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Photo : Solis, Flickr

Des programmes en pièces détachées : l’exemple de la flex option

par Catherine Vallières

Nouveaux venus sur le marché de la formation universitaire, les MOOC (Massively Open Online Course) posent un problème de taille à plusieurs institutions qui souhaiteraient pouvoir en tirer parti, mais qui ne voient pas comment les arrimer à leurs programmes existants basés sur le cumul de crédits de formation.

L’apparition de programmes développés autour de l’idée de competency-based learning (des formations basées sur la démonstration de l’atteinte de seuils d’habileté ou de compétence plutôt que sur le cumul de crédits) pourrait offrir une piste de réponse. Devant la prise de position favorable du département américain de l’éducation en ce sens, quelques universités privées américaines (Southern New Hampshire University, Western Governors University) ont rapidement annoncé leur volonté d’offrir ce type de formation qui découple les activités de formation des activités d’évaluation et qui n’exigent plus de «temps de présence» de la part des étudiantes et étudiants.

Le mouvement s’étend maintenant aux institutions publiques; ainsi, le Chronicle of Higher Education fait état de l’expérience de l’Université du Wisconsin qui s’apprête à lancer ses programmes basés sur le modèle de la flexible option, où la reconnaissance de l’expérience professionnelle doublée d’une formation pratique sur mesure et très ciblée permettrait aux étudiantes et étudiants de se voir créditer de larges parties du programme. L’institution entend ainsi élargir son bassin de recrutement et favoriser la diplomation d’étudiants qui, souvent, peinent à compléter une formation alors qu’ils sont déjà actifs sur le marché du travail. Ce faisant, l’Université du Wisconsin vise clairement des professionnels actifs sur le marché du travail ayant déjà cumulé quelques crédits de formation universitaire et désireux de décrocher un diplôme sans devoir se plier à des apprentissages qui leur seraient inutiles.

Si cette initiative a été applaudie pour son caractère novateur et son adéquation aux besoins de cette nouvelle clientèle, son implantation ne s’est pas faite sans soulever des enjeux de taille.

Les nombreuses résistances à l’interne

L’institution offrait déjà des formations universitaires traditionnelles; des réserves importantes à l’endroit du nouveau modèle proposé ne se sont donc pas fait attendre. Des doutes ont été émis quant au fait que les modalités d’évaluation envisagées suffisent à rendre compte du niveau d’habileté d’un individu. On a également évoqué la crainte de perdre de vue l’importance du temps et des efforts requis pour apprendre au profit d’une formation ponctuelle (qu’on devine plus superficielle) destinée à des étudiants à qui on aurait fait miroiter la promesse d’un «diplôme express». Le risque de voir les institutions qui adhèrent à ce type de programme se convertir en «usines à diplômes» et le danger que ce mode de formation n’en vienne à accaparer des ressources (financières, humaines…) de plus en plus difficiles à obtenir se sont également fait entendre.

Le fait que rien ne distingue les diplômes «flex» des diplômes réguliers est venu renforcer l’importance d’assurer la rigueur des mécanismes d’évaluation afin d’éviter à tout prix une dévaluation de la valeur de la formation offerte par l’institution.

Les défis administratifs, académiques et pédagogiques

Cette nouvelle façon d’envisager la formation a par ailleurs entraîné son lot d’ajustements et exigé notamment la création d’un système administratif permettant de suivre la progression des étudiants selon la démonstration de leurs capacités et non plus en fonction des cours complétés comme le font les systèmes de gestion académiques conventionnels. Le besoin de scinder les mécanismes d’évaluation des modalités d’enseignement, qui représentent deux volets habituellement imbriqués l’un à l’autre, a également rendue nécessaire une révision en profondeur de l’ensemble des processus déjà en place. On a également rappelé l’ampleur de l’investissement requis sur le plan des ressources humaines, ne serait-ce que pour répondre à l’augmentation des besoins d’encadrement individualisé.

Sur le plan pédagogique, les défis se sont révélés tout aussi importants, à commencer par la difficulté de définir le niveau de maîtrise exigé d’un sujet, de même que l’identification des manifestations observables sur lesquelles doivent reposer l’ensemble des modalités d’évaluation prévues. La réflexion s’est étendue jusqu’à la redéfinition du niveau de passation d’un cours, le seuil traditionnel de réussite n’apparaissant plus suffisant pour créditer des pans entiers de la formation.

Néanmoins, le bilan provisoire de l’expérience vécue à l’Université du Wisconsin s’est avéré somme toute positif. L’exercice a mené à une réflexion approfondie sur la rigueur académique (et ce autant dans le cadre de la flex option que dans les programmes dits réguliers) de même qu’à un souci très net que les diplômes flex ne soient pas des diplômes à rabais. Pour les responsables de l’Université du Wisconsin, la solution réside dans la façon d’envisager la formation et dans le souci de faire en sorte que la formation offerte sous forme flex ne s’oppose pas à la formation traditionnelle, ni ne la remplace, mais bien qu’elle en soit le complément.

Sources

«UW System unveils first Flexible Option degree programs», UW System News, 28 novembre 2012.

Carlson, Scott, «Competency-Based Education Goes Mainstream in Wisconsin», The Chronicle of Higher Education, 30 septembre 2013.

Fain, Paul, «Beyond the Credit Hour», Inside Higher Ed, 19 mars 2013.

Porter, Caroline, «College Degree, No Class Time Required», Wall Street Journal, 24 janvier 2013.

Perspectives SSF, décembre 2013