Ça se passe chez nous

Il s’agit d’une autre façon d’offrir de la formation à distance mais directement sur le terrain, dans la nature, en ville ou sur le campus.
Photo : Pixaby.com

La géolocalisation au service des formateurs

par Jean-Sébastien Dubé

Une étudiante grimpe une colline au Parc du Mont-Orford, sa tablette numérique en main. Au détour du sentier, alors qu’elle a atteint les coordonnées géospatiales prévues par son professeur, la tablette vibre pour l’inviter à regarder une vidéo pré-enregistrée. Le contenu de la vidéo, adapté au terrain spécifique où elle se trouve, lui explique qu’elle traverse maintenant une forêt mixte. On lui demande d’identifier trois espèces de feuillus et deux espèces de conifères observables dans les environs…

Le lieu comme source d’apprentissage

L’exemple précédent démontre une étape du type de parcours que la Plateforme d’apprentissage électronique en support à des sorties de terrain autoguidées (PAESSTA) permet de concevoir. La plateforme a été développée par les professeurs Jérôme Théau, du Département de géomatique appliquée, et Florian Meyer, du Département de pédagogie.

À l’aide d’une grille d’entrevue, les enseignants scénarisent les diverses étapes de tels parcours en précisant les lieux où ces étapes seront présentées aux étudiantes et étudiants sur des appareils mobiles. Ceux-ci parcourent de manière autonome un terrain donné, et lorsqu’ils atteignent ces lieux préétablis, des capsules multimédias sont lancées. Ces capsules donnent de l’information quant à l’environnement immédiat et peuvent proposer aux apprenants de réaliser certaines tâches associées. Il s’agit d’une autre façon d’offrir de la formation à distance mais directement sur le terrain, dans la nature, en ville ou sur le campus.

Jérôme Théau

Plusieurs itérations à raffiner la plateforme

Il y a une dizaine d’années, Jérôme Théau discute avec une collègue qui enseigne la géomatique à l’Université Athabasca, en Alberta. Tous les cours de cette université sont offerts à distance. Toutefois, les étudiants répartis un peu partout ont accès à une banque de parcours autoguidés qui leur permettent d’aller apprendre sur le terrain. Le professeur Théau, qui rencontre des groupes tant à Longueuil qu’à Sherbrooke, y voit une solution à la difficile organisation de sorties extérieures.

Dès 2012-2013, il obtient un premier octroi du Fonds d’innovation pédagogique (FIP) de l’Université de Shebrooke pour la conception et la mise à l’essai d’un prototype. Avec l’aide de professionnels de recherche, l’application est programmée à l’interne et basée sur quatre systèmes différents. Elle est testée dans le cadre d’un seul cours de maîtrise, avec une cohorte restreinte. Florian Meyer appuie déjà ce projet par ses conseils.

En 2014-2015, les professeurs Meyer et Théau sont de nouveau soutenus par le FIP. Avec l’objectif de simplifier l’engin, ils passent en revue plusieurs applications de type « chasse au trésor » qui permettent de bâtir des jeux de pistes multimédias géolocalisés. Leur choix s’arrête sur TaleBlazer, développée au MIT, qui a notamment les caractéristiques d’être gratuite et de permettre une scénarisation des parcours indépendante de l’application.

En parallèle, l’équipe développe la grille d’entrevue qui fait office de canevas de scénarisation. Celle-ci permet de recueillir l’information nécessaire au codage du parcours dans l’application. De fait, les enseignants n’ont pas toujours conscience des questions qu’il faut se poser pour organiser un parcours, ni de toutes les contraintes et possibilités qu’offre la plateforme. L’accompagnement de la création de parcours est transféré au personnel technique et professionnel du département.

Cette fois-ci, l’application est testée dans cinq cours du même programme, selon différentes configurations (parcours ouvert ou limité, instructions textuelles, vidéos ou les deux, etc.). On recueille de la rétroaction quantitative et qualitative auprès des utilisateurs.

Florian Meyer

Amélioration continue et intérêt partagé

Le professeur Florian Meyer suggère d’adopter des méthodes de conception et de recherche structurantes. Ainsi, on s’inspire de la Méthode d’ingénierie d’un système d’apprentissage, (MISA, Paquette 2005) et des méthodes de recherche orientée par la conception (design-based research).

On travaille à la troisième itération de l’application, et les rétroactions obtenues soulèvent encore de nouvelles questions sur ce qui intéresse les utilisateurs étudiants et sur l’adoption de l’outil par les enseignants moins technophiles. On réalise aussi un guide PDF à l’intention des enseignantes et enseignants qui veulent développer des parcours autoguidés et un tutoriel en vidéocapture d’écran à l’usage des étudiants qui s’en serviront.

L’équipe présente le projet à des colloques internationaux, devant divers comités universitaires de même qu’au Conseil des études de l'Université de Sherbrooke. Des collègues de diverses disciplines manifestent leur intérêt pour un tel outil. La possibilité de superposer de l’information à différentes étapes d’un parcours dans l’espace intéresse les gens en environnement, travail social, histoire, ergothérapie, sciences de l’activité physique, études du religieux contemporain, etc. En éducation, on forme de futurs professionnels enseignants au secondaire qui auront probablement besoin de créer de tels parcours géolocalisés, notamment en histoire et en géographie.

