitement, environ 50 % seront effectivement utilisés. Dans le cas des passeurs culturels, c’est 90 % des billets offerts qui servent bel et bien. « On a fait le pari que la fréquentation régulière des arts et de la culture développe un réel désir d’en découvrir encore davantage. C’est ce qu’un de nos étudiants a qualifié de cercle vertueux », mentionne le professeur Lépine.

Pourquoi le spectacle vivant?

Les étudiantes et étudiants futurs maîtres et maîtresses avaient évidemment des habitudes culturelles avant de devenir des « passeurs culturels » : « [I]ls déclarent surtout préférer regarder des séries ou des films à la télévision ou en ligne (moyenne de 8,05 sur une échelle allant jusqu’à 11), voir des films au cinéma (7,97), assister à des spectacles d’humour (7,76) ou de musique (7,33). »

Pour cibler des spectacles à offrir gratuitement, les initiateurs du projet ont « opté pour les genres théâtre, danse et cirque ». C’est qu’« [e]n favorisant l’accès et la médiation autour de spectacles d’arts vivants surtout issus de la culture classique ou artistique contemporaine (spectacles plus ou moins présents dans la culture première des participants au projet pilote) », on leur permet de « passer de leur culture immédiate, familière, à une culture plus générale, d’ici et d’ailleurs ».

Si «[u]ne majorité de futurs enseignants déclare ne pas être allée voir un spectacle de danse (54,9%) ou de cirque (78,3%) dans les 12 mois avant la collecte de données », néanmoins « [s]eulement 15% des répondants (15,5%) disent ne pas être allé au théâtre dans la dernière année tandis que près de la moitié y est allé une (25,1%) ou deux fois (24,1%)… »

«…C’était mon premier spectacle de danse contemporaine : j’ai adoré! J’apprécie maintenant davantage l’art de la danse et je peux dire que ce spectacle en particulier de même que la pièce de théâtre m’ont émue et m’ont donné le goût de consommer davantage de culture…» (Monika, étudiante de 2e année au baccalauréat en adapdation scolaire et sociale)

Développer la compétence culturelle

Martin Lépine explique ainsi l’importance de la culture pour la formation des enseignantes et enseignants : « La compétence culturelle est la première de douze dans le référentiel de compétences du ministère de l’Éducation (2001) qui encadre la formation des futurs enseignants et enseignantes. Tout le monde se préoccupe de cette compétence, mais peu s’en occupent vraiment. Parfois, cela reste un vœu pieu. » Certaines sorties culturelles avaient lieu à l’intérieur de quelques cours de baccalauréat, mais cela demeurait plutôt marginal, comme, par exemple, le cours INT201 Approche culturelle et projets en partenariat, offert en 2e année du baccalauréat en enseignement secondaire et intégrant une sortie (culturelle ou non). Cette compétence culturelle requiert que les futurs maîtres et maîtresses disposent de repères pour accompagner leurs futurs élèves. Ces repères touchent à un éventail varié d’objets culturels, soit des « objets d’apprentissage signifiants sur le plan culturel, dont l’exploitation en classe permet à l’élève d’enrichir son rapport à lui-même, aux autres ou au monde » (MCC, 2003, p. 17). Toujours selon le référentiel du MEQ, la compétence culturelle vise à ce que l’enseignante ou l’enseignant devienne un « professionnel héritier, critique et interprète d’objets de culture » (nos emphases). Le projet permet donc…

  • d’enrichir le bagage culturel de la future maîtresse, du futur maître (volet héritier);
  • d’encourager son sens critique et sa capacité d’appréciation (volet critique);
  • de développer son jugement professionnel sur des objets de savoir ou de culture (volet interprète).

Le projet s’adresse aux futurs enseignants et enseignantes de toutes les matières : français, mais aussi mathématiques, sciences, univers social… Le projet inclut, outre des programmes de la Faculté d’éducation, d’autres programmes comme le baccalauréat en études culturelles de la Faculté des lettres et sciences humaines et le baccalauréat en enseignement de l’activité physique offert par la Faculté des sciences de l’activité physique. 

Autour d’un spectacle

Pour améliorer la capacité critique des futurs enseignants et enseignantes, on leur offre avant ou après les spectacles des rencontres de médiation qui ont lieu dans certains cours ciblés ou sur place, au Centre culturel. Ces rencontres, le plus souvent avec les artistes et créateurs des spectacles, leur permettent de mieux connaître le processus de création des artistes, de comparer l’œuvre avec d’autres œuvres et de voir en quoi elle est pertinente pour notre époque.

