Le SSF veille

Dans le cadre de la Zone Enjeux, le Carrefour de l'information a organisé le 29 novembre une table ronde qui s'intitulait «Travaux d'équipe, tous pour un? Défis des étudiants, solutions des enseignants ».

Un pour tous et tous pour un?
Compte-rendu d’une table ronde sur les travaux d’équipe

par Véronique Bisaillon

Dans le parcours étudiant, il est à l’origine de grandes satisfactions autant que de grandes frustrations. Reconnu comme une compétence clé pour relever les défis auxquels font face nos sociétés et organisations, le travail en équipe est un objet complexe. Nos étudiants sont-ils bien préparés au travail d’équipe? Quelles sont les difficultés rencontrées? Comment les surmontent-ils? Comment assurer une évaluation juste? Voilà le sujet de l’activité de la Zone Enjeux du 29 novembre 2017. Dans une formule originale, les professeurs Oliver Caya (École de gestion), Joséphine Mukamurera (Faculté d'éducation), Jean-Sébastien Plante (Faculté de génie) et Alain Tremblay (directeur général du Service des stages et du placement) étaient invités à réagir aux points de vue étudiants préalablement recueillis lors d’un vox pop (voir vidéo) sur les hauts et les bas du travail en équipe.

Nous avons structuré cet article de façon à rendre compte des échanges qui ont eu lieu lors de cette activité tout en faisant ressortir des moyens concrets mis de l’avant par les enseignants pour mieux accompagner les équipes. Nous nous référons à quelques reprises aux travaux d’Yves Saint-Arnaud qui nous semblent utiles pour mettre en valeur les spécificités du travail en équipe – ce qu’il appelle les « groupes » – et identifier des leviers d’intervention.

Vidéo : vox pop sur les travaux d'équipe

Comment travailler en équipe? Le rôle essentiel du prof

La table ronde a permis de constater que le travail en équipe et la façon d’accompagner les étudiantes et étudiants dans ce domaine prennent une place très différente selon les facultés, les programmes et les enseignants. Dans certains programmes, comme en environnement et en gestion, des cours portant spécifiquement sur le travail en équipe sont obligatoires dans le parcours académique. Le travail en équipe est bien sûr fondamental dans l’approche d’apprentissage par problèmes et par projets (APP). Dans d’autres cas, le travail d’équipe fait l’objet d’ateliers dans le cadre de cours. Dans les faits, les étudiants se sentent plus ou moins prêts, constatent aussi que le support offert par leurs enseignants est très variable et apprennent aussi beaucoup par essais et erreurs. Certains étudiants relatent que des enseignants semblent tenir pour acquis qu’ils savent travailler en équipe, compte tenu de leur parcours antérieur (secondaire, cégep, pays d’origine), ce qui n’est pas nécessairement le cas. En fait, ces différents points de vue ont fait ressortir la grande variabilité des contextes facultaires : le travail en équipe est tantôt une compétence visée par un programme ou un cours, tantôt une méthode pédagogique, un contexte d’apprentissage ou une simple méthode de travail dans d’autres disciplines.

Le travail en équipe et la façon d’accompagner les étudiants dans ce domaine prennent une place très différente selon les facultés, les programmes et les enseignants

Olivier Caya

L’ensemble des intervenants s’entendent sur l’idée que l’enseignant a un rôle essentiel de coach et de guide à jouer pour soutenir les équipes. D’une part, il doit clarifier les attentes quant au travail à accomplir. D’autre part, il doit aussi accompagner les équipes dans l’adoption d’une méthode ou de bonnes pratiques à mettre en place pour favoriser une dynamique d’équipe efficace. Les commentaires des étudiantes et étudiants témoignent d’une appréciation de telles interventions de la part de leur enseignant. Les professeurs panélistes considèrent qu’il ne faut pas tenir pour acquis que nos étudiants savent travailler en équipe. De leur aveu, les meilleures stratégies d’intervention semblent être celles qui sont orientées vers la prévention de situations conflictuelles. À la veille de la remise du travail, il est trop tard pour que l’enseignant intervienne auprès d’une équipe où une situation aurait dégénéré. À cet égard, le professeur Caya explique qu’il a pris l’habitude de s’informer auprès d’un représentant de classe du climat de travail et ce, dès le début de session. Peuvent ensuite s’ensuivre des interventions individuelles ou de groupe pour corriger la situation. L’ajout d’un test ou d’un petit devoir individuel surprise, même évalué de manière formative, peut aussi permettre de faire comprendre aux potentiels free riders (phénomène des « passagers clandestins » dont il sera question plus loin) que ce comportement est non désiré. En formation à distance (FAD), la professeure Mukamurera suit le niveau de participation des étudiantes et étudiants à partir des plateformes de FAD. Les enseignants observent qu’une petite intervention en début de processus permet de prévenir qu’une situation ne s’envenime plus tard. Le professeur Plante a expliqué qu’en génie, les enseignants sont des membres à part entière des équipes de projets, ce qui permet un suivi serré et des interventions plus rapides.