La possibilité de superposer de l’information à différentes étapes d’un parcours dans l’espace intéresse les gens en environnement, travail social, histoire, ergothérapie, sciences de l’activité physique, études du religieux contemporain, etc.

Le professeur Théau se dit ravi que son idée initiale, a priori très liée à la géomatique, devienne une plateforme intéressante pour plusieurs disciplines. Quant au professeur Meyer, il est particulièrement heureux de la collaboration interdisciplinaire développée avec Jérôme Théau. Sans connaître l’autre discipline, les deux collègues ont été en mesure de comprendre ce que faisait l’autre et d’apprendre de part et d’autre.

Des applications de formation mobile comme PAESSTA permettent de confronter la théorie vue en classe à ce qui se passe concrètement sur le terrain.

Le temps des tablettes

Les principaux défis relevés par les professeurs Théau et Meyer dans ce projet sont autant d’ordre technologique que pédagogique. Il y a bien sûr des difficultés inhérentes à l’utilisation d’une tablette électronique en extérieur : faible lisibilité au soleil, fragilité aux conditions météo, difficulté à prendre des notes, accès Internet inégal (quoique les parcours soient téléchargeables avant les sorties). Toutefois, il faut aussi avoir des tablettes accessibles pour les étudiants et en assurer la maintenance, avec les bonnes versions logicielles… L’application TaleBlazer requiert elle aussi des mises à jour.

D’autre part, les enseignants qui développent des parcours sous-estiment souvent le temps requis pour créer du matériel, notamment des documents multimédias. Qu’il s’agisse de vidéos explicatives, de textes, d’activités à réaliser aux diverses étapes du parcours, etc., l’investissement est important. Quant aux étudiants, ils aimeraient parfois que l’enseignant les accompagne tout au long du parcours, qu’il soit toujours disponible pour répondre aux questions. Meyer et Théau en conviennent, rien ne remplacera un formateur humain. Toutefois il est difficile d’être partout dans un contexte de sorties sur le terrain, et ces sorties autoguidées contribuent à développer l’autonomie des apprenants.

L’avenir de la formation mobile

« La géolocalisation est omniprésente dans notre vie quotidienne, estime Jérôme Théau. Elle est très facilement accessible. Étant donné son potentiel important en enseignement, il devient important de l’exploiter pour la formation. » Des applications de formation mobile comme PAESSTA permettent de confronter la théorie vue en classe à ce qui se passe concrètement sur le terrain. Le professeur rêve d’une banque de plusieurs parcours autoguidés, véritables objets d’apprentissage que se partageraient les enseignants, toutes disciplines confondues.

La géolocalisation est omniprésente dans notre vie quotidienne. Elle est très facilement accessible. Étant donné son potentiel important en enseignement, il devient important de l’exploiter pour la formation.

De son côté, Florian Meyer croit que les enseignants universitaires ont « … un rôle à jouer pour éduquer aux médias, former à l’utilisation des technologies, au-delà des modes ». Il évoque le besoin de songer dès aujourd’hui aux étudiantes et étudiants de demain, alors que les tablettes sont de plus en plus utilisées dans les écoles secondaires. Pour lui, la formation sur appareil mobile devient intéressante à plusieurs niveaux : outre cette dimension d’éducation aux médias, elle permet de contextualiser les apprentissages et d’offrir une grande flexibilité aux apprenants. Enfin, elle s’inscrit dans le courant de la ludification de l’apprentissage qui s’appuie sur des mécanismes de jeu pour augmenter la motivation des étudiants.

Est-ce que tous les étudiants apprendront bientôt en courant les bois ou les rues, tablette ou téléphone à la main? Les professeurs à l’origine de ce projet mettent en garde contre les effets de mode : les ressources requises étant significatives, il leur semble important que de telles formations mobiles soient utilisées lorsque ce type de dispositif offre une réelle plus-value à l’apprentissage. Dans l’ensemble, la rétroaction obtenue auprès des enseignants tend à démontrer le potentiel d’une tablette électronique lors d’une sortie de terrain. On remarque que « l'application sur tablette électronique a permis de réunir sur un même support la localisation des points d'observation ainsi que la documentation de référence qui était utile pour cette étape du travail». L’intégration de la géolocalisation à la formation offre « [u]ne approche plus conviviale et ludique, tout en préservant l'apprentissage de l'étudiant ».

Pour en savoir plus

Meyer, F., Théau, J. et Lafond-Touikan F. (2016), Adaptation pédagogique d’une application de type « jeu de piste » sur tablettes pour des étudiants de maîtrise en géomatique, communication présentée au 29e Congrès de l’Association internationale de pédagogie universitaire, Lausanne, 7 juin 2016.

Lafond-Touikan, F., Meyer, F., et Théau, J. (2015), « PAESSTA project: treasure hunting for supporting the students’ learning », dans M. Romero (éd.), Intergenerational learning, life narratives and games, vol. 1, p. 39-42, Québec, Centre de recherche et d’intervention sur la réussite scolaire.