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Universités engagées : entre innovation pédagogique et positionnement stratégique

par Véronique Bisaillon

L’université engagée. Cette expression à la mode semble traduire autant la valorisation de pratiques d’enseignement et de recherche s’arrimant davantage aux besoins de la société qu’une quête de légitimité de la part des universités. Ces positions apparaissent comme les deux extrêmes d’un long continuum dont nous nous proposons d’explorer les principaux enjeux et nuances.

L’engagement, un partenariat

L’engagement des universités dans leurs milieux va bien au-delà de leur contribution à l’essor économique des communautés où elles sont implantées (en tant qu’employeurs ou comme consommateurs de biens et services, notamment). Cet engagement va aussi bien au-delà de leur rôle de formation de professionnels et de chercheurs en lien avec des secteurs d’activité ciblés.

La Fondation Carnegie définit l’engagement comme «… la collaboration entre un établissement et la communauté au sens large (qu’elle soit locale, régionale, étatique, nationale ou globale) qui implique l’échange de connaissances et de ressources pour le bénéfice mutuel et dans un contexte de partenariat et de réciprocité» (traduction libre). Toujours selon la Fondation Carnegie, ce partenariat permet à l’université «d’enrichir le savoir, la recherche et les activités de création; rehausse le contenu des programmes et les activités d’enseignement; contribue à former des citoyens éduqués et engagés; renforce les valeurs de démocratie et de responsabilité citoyenne tout en permettant d’aborder des enjeux de société critiques et bien sûr, en contribuant au bien public». Bref, l’engagement serait-il un partenariat vertueux?

L’apprentissage par le service à la collectivité, un partenariat fondé sur la réciprocité

Cette conception de l’engagement comme partenariat est en phase avec les motivations à l’origine des premières expériences d’apprentissage par le service à la collectivité (service-learning, abrégé en français par ASC) dans les années 1960 et 1970. Pendant plus de deux décennies, ces expériences ont constitué les premières instances de l’engagement du milieu académique et sont demeurées assez marginales. Aux États-Unis dans les années 1980, l’apprentissage par le service à la communauté permet d’apporter des pistes de solutions à deux types distincts de revendications de mouvements distincts. Les unes pour une réforme pédagogique et les autres pour une plus grande participation citoyenne des étudiants (public service). Ces pressions ont notamment contribué à l’essor de l’ASC au cours des années 1990 (Stanton et Erasmus, 2013).

Au Canada, les développements dans l'apprentissage par le service à la collectivité se sont faits plus récemment notamment grâce aux investissements de la Fondation McConnell. Entre 2004 et 2011, dix universités canadiennes se sont partagé 9,5 M$ pour déployer des programmes d’ASC. L’Université de Sherbrooke, par le biais du Programme d’apprentissage expérientiel par l’intervention communautaire, a été bénéficiaire des subventions de la Fondation McConnell. Plusieurs autres initiatives en matière d’apprentissage par le service à la collectivité existent à l’UdeS, dont les plus institutionnalisées sont les suivantes :
- le Programme de soutien à la réussite de l’élève et la Clinique d’orientation de la Faculté d’éducation;
- les activités cliniques et le Programme Pro Bono à la Faculté de droit;
- les projets EPICS (engineering projects in community service) à la Faculté de génie;
- le Centre d'intervention psychologique de l'Université de Sherbrooke et la Clinique d’évaluation et d'intervention en enfance et en adolescence rattachés au Département de psychologie;
- la Clinique universitaire de réadaptation de l’Estrie pour les programmes de formation en physiothérapie et en ergothérapie.

Se basant sur l’expérience d’une trentaine d’enseignants pionniers, une équipe de recherche a identifié trois concepts-clés à la base de leurs motivations à intégrer l’ASC dans leur enseignement : la démocratie, l’éducation et l’engagement (service) (Stanton et Erasmus, 2013). En d’autres mots : «Comment l’éducation sert-elle la société? Quelle est la relation entre l’engagement et le changement social? Et quel est le but (purpose) de l’éducation dans une démocratie?» (Stanton et Erasmus, 2013)

La pionnière Jane Kendall, qui a dirigé la National Society for Experiential Education de 1979 à 1990, estime qu’un bon programme de service-learning permet aux participants de situer leur engagement dans le contexte plus large des préoccupations et enjeux sociaux par opposition à la charité. Par ailleurs, l’apprentissage par le service à la collectivité se distingue du bénévolat parce qu’il est fondé sur la réciprocité. C’est le besoin de la communauté qui motive l’action ou l’engagement des universitaires à vouloir y répondre plutôt que le besoin de diffusion de l’université, par exemple (Stanton et Erasmus, 2013).

