J’entreprends, donc je suis !

(Récit d’incubé : professeur Jean Bibeau)

par Constance Denis, la professeure Marilou Bélisle et Nathalie Lefebvre 

Cette rubrique témoigne du parcours d’innovation de Jean Bibeau, professeur adjoint à l’École de gestion et directeur de l’Accélérateur entrepreneurial Desjardins (AED). La démarche SoTL (voir le dernier numéro de Perspectives SSF) structure l’accompagnement qui lui est proposé par l’équipe de l’i2p. Ce qui émerge de ce récit illustre un changement de posture au regard de la pratique enseignante par la création et la mise en place d’une approche pédagogique nommée l’Espace expérientiel (E2).

Deux univers se rencontrent

Lors de notre première rencontre, Jean nous avait annoncé une cible claire et à son image pour ceux qui le connaissent : se faire « challenger » sur les plans pédagogique et scientifique.

L’E2 est le fruit du parcours professionnel entrepreneurial de Jean, parcours d’une trentaine d’années entrecoupé d’une dizaine d’années à enseigner à l’université. C’est en 2014 qu’avec son collègue enseignant Michaël Giguère, Jean pousse la pédagogie du dialogue vers d’autres frontières. Après l’avoir pratiquée dans une quinzaine de cours, il rencontre Denis Bédard, professeur à la Faculté d’éducation et l’invite à assister à ses cours.  Puis les deux professeurs se questionnent sur comment nommer ce qui se passe dans ses cours et le distinguer des autres pédagogies actives connues. Avec les professeurs Bibeau et Bédard, deux univers se croisent ; leur partenariat se noue pour réinventer l’expérience d’apprentissage des apprenantes et apprenants à travers une pédagogie dite interactive.

Leur intention est claire : placer l’apprenant au cœur de l’apprentissage et favoriser l’interaction par les pairs (peer-to-peer learning).

L’E2 a émergé dans le contexte pédagogique de l’École de gestion où, comme dans plusieurs autres disciplines, l’enseignement magistral occupe une place significative. C’est sur ce premier terrain qu’une rupture avec la posture traditionnelle de l’enseignant s’est manifestée. Lorsque Jean s’est joint à l’équipe de l’i2p, il a mentionné son désir d’encadrer sa démarche pédagogique intuitive. Il souhaitait également se joindre à une communauté de pratiques et faire partie de conversations sur l’amélioration de l’expérience des étudiantes et étudiants. Il voulait que l’i2p cautionne sa démarche d’apprentissage et l’aide à la situer parmi les approches expérientielles : actives, entrepreneuriales, par projet ou la classe inversée. Il sollicitait notre aide pour s’inspirer et explorer les théories et les pratiques d’autres auteurs qui pourraient résonner chez lui.

Définir l’E2 : l’Être au cœur de la démarche !

Lors des rencontres d’équipe, la bête noire de Jean était de se retrouver dans une case, un cadre rigide. Par son approche, Jean cherche à créer des espaces propices au développement de l’Être, formateur et apprenant. Il cherche à provoquer et à repenser un changement de posture chez la personne enseignante, de même que chez les apprenantes et apprenants. Ses interactions avec ses étudiantes et étudiants se font à partir de leurs expériences, leur compréhension et leurs besoins.

Jean souhaite accompagner formatrices, formateurs, de même qu’apprenantes et apprenants, dans les différentes étapes d’un changement de posture, réel et durable. Une fois le pas franchi, il n’est plus intéressant de revenir en arrière. Les collègues de Jean qui ont expérimenté cette approche avec leurs groupes témoignent d’un changement de l’individualisme vers le collectif, voire l’interactif. Ils témoignent d’une nouvelle manière d’Être enseignant, d’Être apprenant, d’Être, tout simplement, tant dans leur vie professionnelle que personnelle.

Il bouscule certaines idées préconçues sur l’apprentissage, mais, surtout, il inspire en transmettant sa passion pour l’humain, dans une approche remplie d’humilité et d’authenticité !