Joséphine Mukamurera

Tous pour un, tous pourquoi?

S’il est généralement reconnu comme essentiel, le travail en équipe ne prend son sens que s’il est au service d’un objectif qui a une valeur pour les étudiants. Selon St-Arnaud, un des éléments essentiels pour définir un groupe (une équipe) est justement la perception d’une cible commune. Un projet de conception en génie est un exemple très tangible d’une cible commune. Lors du vox pop, une étudiante se demandait s’il n’y avait pas trop de travaux d’équipe… Serait-ce un signe que les caractéristiques d’une cible commune ne sont peut-être pas toujours réunies? Pour mieux comprendre ce qu’on entend par « cible commune », voici les caractéristiques qu’ont relevées Primeau, Guillot et Lucas (2010) à partir du modèle de Saint-Arnaud :

  • la contribution de plusieurs personnes est requise;
  • chaque personne se sent concernée;
  • chaque personne est objectivement concernée;
  • la cible commune est perçue de la même façon par tous;
  • chacun possède des compétences permettant de contribuer à l’atteinte de cette cible.

Dans un contexte pédagogique, ces caractéristiques peuvent servir de balises pour permettre de bien définir la tâche, le mandat, la cible. À l’inverse, elles peuvent servir à valider si la tâche demandée à l’équipe est appropriée pour atteindre les objectifs du cours. En fait, comme toute intervention pédagogique, le recours au travail en équipe devrait s’inscrire dans une logique d’alignement pédagogique où les objectifs, les activités et les stratégies d’évaluation sont en cohérence.

Jean-Sébastien Plante

Défis du travail en équipe

Un premier défi largement soulevé par les étudiantes et étudiants et observé également par les professeurs concerne la conciliation des horaires. Permettre aux membres de l’équipe de se rencontrer malgré les obligations familiales de certains, le parcours atypique des autres, les horaires de l’étudiant employé ou de l’étudiant athlète semble parfois relever du miracle. Dans le cas de cohortes ouvertes, l’enseignant a très peu de contrôle sur cette variable. Les professeurs Mukamurera et Caya offrent des plages horaires pendant les cours pour permettre aux équipes de se rencontrer et d’avancer. En génie, deux jours complets par semaine sont prévus à l’horaire pour offrir du temps aux équipes, qui peuvent avancer leurs projets de conception. Cet aménagement reflète le positionnement de la Faculté à l’égard de l’APP. Les plateformes électroniques de collaboration à distance ont aussi été mentionnées comme des outils favorisant la collaboration. Certains enseignants pistent les étudiants vers ce type de plateforme, alors que d’autres les laissent plutôt s’organiser, constatant qu’ils sont proactifs et que chacun développe « sa meilleure façon de faire ».

Le travail en équipe ne prend son sens que s’il est au service d’un objectif qui a une valeur pour les étudiants

Un autre défi nommé par les étudiantes et étudiants concerne la définition des objectifs, en lien, d’une part, avec le travail à accomplir (contenu et format) et, d’autre part, avec les aspirations personnelles de chacun des membres de l’équipe. Pour s’assurer que les équipes se concentrent sur le contenu, Olivier Caya mentionne qu’il explicite au maximum ses attentes en donnant des balises claires, notamment quant au format attendu. Jean-Sébastien Plante explique qu’en génie, dans le contexte des projets de conception qui se déroulent sur plusieurs sessions et mobilisent de grandes équipes, un important travail de planification est prévu. Dans le cadre de celui-ci, les étudiantes et étudiants sont invités à préciser leurs objectifs personnels, à clarifier les rôles de chacun et à prévoir l’ensemble des étapes du projet. Joséphine Mukamurera prend aussi bien soin de donner des balises claires à ses étudiants. Elle prévoit également une ou des activités pour leur permettre de faire connaissance.

