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La soutenance de thèse : ultime évaluation universitaire

par Sonia Morin

Pour plusieurs, la soutenance est considérée comme un rite de passage qui permet à l’étudiante ou à l’étudiant d’accéder à la communauté d’experts de son sujet de recherche. Comme tout rite de passage, cette dernière étape peut être source d’inquiétude, voire d’angoisse, et plusieurs institutions offrent une variété de moyens pour bien s’y préparer.

La plus grande crainte des candidates et candidats au doctorat est liée à l’impossibilité d’anticiper les questions des membres du jury qui, bien qu’ils aient été choisis, peuvent s’avérer de redoutables scrutateurs à la recherche des moindres failles ou s’ingénier à utiliser des stratégies d’intimidation. Plusieurs étudiantes et étudiants rapportent également les cas où leur soutenance s’est transformée en arène où s’affrontaient deux experts d’écoles ou courants de pensée différents, voire opposés. Le fait que la directrice ou le directeur de recherche fasse partie du jury peut occasionner des tensions et même contribuer à l’affrontement. La thèse défendue est bien sûr celle de l’étudiante ou de l’étudiant mais elle est aussi un peu celle de la directrice ou du directeur de recherche, qui a encadré les travaux y menant.

Est-il fou de penser que l’étudiant n’est pas le seul à être évalué lors d’une soutenance? Dick Scott, professeur émérite de sociologie et professeur associé à la Graduate School of Business, à la School of Education et à la School of Medicine de l’Université Stanford, le pense : «[p]erhaps the main latent function of this exam format is to serve as a kind of peer quality control on dissertation supervision.»

Dernièrement, au Royaume-Uni (UK), on a remis en question l’utilité de la soutenance (qu’on nomme viva ou viva voce). Il faut savoir qu’au Royaume-Uni l’étudiante, l’étudiant soutient sa thèse en répondant aux questions de deux évaluateurs spécialistes du sujet de la thèse, dont au moins un est externe. Le choix de l’évaluateur externe est dès lors lourd de conséquences, car ce dernier a quasiment un droit de veto sur l’issue de l’évaluation de la soutenance. Ron Barnett, professeur émérite de l’Institute of Education de la University of London, est catégorique : «Students can spend five years doing their PhD, present their thesis and come up against the maverick view of an independent examiner and in effect be rubbished.»

De son côté, Rob Jackson exprime deux préoccupations au sujet de la soutenance, modèle UK. D’abord, il note qu’il peut être difficile de trouver des évaluateurs externes de qualité qui acceptent d’investir du temps pour évaluer une thèse et une soutenance qui n’est pas toujours exactement dans son champ d’expertise. Puis, il se questionne sur l’équité des modalités de la soutenance au Royaume-Uni quand on les compare à celles existant à l’échelle internationale, un enjeu qui pourrait prendre de l’ampleur avec l’internationalisation des études universitaires. La Quality Assurance Agency britannique a publié récemment un nouveau guide sur les programmes de recherche dans lequel la soutenance n’est pas abordée. Ayant reçu plusieurs commentaires sur cette lacune, elle s’est engagée à se pencher sur le sujet.

Au Québec, bien que la pratique existe dans la majorité, voire la totalité, des doctorats, la soutenance ne semble toutefois pas être, ici non plus, un objet de questionnement par les regroupements qui se préoccupent d’assurance-qualité des programmes. À preuve, l’avis du Conseil supérieur de l’éducation n’aborde pas la question dans son rapport Pour une vision actualisée des formations universitaires aux cycles supérieurs (2010).

Caractéristiques de la soutenance

Si on se fie aux règlements des études de la majorité des institutions universitaires québécoises, qui définissent la soutenance et précisent les conditions de son avènement, on peut avancer, sans en faire des vérités absolues, les caractéristiques suivantes.

  • La soutenance est obligatoire pour les programmes de doctorat comprenant une recherche.