Ce sont pour les étudiantes et étudiants des occasions de réfléchir et d’échanger ensemble et avec les créatrices et les créateurs à propos de ce qu’ils ont remarqué pendant le spectacle, des sources d’inspiration qui ont mené à la création, des étapes de la production d’une œuvre scénique. Ils en retirent différentes clés de lecture et d’appréciation sur comment se monte un spectacle, sur ce qu’un jeune spectateur, une jeune spectatrice peut en comprendre et ressentir.

Il faut réaliser la complexité d’organisation de telles rencontres développées sur mesure pour le projet « Passeurs culturels » : c’est que l’on doit parvenir à concilier les horaires du personnel enseignant, des artistes et des étudiantes et étudiants (notamment en tenant compte, pour ces derniers, de leurs stages). Ces efforts en valent cependant la peine puisqu’on a mesuré que le fait de proposer des activités de médiation culturelle avant ou après les spectacles offerts avait une influence positive (65,6%) ou très positive (18,6%) pour près de 90% des futurs enseignants (84,2%).

Interpréter une œuvre, E.T.C.

Pour développer leur jugement professionnel (interprète), les futurs maîtres et maîtresses doivent savoir organiser des sorties culturelles. En classe, ils apprendront notamment les divers outils de financement, l’existence de répertoires comme « Culture à l’école », etc. Par ailleurs, ils devront être à même de développer des activités didactiques autour des œuvres présentées à leurs élèves.

À la Faculté d’éducation, on est à développer un guide d’accompagnement tant pour les étudiantes et étudiants que pour le personnel enseignant. C’est que certains enseignants et enseignantes veulent bien profiter du projet dans le cadre des cours qu’ils donnent, mais ils manquent parfois d’outils pour plonger dans l’aventure et le faire de manière optimale.

Le professeur Lépine précise cette volonté de développer des outils transversaux qui facilitent la démarche d’appréciation d’un spectacle vivant : « On leur propose un schéma d’interprétation basé sur l’Espace, le Temps et la place des Corps (E.T.C.) dans le spectacle. Tant pour des spectacles de théâtre, de danse et de cirque, cette entrée en matière donne déjà certaines intentions d’écoute et un vocabulaire pour échanger avant, pendant et après la représentation. »

C’est également dans ce cadre que s’inscrit le projet du Fonds d’innovation pédagogique 2019-2020 pour la création d’un Fablab éduculturel, piloté par la professeure Isabelle Nizet du Département de pédagogie de la Faculté d’éducation.  Il s’agit d’un lieu offrant des occasions collaboratives pour « apprendre à produire des événements pédagogiques permettant aux élèves d’interagir avec les oeuvres et à en exploiter le potentiel pour leur éveil culturel », ainsi que pour « apprendre à se servir des arts et de la culture pour favoriser l’apprentissage ». Selon Martin Lépine, alors que plus de la moitié des étudiantes et étudiants sondés déclarent pratiquer un art en amateur (56,4%) et qu’un répondant sur dix déclare pratiquer un art en professionnel ou en semi-professionnel (9,4%), « on estimait qu'il fallait aussi trouver un moyen de faire participer de façon la plus créative possible encore davantage les passeurs culturels au domaine artistique... »

Documenter le projet

En parallèle avec le projet « Passeurs culturels », un travail de recherche vise à étudier « les perspectives et les conceptions des futures enseignantes et des futurs enseignants à propos de leur rôle à jouer comme Passeurs culturels. » Il s’agit d’une enquête sur trois ans, basée principalement sur des questionnaires. Le professeur Lépine précise que l’on souhaite analyser les conceptions de ce qu’est la culture pour les futures enseignantes et futurs enseignants, afin de voir ce qu’il en sera trois ans plus tard à la suite du déploiement du projet. Cela permettra également de documenter le processus d’élaboration du projet afin de permettre son éventuelle transposition dans d’autres milieux. Les données de l’an 1 de l’étude (2017-2018) ont été compilées et analysées. Elles seront présentées, entre autres, dans le chapitre de livre à paraître cité plus haut.