Alain Tremblay

La difficulté d’étudiants internationaux à s’insérer dans une équipe de travail a été soulevée à plusieurs reprises, autant par les enseignants que par les étudiants. C’est plus facile lorsque les étudiants internationaux arrivent en début de parcours, alors que les expériences sont parfois plus difficiles dans le cas d’échanges. Dans ce dernier cas, ils doivent souvent se négocier une place en cours de route. Devrait-on évaluer la capacité à travailler avec d’autres cultures, à s’ouvrir aux autres et à coopérer? D’un côté, l’étudiant international doit prendre acte de certains traits culturels (la manière nord-américaine de présenter ses idées en allant directement au but, par exemple); de l’autre, nos étudiants doivent être encouragés à accueillir leurs pairs internationaux et à aller à leur rencontre. Le professeur Caya observe d’ailleurs que la diversité des points de vue et perspectives s’avère un atout précieux pour les équipes. L’enseignant a un rôle de facilitateur à jouer pour que les étudiantes et étudiants internationaux se sentent véritablement accueillis dans une équipe. Une étudiante en échange racontait qu’elle a déjà senti que sa participation avait été imposée à son équipe par son professeur. Tout part de la rencontre. De façon à faciliter l’intégration de stagiaires internationaux au système coop, le Service des stages et du placement offre actuellement des formations dans quelques programmes en mode projet-pilote.

L’enseignant a un rôle de facilitateur à jouer pour que les étudiantes et étudiants internationaux se sentent véritablement accueillis dans une équipe

Bref, les défis du travail en équipe relatés par les étudiants et les enseignants réfèrent à la composante relationnelle inhérente au travail en équipe telle que décrite par St-Arnaud. Concrètement, Primeau, Guillot et Lucas (2010) identifient les caractéristiques essentielles suivantes à partir des travaux de St-Arnaud :

  • l’interaction entre les membres se fait librement (sans obstacles);
  • les membres peuvent s’influencer entre eux;
  • le groupe dispose d’un pouvoir face à la cible;
  • les rôles et statuts ne polarisent pas les discussions;
  • chacun peut interagir avec chacun.

Ces éléments sont autant de leviers à activer pour que l’équipe se mobilise vers l’atteinte de la cible commune et la production du livrable.

J’ai travaillé plus que mon collègue…

Ceci écrit, la présence de « boulets » ou free riders (passagers clandestins) dans les équipes constitue une problématique réelle, vécue autant par les étudiants que par les enseignants. D’une part, la frustration peut émerger de la perception d’une répartition inégale de la charge de travail ou de l’engagement à géométrie variable des membres de l’équipe face au mandat à accomplir; d’autre part, l’évaluation des travaux d’équipe peut venir amplifier le sentiment d’iniquité ressenti par certains. L’intégration d’évaluation par les pairs aux évaluations des travaux d’équipe, l’évaluation (formative ou sommative) de devoirs ou d’exercices individuels en lien avec le mandat à effectuer permet de contrer en partie ce phénomène.

Réduire la taille des groupes permet de mieux contrôler le phénomène de free riders. D’après l’expérience d’un enseignant, former une équipe de trois ou quatre étudiants réduit la chance d’en rencontrer. Clarifier les rôles et les responsabilités de chacun permet aussi de s’assurer que tous trouvent leur place et atténue le phénomène de paresse sociale autant que celui des « leaders excessifs ». Un contrat d’équipe balise la contribution des uns et des autres et amène à prévoir des mécanismes travail et de régulation au sein de l’équipe. De telles mesures matérialisent le principe d’interdépendance positive, comme le mentionne Joséphine Mukamurera : il s’agit de créer un climat où chacun trouve son intérêt dans la présence et le travail des autres. L’ajout d’une tâche préparatoire individuelle au travail d’équipe s’inscrit aussi dans cette perspective. Chacun est amené à se positionner individuellement avant de contribuer au groupe.

Clarifier les rôles et les responsabilités de chacun permet aussi de s’assurer que tous trouvent leur place et atténue le phénomène de paresse sociale autant que celui des « leaders excessifs »

Le professeur Plante a expliqué que les étudiantes et étudiants de son programme sont rencontrés individuellement deux fois par session, ce qui permet d’évaluer la contribution de chacun à son équipe et de donner de la rétroaction. Dans les cas extrêmes, il est même possible de « retirer » un étudiant d’une équipe pour lui donner une tâche à mener par lui-même. Cette stratégie a fait réagir la professeure Mukamurera, car, selon elle, ce faisant on « coupe le contexte d’apprentissage ». Ayant été confrontée à des situations où des étudiants n’assumaient pas leur partie du travail, son intervention et un accompagnement plus serré ont jusqu’ici permis de dénouer l’impasse. Elle estime qu’en fin de compte le travail en équipe vise la responsabilisation de chacun face à la tâche, face à ses collègues d’équipe et face à soi-même. Dans un cadre pédagogique, le travail en équipe permet aussi aux étudiantes et étudiants de se responsabiliser face à leur propre démarche d’apprentissage et le développement de leur éthique professionnelle. S’appuyant sur une perspective à plus long terme, lorsqu’il rencontre des étudiants confrontés à de telles situations, le professeur Caya leur rappelle que les « passagers clandestins » ne pourront bâtir une carrière professionnelle sérieuse avec une telle attitude.