  • La soutenance constitue la dernière étape à franchir pour obtenir son diplôme de doctorat.
  • Elle est recommandée au terme d’une évaluation positive de la thèse par le jury.
  • Elle est évaluée par un jury, composé au moins d’un membre externe.
  • Elle est en général présidée par un membre de la direction de programme, de département ou de faculté.
  • Elle a lieu devant public, à moins d’une décision contraire, et fait l’objet d’une annonce formelle.
  • Elle se déroule en quatre temps :

    • exposé oral par la candidate ou le candidat;
    • période de questions;
    • délibération du jury (évaluation);
    • annonce de la décision du jury.

  • Elle constitue l’ultime évaluation universitaire qui vise à porter un jugement définitif sur la thèse et à évaluer si l’étudiante ou l’étudiant a fait la démonstration qu’il maîtrise les divers aspects de sa thèse, qu’il possède une formation de niveau doctorat et que sa thèse apporte une contribution à l’avancement des connaissances. La soutenance est l’occasion par excellence de s’assurer que l’étudiante ou l’étudiant est bel et bien l’auteur de sa thèse et qu’il a réalisé les travaux qui y seront rapportés. Il est arrivé de rares cas où un jury a mis au jour une fraude à cette étape du programme, l’étudiant ayant été incapable de répondre aux questions du jury. La soutenance peut donc être vue comme un dernier rempart assurant l’intégrité académique de la candidate ou du candidat.

En France, Jean Ferreux, juriste et socio-anthropologue, directeur des éditions Téraèdre, déplore le fait que la soutenance ne soit qu’une formalité pour obtenir le diplôme de doctorat. Il n’en demeure pas moins que la soutenance confère le titre d’expert ou de spécialiste d’une question de recherche et, pour bien marquer le passage, selon Jean Ferreux, 

«[i]l faudrait […] que la soutenance ne soit pas une formalité (dont la seule inconnue est de savoir quelle mention le jury attribuera), mais une réelle disputatio, et entre pairs. Certes, le doctorant n’est pas (encore) docteur, mais on n’est plus dans les préliminaires (au sens de Van Gennep), et le "soutenant" doit pouvoir faire preuve de pugnacité, d’originalité, et défendre son point de vue, en ne se contentant pas d’acquiescer en disant qu’il "va creuser". […] Enfin, s’agissant du liminaire d’un rite, je souhaiterais qu’une soutenance soit empreinte d’une certaine – eh oui! – solennité. Que ce soit, pour reprendre l’expression d’une docteure de l’Université de Nancy, un "mariage" – et pas une "passe" rapide dans un hôtel du même nom. Alors? Toges pour tous, jury comme doctorant? Pourquoi pas? Remise d’une épitoge à trois rangs de "peau de lapin" (entendez : hermine) pour remplacer celle à deux rangs du master-2, lors de la proclamation? Encore, pourquoi pas? Et je suis persuadé qu’une telle solennité […] pourrait contribuer, utilement, à faire entrer, dignement, le nouveau docteur dans l’assemblée de ses pairs.»

Sources

Gibney, Elizabeth, «Are PhD vivas still fit for purpose?», Inside Higher Education, 25 avril 2013.

Cassuto, Leonard, «The Dissertation Defense: We’re Doing Something Right», The Chronicle of Higher Education, 28 octobre 2012.

Ferreux, Jean, Soutenir sa thèse – Un rite à réinventer?», Les aspects concrets de la thèse (blogue), 12 novembre 2010.

Jackson, Rob, «PhD oral exams: is the system still fit for purpose?», Rob Jackson’s Blog, 4 décembre 2011.

Scott, Dick, «After 50 years of teaching, professors sees PhD oral exam as the golden hour», Stanford News, 3 juin 2009.

Règlements

Polytechnique Montréal, Règlements généraux des études supérieures pour 2013-2014 (consulté le 27 janvier 2014).

Université de Montréal, Règlement pédagogique de la Faculté des études supérieures et postdoctorales (consulté le 27 janvier 2014).

Université Laval, Soutenance de la thèse (consulté le 27 janvier 2014).

UQAM, Règlement des études de cycles supérieurs (consulté le 27 janvier 2014).

Perspectives SSF,  février 2014