«This view is summarized by a slogan first used at Stanford University, “I serve you in order that I may learn from you. You accept my service in order that you may teach me” (Stanton, 1992). Service-learning is reciprocal learning—everyone is in service and everyone can learn.» (Stanton et Erasmus, 2013)

Les relations de partenariat entre des universitaires et des organismes du milieu que l’on a précédemment décrites comme vertueuses sont complexes à mettre en œuvre dans la pratique. Concilier les intérêts des acteurs de la communauté qui espèrent des réponses efficaces à des besoins réels aux impératifs et structures académiques (objectifs d’apprentissage et séquence du plan de cours, horaires) peut rapidement devenir un exercice logistique de haute voltige. Cela sans parler de la situation souvent précaire et changeante des organismes. Du côté académique, l’intégration d’une activité d’ASC à un cours est souvent «un ajout» au cours sans nécessairement s’intégrer pleinement aux objectifs et activités pédagogiques. Il en résulte une surcharge pour l’enseignant.

L’engagement, un positionnement stratégique

L’engagement des universités dans leur communauté est un sujet qui a pris une place importante dans l’actualité universitaire ces derniers mois. Certains établissements se sont positionnés très clairement sur le sujet. C’est le cas de l’Université Cornell qui annonçait en octobre dernier vouloir faire de l’engagement dans la communauté et des expériences d’apprentissage dans les milieux de pratique sa marque distinctive d’ici 2025. Un positionnement assorti de moyens considérables : 150 M$ recueillis par sa fondation dont le tiers est déjà confirmé.

En novembre dernier, à l’issue de sa 4e conférence des leaders, le Talloires Network en appelle à des universités encore plus engagées. Le Talloires Network vise à favoriser l'engagement des universités dans leur collectivité ainsi qu’en matière de responsabilité sociale. Fondé en 2005, ce réseau compte aujourd’hui 335 membres répartis dans 75 pays. Au Canada, les universités Concordia, Carleton, Simon Fraser et Victoria ainsi que l’Université du Manitoba et l’Université de la Colombie-Britannique en sont membres. Outre le Talloires Network, de nombreux réseaux se consolident dans plusieurs régions du monde.

En janvier, la Fondation Carnegie dévoilait la liste des 240 universités et collèges figurant dans sa classification des campus engagés. Cette classification, qui en est à sa 3e édition, est un exercice volontaire s’adressant aux universités et collèges américains. Conduit tous les cinq ans, ce système de classification rigoureux s’intéresse tant aux pratiques d’enseignement qu’aux perceptions des membres de la communauté, tant aux politiques institutionnelles qu’aux diverses formes de partenariats et de collaboration qu’un établissement peut entretenir avec des acteurs de sa communauté.

Les tours d’ivoire s’effritent; des opportunités sont à saisir

Le contexte socioéconomique actuel des universités semble pencher en faveur d’un meilleur arrimage avec les enjeux et besoins de la communauté où elles se développent. Alors que la relation des universités avec leur milieu a souvent été décrite par l’analogie de la tour d’ivoire, certains observateurs estiment aujourd’hui que les fondations mêmes de ces tours d’ivoire s’effritent. Transformations de l’économie, rationalisation, baisse de la valeur des diplômes, concurrence accrue, perte du monopole des universités sur la production et la validation de la connaissance sont les principales fissures dont faisait état l’Institute for Public Policy Research en 2013, un think tank progressiste anglais.