« Bien peu de travaux avaient été fait au Québec à propos du développement de la culture des futures maîtresses et maîtres, sauf par l’équipe du professeur Denis Simard de l’Université Laval, qui s’intéressait surtout à leur rapport à la culture. Quelle valeur accordent-ils à la culture? Quels savoirs, quelles pratiques y sont associés? Quelles dimensions sociales prend-t-elle? Quelles sont leurs préférences? Avec qui est-elle est pratiquée? », explique Martin Lépine. C’est ainsi que l’on a appris que les deux tiers (57,4%) des étudiantes et étudiants sondés avaient assisté à plus de dix activités culturelles en 2017-2018. Le tiers (34 %) avait même participé à douze activités ou plus.

« Lorsqu’on demande aux futurs enseignants ce que signifie, pour eux, être ’ Passeurs culturels ’, la majorité relève l’importance de son action quant à la transmission de la culture. Et pour ce faire, ils soulignent l’intérêt de réaliser des découvertes culturelles, pour eux-mêmes mais aussi pour les autres. Ils reconnaissent leur rôle éventuel de guide afin d’amener leurs élèves à découvrir différentes activités ou sorties culturelles. Ils mettent aussi de l’avant la part importante de leur rôle quant au rayonnement de la culture locale, nationale et internationale. » (Lépine et al., 2020)

Un projet qui suscite l’envie

À l’été 2019, un deuxième projet-pilote s’est ajouté aux Passeurs culturels, soit la dimension « Partenaires culturels » qui offre le même accès privilégié à des spectacles ainsi que de la formation continue à de nombreuses enseignantes et enseignants de la Commission scolaire de la Région-de-Sherbrooke (CSRS). Fruit d’une collaboration entre l’Université de Sherbrooke, la Faculté d’éducation, le Centre culturel et la CSRS, l’ensemble du projet s’appelle S’approprier les rôles de passeurs, d’acteurs et de médiateurs culturels pour l’enseignement et il permet déjà de tisser des liens étroits sur le plan du développement culturel entre stagiaires en enseignement et leurs enseignantes et enseignants associés.

Plusieurs autres insitutions regardent ce que fait Sherbrooke avec ce projet (l’Université Laval, l’UQAT, l’UQAM, certains collèges, des commissions scolaires, etc.), mais rares sont celles qui disposent des mêmes atouts matériels et humains, dont la rencontre essentielle, comme élément déclencheur, entre un gestionnaire diffuseur de spectacles et un professeur d’université qui croient tous les deux à l’importance d’intégrer la culture à la formation. Le projet pilote « Passeurs culturels » (2017-2020) a obtenu un deuxième financement du MCCQ et de l’Université de Sherbrooke afin de pérenniser les actions entreprises dans la phase 1. La suite du projet initial s’intitule Futurs enseignants Passeurs culturels, d’un projet novateur à un programme enraciné à l’UdeS et son financement est reconduit pour une période de trois ans (2020-2023)

Addenda : du spectacle vivant en contexte de pandémie…
Qu’arrive-t-il du projet « Passeurs culturels » et de la diffusion de spectacles compte tenu, notamment, des mesures de distanciation sociale? Mario Trépanier, directeur-général du Centre culturel, n’a pas de boule de cristal entre les mains, mais il croit à un retour à la normale en janvier 2021 : « On souhaite tous une reprise des activités à l’automne, mais je vois difficilement comment offrir des spectacles en respectant les deux mètres de distance entre les individus… Pour former les passeurs culturels, il sera toujours possible d’offrir un accès virtuel à des œuvres ou d’offrir de la médiation culturelle sans donner accès aux spectacles en direct et en personne, mais cela occulterait la dimension la plus importante du projet : celle de l’expérience humaine vivante de la fréquentation d’une œuvre en groupe... et de permettre à des groupes-classes de discuter ensemble d’un spectacle qu’ils ont vu. » Du reste, il rappelle avec philosophie que le projet « Passeurs culturels » est une démarche sur le long terme. Au bout du compte, on rêve de citoyennes et citoyens, nos enfants, rendus meilleurs par la fréquentation d’œuvres d’art avec leurs enseignantes et leurs enseignants.


Cet extrait et les autres qui comptent des statistiques sont tirés de Lépine, M., Bélanger, A. et Nadeau, A. (à paraître en 2020). « Former des Passeurs culturels dès la formation initiale en enseignement ou comment mieux articuler éducation informelle et formelle en matière de culture? », in O. Maulini, J. Desjardins, P. Guibert, C. Van Nieuwenhowen (dir.), La formation buissonnière des enseignants. De leurs apprentissages informels à ce que leurs études en font. Bruxelles : Éditions De Boeck Université.