Plus que la somme des parties

Certains enseignants relèvent le manque d’intégration entre les parties des productions réalisées en équipe. Du côté des étudiants, le défi de s’organiser, de s’entendre sur les objectifs et le plan de travail est bien réel, d’autant plus si les équipes sont imposées. Compte tenu de la nature très concrète des projets réalisés en génie (véhicules, éoliennes, moteurs), le critère d’intégration apparaît fondamental et semble assez bien compris de la part des étudiantes et étudiants. Dans d’autres disciplines, la difficulté d’intégrer les différentes parties d’un travail d’équipe témoigne souvent d’un enjeu quant à l’intégration des apprentissages, comme l’observent les enseignants. Divers mécanismes sont mis de l’avant pour favoriser cette intégration : questions lors des examens de fin de session appelant à valider l’intégration de l’ensemble d’un sujet par chacun des membres d’une équipe, production de conclusions individuelles pour chaque membre, tirage au sort des présentateurs lors d’une communication orale par l’équipe. Le recours à des situations réelles (avec de vrais clients) pour la réalisation de mandats ou d’intervention suscite une mobilisation de l’équipe autour de la cible commune. Une plus grande motivation se traduit en une plus grande responsabilisation et donc une meilleure intégration.

Dans un cadre pédagogique, le travail en équipe permet aussi aux étudiantes et étudiants de se responsabiliser face à leur propre démarche d’apprentissage et le développement de leur éthique professionnelle

L’évaluation vous semble-t-elle juste?

Il n’y a pas de méthode parfaite pour assurer une évaluation juste en matière de travaux d’équipe. Du côté des étudiants, on peut se sentir lésé ou déçu par le résultat; de l’autre côté, on a senti que les moyens dont les enseignants disposaient étaient limités. Comme l’illustre Olivier Caya : « Nous ne vivons pas en colocation avec les étudiants, il est donc difficile d’évaluer les contributions individuelles au sein d’une équipe. » Certaines modalités d’évaluation sont utilisées : une évaluation individuelle qui compte généralement pour 60 % de la note finale du cours (selon les programmes), une évaluation par les pairs et une évaluation individuelle de la contribution d’un étudiant au sein de son équipe.

Est-ce que ça en vaut la peine?

À l’unanimité, étudiants comme enseignants considèrent le travail en équipe comme un incontournable. De par son lien privilégié avec les employeurs, Alain Tremblay, du Service des stages et du placement, observe que les entreprises sont à la recherche de travailleurs d’équipe, car « le travail en vase clos dans les entreprises, ça n’existe plus ». Qui plus est, les étudiantes et étudiants de l’UdeS se démarquent globalement par leur capacité à bien travailler en équipe.

Les étudiantes et étudiants de l’UdeS se démarquent globalement par leur capacité à bien travailler en équipe

Malgré les frustrations qu’il engendre, quels avantages le travail en équipe procure-t-il à nos étudiants? Les apprentissages sont de tous ordres : pédagogiques, relationnels et communicationnels, liés à la gestion du temps et des échéanciers, relatifs aux méthodes de travail. Travailler en équipe permet à des étudiants de remettre en question leurs idées et leurs façons de faire, de concilier leurs idées avec celles des autres et de faire des compromis. Se dépasser et s’entraider, mettre à profit ses forces et apprendre des autres sont aussi des apprentissages mentionnés. Un étudiant en littérature considère que le travail en équipe lui a permis d’améliorer son propre style d’écriture. C’est donc dire que le travail d’équipe peut également contribuer au développement de compétences personnelles.

Loin d’être une façon d’alléger la tâche de l’enseignant comme certains pourraient le penser, le travail en équipe appelle au contraire à de nouvelles pratiques pour l’enseignant. Pour reprendre la théorie de Saint-Arnaud, on minimise trop souvent les éléments nécessaires à la naissance des groupes de même qu’à leur développement et à l’atteinte de leur maturité. Non seulement le travail en équipe mobilise des êtres vivants, mais les équipes elles-mêmes constituent de véritables systèmes vivants, qui deviennent le théâtre des pires comme des meilleures expériences d’apprentissage.

Références et ressources

Primeau, Jocelyne, Yves Guillot et Mario Lucas, 2010, Notes de cours préparées pour le cours ADM 713, Travail en équipe, Faculté d’administration, Université de Sherbrooke, 203 p.

St-Arnaud, Yves, 2008, Les petits groupes, participation et animation, 3e édition, Gaëtan Morin éditeur, Chenelière éducation, 182 p.

St-Arnaud, Yves, 1977, Le groupe optimal, grilles d’analyse théoriques et pratiques du groupe restreint, Édition du Centre interdisciplinaire de Montréal, 117 p.

Disponibles sur le site de l’Université de Sherbrooke :