Parallèlement, d’autres opportunités de développement et d’innovation s’offrent aux universités (voir Barber et coll. 2013 et le numéro du 19 décembre 2014 de University World News consacré à l’engagement) :

  1. Préciser la valeur ajoutée de leur offre éducative au-delà des contenus des cours
    Des contenus de cours, aussi à jour soient-ils, ne suffisent plus. Il faut s’intéresser également à d’autres dimensions de l’expérience des étudiantes et étudiants, tels la qualité de l’enseignement et de l’encadrement, la variété des expériences offertes, le passage vers le monde du travail.
  2. Rapprocher la théorie de la pratique
    Dans une économie du savoir, travailler et apprendre deviennent de plus en plus indissociables. Donc si travailler permet d’apprendre, apprendre ne devrait-il pas correspondre davantage au monde du travail? Une telle représentation de la relation entre milieux de pratique et de formation pave la voie à une gamme nouvelle de collaborations.
  3. Resserrer leurs liens avec leur ville et leur communauté
    La contribution des universités au développement économique d’une région n’a jamais été aussi importante. Ce rôle doit être renforcé pour offrir aux étudiantes et étudiants une expérience académique et citoyenne complète, ce que ne peut offrir aucune université à distance ou cours en ligne. Des voix de plus en plus nombreuses (entreprises, ONG, gouvernements) s’élèvent pour réclamer une contribution plus directe des universités à la résolution d’enjeux du milieu.
  4. S’adapter au profil des étudiants actuels
    La génération actuelle d’étudiants recherche une formation qui leur permet autant d’être à la fine pointe des avancées de la discipline que d’acquérir de l’expérience qui facilitera leur insertion sur le marché de l’emploi.

Des bénéfices pour l’institution au détriment des carrières des universitaires?

Malgré les avancées notables des enjeux d’engagement dans la collectivité, que ce soit en lien avec l’enseignement ou la recherche, la reconnaissance de telles pratiques est encore insuffisante. Pire, cela nuirait à la progression de certaines carrières universitaires selon Richard Watermeyer et Jamie Lewis, qui présentaient leurs résultats de recherche sur le sujet au congrès annuel de 2014 de la Society for Research into Higher Education (Watermeyer, 2015). Selon les chercheurs qui ont effectué une quarantaine d’entretiens auprès d’universitaires anglais dits «engagés», derrière le discours faisant l’apologie des partenariats gagnant-gagnant entre universitaires et acteurs de la communauté se cacherait une réalité toute autre : manque d’incitatifs, de reconnaissance et d’appui de l’institution; déconsidération des pairs (comme si les chercheurs s’engageant étaient perçus davantage comme des administrateurs), car ce qui compte avant tout, ce sont les publications et l’impact économique de la recherche au détriment de son impact social.

Voilà sans doute pourquoi les 264 délégués à la conférence du Talloires Network provenant d’établissements répartis dans 41 pays se sont notamment engagés à faire bouger les choses. Dans leur déclaration de clôture, ils ont souhaité continuer à faire pression afin que les grands classements internationaux intègrent l’engagement social dans leurs critères et qu’à l’échelle des établissements, l’engagement social des professeurs soit davantage considéré dans l’évaluation de leur performance.

Sources

Stanton, T. K., et Erasmus, M. A. (2013), «Inside out, outside in: A Comparative Analysis of Service-Learning's Development in the United States and South Africa», Journal Of Higher Education Outreach And Engagement, vol. 17, no 1, p. 61-94.

Barber, M., Donnely, K., et Rizvi, S. (2013), An avalanche is coming. Higher Education and the revolution ahead, London, Institute for Public Policy Research.

Carnegie Foundation, Carnegie Community Engagement Classification, 2015.

Fondation de la famille J.W. McConnell, s.d, Apprentissage par le service communautaire.

Kaminer, Ariel, «Cornell Plans to Expand Off-Campus Engagement», The New York Times, 6 octobre 2014.

Jongsma, Ard, «Can community action open up universities?», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

MacGregor, Karen, «Rapid growth in university engagement worldwide», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Sharma, Yojana, «Initiative to help graduates’ transition to workforce», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Sharma, Yojana, «Universities and employability – Preparing for work», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Sharma, Yojana, «University engagement networks go global», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Warden, Rebecca, «Engaged universities contribute to economic development», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Warden, Rebecca, «Keeping values in university engagement – A case study», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Warden, Rebecca, et Jongsma, Ard, «Call for civic engagement shake-up of rankings», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Warden, Rebecca, et MacGregor, Karen, «Forging the future of university engagement – Talloires», University World News, no 348, 19 décembre 2014.

Watermeyer, R., «Public engagement: hidden costs for research careers?», Times Higher Education, 22 janvier 2015.

Perspectives SSF, février 2015