De notre côté, il nous a fallu mettre en commun nos cadres respectifs à travers des rencontres, des échanges, des questionnements pour faire émerger une définition qui témoigne de l’aspect innovant de cette approche. Bien entendu, la démarche SoTL empruntée se veut itérative, rigoureuse et éclairante. Elle s’adapte à l’avancement des projets des incubés. Le fait que Jean se soit doté d’une définition est, à ce jour, l’apport le plus évident de cette démarche d’accompagnement :

​« L’E² se définit comme une approche pédagogique interactive, qui met en action les individus appelés à interagir, réfléchir et se développer, en toute humilité et avec authenticité, par l’émergence d’une expérience vécue au sein d’un espace propice au partage et à l’appropriation de savoirs personnels et professionnels. »

Transposer l’E2

Depuis nos premières rencontres, l’E2 a été présenté à des congrès et conférences en Europe et au Québec, a fait l’objet d’articles (publiés et en cours de rédaction) et a dépassé le cadre de l’École de gestion vers les disciplines du génie, de la musique, de la physique quantique, de la médecine, des sciences et de la communication.

Devant cet engouement, Jean et Denis orientent maintenant leurs questionnements vers le défi d’inviter d’autres formateurs à cette pratique pédagogique : comment former d’autres formateurs afin qu’ils s’inspirent de l’E² ? Comment repenser l’expérience pédagogique offerte ? Bref, comment assurer le transfert de l’approche et ouvrir une conversation au plus grand nombre sur l’urgence de repenser les espaces d’apprentissages ?

Les deux professeurs souhaitent que les formatrices et les formateurs se questionnent.  Comment repositionner l’apprenante, l’apprenant au centre de la démarche pédagogique? Quels sont les apprentissages visés ? Qu’est-ce qui doit faire l’objet de l’évaluation ? Que dois-je mettre en place ? Comment j’appréhende les retombées de ces changements dans ma pratique ? Comment, moi, comme enseignante ou enseignant, je me sens dans ce changement ?

À ce point-ci, l’équipe de l’i2p encourage Jean à coucher sur papier les cibles de sa formation et ses grandes lignes de manière à en assurer le transfert. L’équipe de l’i2p a provoqué des échanges avec lui afin de faire émerger une séance de cours type et de caractériser les interactions qui s’y déroulent. Il ressort de ces travaux que le dialogue et l’interaction sont omniprésents dans la façon d’enseigner et d’apprendre selon une approche E2. Les concepts théoriques subsistent, mais ils émergent par des questionnements et des conversations.

Reformuler les besoins

Les contours de la formation offerte aux formatrices et formateurs émergent et se précisent. Conformément à l’approche E2, elle devrait se dérouler en séquences pédagogiques définies par des moments alliant réflexion individuelle, échanges et rétroactions ciblées. À titre d’exemple, une première réflexion sur la pratique enseignante, suivie d’un partage d’expériences et d’idées mèneront à des réflexions sur l’Être formateur et l’Être apprenant, ainsi que sur les changements de posture et de rôles. Il y aura des confrontations et des remises en question, laissant place au dialogue et se concluant par un débriefing sur les expériences des participantes et participants ainsi qu’une réflexion sur le rôle du formateur.

Afin d’assurer la pérennisation de l’E² par cette formation, il est maintenant question d’utiliser une ligne du temps pour situer les activités et les apprentissages de façon séquentielle. Le travail consiste à préciser ou à expliciter les concepts pédagogiques sous-jacents et implicites à cette approche, à les répartir dans l’espace et dans le temps pour détailler le déroulement des activités du point de vue des apprenantes et des apprenants. Suivant cela, la formation destinée aux formatrices et formateurs sera lancée. Le défi sera de tenir compte du contexte particulier et des exigences de chaque formatrice ou formateur qui veut intégrer l’E2 dans ses cours.

Entrevoir l’avenir

Pour emprunter les mots de Jean Bibeau: « What’s the next step? ».

Du côté de l’i2p, nous nous intéressons aux questions d’évaluation des apprentissages et de leur transfert dans la pratique. Alors qu’il s’agit d’un changement dans la posture de de l’enseignante ou de l’enseignant, comment ce changement se traduira-t-il dans l’évaluation des apprentissages des étudiantes et étudiants ? En quoi l’enseignante ou l’enseignant évalue-t-il les apprentissages dans ce contexte interactif où l’Être prend de plus en plus de place, ce qui peut ralentir la matière à couvrir ? Comment documenter l’expérience de manière à pouvoir récolter des traces du changement de posture de l’enseignante ou de l’enseignant et des traces des acquis aux plans des savoir-être et savoir agir des étudiantes et étudiants dans des contextes d’application, des champs d’expertise et des disciplines variées ?

Les réponses à ces questions permettront de bâtir des actifs transférables à d’autres contextes d’apprentissage. C’est aussi une manière d’assurer la diffusion de ce projet d’innovation pédagogique et de s’inspirer de l’E² qui se veut le « projet d’une société plus humaine, interactive, apprenante et authentique ».