Ça se passe chez nous

Françoise Bleys, directrice du Centre de langues de l'Université de Sherbrooke

Le Centre de langues : 10 ans à se réinventer

par Jean-Sébastien Dubé

Le Centre de langues a été créé en 2003. En 10 ans, les besoins d’apprentissage en langues à l’Université de Sherbrooke ont bien changé : «Je pense que désormais, tous ont pris conscience de l’importance des compétences en langues pour la formation universitaire», estime Françoise Bleys, directrice du Centre depuis 2007. Proposant un nombre limité de cours d’anglais et d’espagnol généraux à ses débuts, le Centre offre désormais près de 200 formations en langue et culture – étrangère et maternelle – tant au personnel qu’aux étudiants de l’UdeS.

Des besoins qui changent

D’une part, avec l’arrivée de nombreux étudiants internationaux, les besoins en français langue seconde ont décuplé. D’autre part, tous les programmes sont désormais susceptibles de faire appel au Centre de langues compte tenu des perspectives internationales de la formation supérieure et des besoins d’appoint en rédaction qui se multiplient.

Qu’il s’agisse d’aider un doctorant étranger à construire ses compétences en français afin de favoriser sa réussite, de faciliter la lecture de textes spécialisés en anglais dans les domaines scientifiques ou juridiques ou d’offrir des bases d’espagnol permettant à des étudiants de se préparer à des stages en politique appliquée ou en écologie internationale, le Centre est bien de son temps. Plus que tout, apprendre une nouvelle langue permet un enrichissement personnel et professionnel.

Des formations qui évoluent

L’enseignement des langues aussi a changé. Dans un monde de plus en plus interconnecté, les étudiantes et étudiants sont davantage exposés aux langues via la télévision, les forums Internet, etc. Cette exposition favorise des contacts variés avec la langue et ses locuteurs. L’enseignant peut se servir de toutes ces entrées dans la langue pour guider les apprenants et développer leurs compétences.

Par ce que l’on appelle l’approche actionnelle, on met rapidement les apprenants en situation de pratique. Ceux-ci interagissent entre eux, utilisent des textes authentiques, réfléchissent à la fois sur la langue et sur leur processus d’apprentissage, contribuent aux discussions à partir de leurs expériences personnelles, tissent des liens entre l’apprentissage en classe et les activités hors classe. «L’enjeu est de pouvoir s’exprimer adéquatement en contexte, de trouver sa voix dans une langue qui n’est pas la sienne», précise Françoise Bleys.

L’aspect hybride permet également de maximiser le temps en classe, qui se trouve ainsi pleinement consacré aux échanges et à la pratique de la langue, tandis que les notions de grammaire et les exercices sont renforcés grâce à l’exploitation de Moodle, ce qui permet de s’adapter à divers profils d’apprentissage. «Comme M. Jourdain, nous faisions de la classe inversée sans le savoir», dit Françoise Bleys en souriant.

D’ailleurs, plusieurs enseignants du Centre intègrent les technologies : inclusion de forums, production de blogues ou de capsules vidéo par les étudiants, recours aux enregistreurs numériques et aux caméras, intégration d’outils électroniques d’aide à la prononciation et à la rédaction, échanges par courriel et par Skype avec des classes outremer, etc.

On se sert également de plusieurs ressources en ligne; par exemple l’éventail de vidéos TED que l’on peut revoir à volonté et parmi lesquelles les étudiantes et étudiants vont puiser selon leurs intérêts pour présenter des sujets ou engager des débats. Françoise Bleys croit aussi que l’on ne se rend pas toujours compte à quel point l’écrit est désormais omniprésent, avec la généralisation des échanges par le courriel, le clavardage et les médias sociaux. Autant d’occasions de pratiquer ses habiletés rédactionnelles…

Les transmutations du CIRCE

Afin d’optimiser les compétences des étudiantes et étudiants à l’écrit et à l’oral dans leur langue maternelle, le Centre de langues a mis sur pied en 2010 le Carrefour institutionnel de rédaction et communication efficace. Le CIRCE s’est inspiré du modèle des writing centers anglo-saxons, mais offre avant tout des formations en rédaction et communication appliquées aux disciplines. Outiller ainsi les étudiants en lien avec leur parcours disciplinaire (correction et structuration des types de textes propres à la discipline, principes et outils de rédaction, techniques de prise de notes et de recherche d’information, etc.) favorise la réussite universitaire et aide à contrer les problèmes de persévérance ou de retard de la diplomation.

Les spécialistes du Carrefour institutionnel de rédaction et communication efficace travaillent donc avec les directions de programmes pour répondre à leurs besoins : ainsi, les contenus et les objets d’évaluation des cours de rédaction sont arrimés aux textes et aux travaux disciplinaires des autres cours du programme. L’objectif? Travailler sur les points dont les étudiantes et étudiants ont concrètement besoin dans leur parcours universitaire et leur milieu de pratique. Cette approche permet aussi de développer efficacement les compétences transversales très recherchées par les employeurs : habiletés de présentation et de communication, esprit critique, analyse, discours personnel rigoureux et étayé, etc.

Même si l’espace disponible dans les programmes pour développer ces compétences est compté, les partenaires du CIRCE réalisent que l’investissement est rentable. La directrice et ses collaboratrices se montrent d’ailleurs d’une grande flexibilité quant aux formats, aux méthodes et aux modalités d’encadrement offerts (enseignement en tandem avec un professeur de la discipline de spécialité, interventions ciblées à divers moments du parcours de formation, ateliers, cours crédités et accompagnement individualisé, etc.).

Former des locuteurs interculturels

Le CIRCE ayant maintenant pris un erre d’aller, déjà le Centre de langues planche sur un nouveau projet. En collaboration avec le professeur Benoît Côté, du Département de psychologie, Françoise Bleys a en effet obtenu du financement du Fonds d’innovation pédagogique de l’UdeS en vue de concevoir un modèle intégré de formations linguistiques et interculturelles en mode hybride en vue d’appuyer l’internationalisation des programmes.

Ici, on vise à équiper les étudiantes et étudiants de savoir-faire et de savoir-être pratiques pour mieux gérer les interactions en langue étrangère et en milieu interculturel. L’idée est de développer des modules qui pourront s’intégrer aux programmes pour former de futurs professionnels capables d’«agir de façon compétente dans leur domaine en contexte de diversité linguistique et ethnoculturelle», contexte que la globalisation des échanges rend incontournable.

Comme pour le CIRCE, le Centre de langues souhaite arrimer de telles formations aux parcours disciplinaires existants afin d’augmenter la valeur ajoutée des stages et des sessions à l’étranger ou de favoriser la réussite des étudiants internationaux. Selon le professeur Côté : «Il faut beaucoup d’écoute et de créativité pour tisser des liens entre différentes perspectives, vers un but commun. C’est une équipe qui n’a pas peur de se remettre en question afin d’apprendre et d’innover.»

Grâce au Fonds d’innovation pédagogique, psychologues interculturels et spécialistes des langues travailleront en interdisciplinarité afin de développer un cadre d’analyse commun, une banque de ressources en ligne et des modules génériques présentant diverses situations de communication pertinentes dans les parcours universitaires et professionnels. Le projet a aussi pour objectif d’outiller les programmes, notamment en mettant en place une plateforme de suivi qui donnera accès à des éléments linguistiques et interculturels clés lors du séjour à l’étranger d’un étudiant.

Flexibles et fiers de l’être

Quand on demande à Françoise Bleys le secret de sa facilité à bâtir des ponts avec d’autres disciplines et d’autres départements, elle répond qu’il faut des enseignants compétents et motivés mais aussi des approches flexibles et modulaires pour bien analyser les besoins et offrir des solutions adaptées aux partenaires. C’est aussi l’avis d’André Marquis, directeur du Département des lettres et communications : «Grâce à sa détermination et à son énergie prodigieuse, Françoise a pu mener à terme tous ses projets. Elle a su également s’entourer de personnes passionnées et efficaces, qui partagent sa vision d’un centre de langues résolument tourné vers les besoins des facultés et des programmes.»

En février 2013, l’équipe du Carrefour institutionnel de rédaction et communication efficace était lauréate du prix facultaire de reconnaissance en enseignement. Ce qui rend Françoise Bleys particulièrement fière, c’est précisément cette flexibilité qui caractérise le travail du Centre avec ses partenaires : «C’est le fait de partager l’expertise en langues et communication au-delà de la Faculté des lettres et sciences humaines, de s’adapter aux besoins des autres programmes, tout en maintenant un niveau d’exigence élevé», dit-elle.

Caresse-t-elle des rêves pour l’avenir du Centre de langues? La directrice aimerait que l’apprentissage des langues soit réellement intégré aux programmes. L’idéal serait de donner à tous les étudiants et étudiantes des compétences en langues qui seraient certifiées et reconnues pour qu’ils puissent encore mieux s’ouvrir au monde et rayonner sur la scène internationale.

Perspectives SSF, décembre 2013